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Un virage énergétique difficile à négocier

Il faudra non seulement affronter des intérêts en place, mais aussi savoir répondre à des craintes bien concrètes

La catastrophe de Fukushima a précipité la décision d’abandonner l’énergie nucléaire. Une décision confirmée par une large majorité des acteurs politiques, économiques, techniques et sociaux lors de la consultation sur le projet de stratégie énergétique 2050 du Conseil fédéral (DP 1986).

L’abandon progressif du nucléaire serait même réalisable plus rapidement que ne le prévoit le gouvernement. Pour Anton Gunzinger, professeur au département des technologies de l’information et de l’électrotechnique de l’Ecole polytechnique de Zurich, la Suisse pourrait être autarcique en énergie électrique même en hiver, sans énergie nucléaire ni centrales à gaz. A condition d’introduire une gestion intelligente de la distribution électrique, de manière à écrêter les pics de demande et stocker les surplus de production.

Techniquement, le tournant énergétique est réalisable. Mais à quel prix? Au prix d’une forte récession et d’un doublement du taux de chômage, prétend economiesuisse. Alors qu’Anton Gunzinger, surpris, constate que le prix de l’électricité entièrement renouvelable ne dépassera pas celui de l’électricité nucléaire et que pour Swisscleantech, l’association des entreprises actives sur le marché du développement durable, les avantages économiques que représente l’abandon du nucléaire – nouveaux emplois, réduction des coûts de la santé, innovations techniques et avantage concurrentiel sur les marchés extérieurs – compensent les coûts de l’opération. Certes, Swisscleantech prêche pour sa paroisse. Néanmoins, la plupart des nombreuses études techniques et financières sur le sujet confirment ses prévisions.

Derrière les arguments techniques et économiques brandis par les opposants à l’abandon du nucléaire et à la nouvelle politique énergétique se cache la crainte de perdre des positions acquises. Car le tournant énergétique promet de redistribuer les cartes, jusqu’ici solidement en mains des acteurs dominants du secteur. La décentralisation de la production atteint de plein fouet les entreprises qui contrôlent le marché de l’électricité. Le modèle économique de maximisation des ventes est battu en brèche par les mesures prévues pour économiser l’énergie. Et les distributeurs des énergies fossiles ne peuvent que pâtir d’une politique centrée sur les énergies renouvelables.

A quoi s’ajoute la peur de l’inconnu et la priorité donnée au court terme. Les récentes votations cantonales à Neuchâtel, à Fribourg et dans le canton de Berne sont à cet égard révélatrices. A Neuchâtel, le projet de loi sur l’énergie s’est heurté au scepticisme d’une majorité populaire, peu rassurée par l’obligation d’assainir les bâtiments et d’équiper les immeubles neufs d’installations solaires: quels coûts supportés par qui? A Fribourg, la fronde des propriétaires disposant d’un chauffage électrique – interdit à l’horizon 2025 – a également convaincu une majorité populaire de rejeter la loi sur l’énergie. Et le 3 mars dernier, le peuple bernois a sèchement refusé une initiative populaire préconisant, dès 2035, les seules énergies renouvelables pour la production électrique et le chauffage; le contre-projet qui repoussait le délai à 2043 a également échoué, mais à une faible majorité.

C’est dire que la concrétisation de la stratégie énergétique 2050 va se trouver confrontée à des oppositions diverses et à des craintes diffuses. D’où la nécessité de préciser les effets des mesures proposées en termes de coût et de bénéfice, et également la répartition des coûts (propriétaires, locataires), et de trouver des formes de soutien public qui atténuent le choc de la transition énergétique: par exemple, en faisant progresser la charge financière des consommateurs en proportion des économies énergétiques réalisées.

Du principe – l’abandon du nucléaire – à une nouvelle politique énergétique centrée sur le renouvelable, le cheminement sera ardu.

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Discussion

  • Le résultat de la votation de Berne du 3 mars 2013 sur l’initiative et le contre-projet sont de saines réactions à des projets techniquement et financièrement indigents …

  • 2
    Richard Lecoultre says:

    Voilà des décennies qu’on nous recommande de bien isoler les maisons, d’installer des panneaux photovoltaïques sur les toits, surtout pour les nouvelles constructions, etc, etc, … Toutefois, une grande partie de nos responsables politiques restent imperméables à ces idées. Selon eux, la seule adaptation qui se justifie, ce sont les réductions de salaires.

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