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La Suisse au moment du plus grand péril

Dans son dernier roman, Anne Cuneo évoque avec maestria les grandes heures du «Schauspielhaus» de Zurich en avril-mai 1940

Auteure prolifique, Anne Cuneo a abordé tous les genres littéraires: récits autobiographiques (depuis Gravé au diamant en 1967), pièces de théâtre, poésie, essais littéraires, polars à contenu social, et surtout romans historiques. L’époque de la Renaissance avec sa floraison intellectuelle et artistique lui est particulièrement chère: Le Trajet d’une rivière (1993) et Le Maître de Garamond (2002) ont remporté un légitime succès.

Dans La Tempête des heures récemment paru, Anne Cuneo a choisi d’évoquer la vie d’un théâtre d’exception à une période exceptionnelle de l’histoire contemporaine. Sur le plan strictement littéraire, le roman est réussi: dialogues incisifs, personnages de fiction crédibles auxquels l’on s’attache, dont on peut partager les sentiments, les émotions, et qui n’apparaissent pas comme de simples véhicules d’idées, écueil auquel n’échappe pas toujours le roman historique. Toute l’histoire est portée par le récit souvent pathétique, mais non dénué d’humour, de la jeune Ella Berg qui a vécu toute sa jeunesse dans l’atmosphère du théâtre yiddish familial, et quasi miraculeusement échappée de l’enfer nazi en Pologne occupée. Sans doute l’histoire de son mariage (de raison? d’amour?) avec un jeune médecin et officier suisse frise-t-elle parfois le sentimentalisme, mais le personnage est si attachant…

La grande qualité de ce livre est surtout de nous faire partager, et de façon palpitante, tout ce qui fait la vie d’un théâtre en pleine préparation d’un spectacle particulièrement ambitieux, la représentation du Faust II de Goethe. Et là, le roman, avec sa part de fiction, est proche de la réalité. L’auteur s’appuie en effet sur des références archivistiques et bibliographiques solides.

Depuis l’avènement du nazisme, Zurich et en particulier son Schauspielhaus sont devenus les lieux de refuge et de travail de toute une intelligentsia allemande, souvent juive, parfois communiste, l’un n’excluant pas l’autre. En créant une œuvre maîtresse de l’écrivain qui représente la quintessence de l’humanisme germanique, le théâtre de la ville préserve cet humanisme de la main immonde du nazisme. Mêlés aux personnages de fiction, on retrouve donc dans La Tempête des jours de grandes figures du théâtre allemand sous la république de Weimar: le metteur en scène Leopold Lindtberg, qui doit aussi sa célébrité à ses réalisations cinématographiques (Le Fusilier WipfLa Dernière Chance); le comédien Wolfgang Langhoff, auteur du livre antinazi Les Soldats du Marais et père de Matthias qui, entre 1989 et 1991, dirigera le Théâtre de Vidy à Lausanne; l’actrice Therese Giehse qui, malgré son immense renommée outre-Rhin, a choisi de dire non à Hitler; ou encore Oskar Wältelin, directeur du Schauspielhaus jusqu’à la veille de sa mort en 1962. Même la Suissesse Anne-Marie Blanc, alors toute jeune actrice, et dont Anne Cuneo a été la biographe et l’amie, occupe une petite place dans le roman.

A travers la préparation du Faust, rendue particulièrement ardue parce que le temps manque (ce qui justifie le titre), et que de nombreux collaborateurs du théâtre sont mobilisés, l’auteure restitue de façon haletante le travail du metteur en scène et de ses assistants, des comédiens, des décorateurs, des costumiers… Les heures passent, inexorablement, dans la préparation fébrile de la première dont la représentation constitue la fin du livre.

Tout cela sur une toile de fond historique de plus en plus inquiétante, qui occupe les esprits lorsque les exigences du théâtre ne les mobilisent pas pleinement. La situation militaire est l’objet des discussions pendant les pauses, elle revient comme un leitmotiv dans les informations radiophoniques. Les foudroyantes victoires allemandes en Norvège, en Hollande, en Belgique, puis à travers les Ardennes, sont un profond sujet d’angoisse pour les réfugiés, qui savent qu’en cas d’invasion allemande ils seront les premières victimes, mais aussi pour le peuple suisse. Dans ces conditions, la représentation du Faust, alors même qu’on peut s’attendre à l’arrivée de la Wehrmacht dans la nuit suivante, est un acte de résistance intellectuelle et morale, une affirmation de la culture contre la barbarie.

Une réserve cependant: Anne Cuneo nous paraît donner une image un peu trop «résistante» de ce pays. Rien de ce qu’elle écrit n’est faux. Elle n’occulte ni la caravane des voitures des nantis qui, témoignant d’une certaine lâcheté, fuient vers la Suisse centrale où ils pensent trouver un hypothétique refuge, ni les cris haineux de quelques nazillons helvétiques. Et sans doute y a-t-il eu d’authentiques actes de solidarité avec les réfugiés menacés. L’auteure fait intervenir par exemple dans le roman l’éditeur Emil Oprecht, belle figure de l’antifascisme.

Tout est cependant dans le dosage entre esprit de résistance et Anpassung, voire acquiescement à l’Ordre nouveau. Ainsi, on peut se demander si les deux personnages (fictifs) du Dr Burkhard et de son fils Nathan, résolument antinazis, qui tous deux portent l’uniforme d’officier des troupes sanitaires, sont totalement représentatifs de ce milieu professionnel et social. Divers témoignages – comme celui du Dr Paul Parin (qui participera à deux missions de la Centrale sanitaire suisse auprès des partisans de Tito en 1944), dans Es ist Krieg und wir gehen hin – montrent un corps médical zurichois et des officiers sanitaires très germanophiles, pour ne pas dire pro hitlériens, remplis d’admiration devant les victoires éclairs de la Wehrmacht. Le cas du fameux colonel divisionnaire Bircher et de sa mission médicale (approuvée par les autorités) sur le front de l’Est, aux côtés des troupes allemandes, est assez révélateur d’un état d’esprit qui était fort répandu.

Dans ce beau roman de théâtre, d’amour, d’amitié, et porteur de valeurs humanistes, Anne Cuneo évoque une Suisse de la résistance culturelle, civique et militaire, une Suisse attachante mais peut-être un peu idéalisée.

Anne Cuneo, La Tempête des heures, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2013, 291 pages.

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