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Hautes écoles: l’esprit des comptes

Entre pouvoirs publics régulateurs et clients, le mélange des genres privé – public est à son comble

Annoncé de longue date mais comme oublié dans l’intervalle, pas même pris en compte dans le budget 2013 de la Confédération tel que voté par les Chambres, le changement est passé presque inaperçu. Il est pourtant important et significatif. Depuis le début de cette année, la totalité des dépenses de la Confédération pour l’éducation, la formation, la recherche et l’innovation est regroupée à la charge de l’administration dirigée par Johann Schneider-Ammann, désormais rebaptisée département de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR).

En clair, les universités cantonales, le Fonds national et le domaine des Ecoles polytechniques fédérales (EPF) rejoignent les hautes écoles spécialisées (HES), la formation professionnelle et la politique de l’innovation. En francs, le budget du département fédéral de l’intérieur, le plus lourd des sept, est soulagé de 4,9 milliards qui s’en vont accroître de 64% les dépenses du DEFR.

Le vocabulaire des entreprises

Par-delà les organigrammes et les dépenses, le basculement est révélateur d’une évolution qu’il vient renforcer, celle de l’économicisation de la formation supérieure, parallèle à celle de la culture par exemple. Les notions de concurrence et d’efficacité font leur apparition dans le vocabulaire des gestionnaires académiques, les indicateurs de performance et de rendement influent sur les rankings et autres évaluations.

Les améliorations de qualité ne suffisent plus; on vise l’excellence, la prouesse, avec tout le prestige qui lui est associé. Les unités administratives deviennent des centres de compétence, les rectorats des directions, les filières master des HES des offres compétitives. Et les étudiants, qui ont vite compris les avantages de choix efficients, optimalisent les efforts à consentir pour l’obtention des crédits ECTS prescrits par la réforme de Bologne.

Adaptées à cette fin, les statistiques mesurent les progrès des hautes écoles sur la voie de l’économie dominante et font office de contrôle de qualité et d’adéquation des offres et prestations. Elles précisent les coûts dits complets par niveau d’enseignement, genre de recherche, nature de services, le tout par groupe de domaine.

D’où il ressort sans surprise que les études en médecine et pharmacie ont un prix de revient unitaire 6,6 fois supérieur à celui d’une formation en droit ou en sciences économiques, tandis que les sciences exactes et naturelles ont un coût par étudiant quatre fois plus élevé que les sciences humaines et sociales. Du côté des HES, les disproportions sont moins flagrantes, même si les filières du travail social et de la santé restent nettement au-dessous d’une moyenne que les métiers de l’agronomie, des sciences de la vie, de l’informatique, des arts, de l’architecture et du design tirent au contraire vers le haut.

Des fonds privés très publics

Même si les différences de coût entre domaines et filières alimentent traditionnellement les discussions, celles-ci portent moins aujourd’hui sur les dépenses que sur leur couverture. En particulier, la part du financement privé – surtout celui fourni par les grandes entreprises – fait désormais débat, d’autant qu’il revêt une importance croissante dans les revenus des hautes écoles. Les cent millions de francs offerts en mai dernier à l’Université de Zurich par UBS à l’occasion de ses 150 ans ont suscité à juste titre pas mal de commentaires. Voilà une puissante banque commerciale sauvée à grands frais publics parce que too big to fail qui choisit sans sourire pour slogan «nous n’aurons pas de répit». Elle multiplie ses «engagements» de sponsoring culturel et social pour mieux polir son image et couronne le tout par le don permettant la création d’un éthique UBS International Center of Economics in Society!

Ce geste, d’une générosité évidemment opportuniste, a inspiré au conseiller national Mathias Reynard (PS/VS) une interpellation formulée avec une élégante fermeté. Dans sa réponse, le Conseil fédéral confirme sereinement que «la Confédération encourage les hautes écoles à acquérir des fonds privés» et relève, sans citer ses sources, que ces fonds jouent un rôle relativement modeste, de l’ordre de 7% à 9% selon les types d’établissement, soit beaucoup moins que dans les universités américaines et britanniques par exemple.

Or, se fondant sur la comptabilité analytique tenue par les hautes écoles, l’Office fédéral de la statistique publie des chiffres nettement moins rassurants. Ainsi, en 2010, les «pourvoyeurs de fonds» privés ont financé pas moins de 15,9% des charges des universités et des EPF, cette proportion atteignant même 21,5% dans les hautes écoles spécialisées. Comment expliquer un tel écart, du simple au double, entre deux sources fédérales réputées également crédibles?

La différence tient à un problème de définition du terme privé, dont l’acception plus ou moins extensive a de toute évidence une portée idéologique. Sont des privés au sens de la comptabilité analytique tous les tiers payeurs autres que les cantons et la Confédération dans la mesure où ces collectivités agissent comme pouvoirs subventionnants et non comme rémunérateurs de prestations.

Les tiers en question regroupent donc pour l’essentiel quatre catégories de «clients» qui procurent des revenus aux hautes écoles. On trouve d’abord les entreprises, les administrations fédérales et cantonales ainsi que des autres organismes publics ou privés qui attribuent des mandats d’étude, de recherche ou de développement aux unités et collaborateurs des hautes écoles. Figurent ensuite parmi les privés les institutions du type Fonds national ainsi que les programmes de recherche européens ou internationaux auxquels la Suisse participe. Il y a aussi bien sûr les sponsors, mécènes et donateurs qui soutiennent des activités universitaires d’enseignement ou de recherche en finançant des constructions, équipements, chaires et autres publications. Enfin, n’oublions pas les étudiants et personnes en formation continue qui paient des taxes de cours et d’examen représentant en gros 3% des recettes des hautes écoles.

On le voit, dans sa fausse neutralité, la comptabilité analytique distingue les différents types de produits d’exploitation d’après leur nature et leur provenance, mais sans se préoccuper du statut – public ou privé – des instances qui leur procurent ces revenus. Curieux mélange qui assimile les hautes écoles à des entreprises et leurs pourvoyeurs de fonds à des clients. La confusion des rôles est à son comble. Comme si l’Etat voulait diminuer sa propre importance en reniant ses différents avatars ou en faisant semblant de les externaliser. A moins, hypothèse généreuse, que ce soit une manière de faire apparaître la vérité des coûts et des produits.

Dans ce dernier cas, il faudrait au moins faire apparaître les dépenses consenties par les hautes écoles pour obtenir les financements privés au sens large du terme retenu dans la comptabilité analytique. Qui paie et sous quelle affectation les temps et les efforts que les professeurs et de très nombreux collaborateurs scientifiques ou administratifs consacrent à la construction, la préparation, la présentation, la promotion de projets destinés aux «clients» des hautes écoles? Au débit de quels comptes ces travaux de plus en plus coûteux sont-ils portés? A quels crédits et instances sont-ils imputés? Passent-ils pour des tâches liées à l’enseignement, à la formation, à la recherche ou bien, plus justement, à la gestion et au fundraising? Et qui rétribue effectivement les virtuoses, internes ou mandatés, de la confection et de la «vente» de dossiers de requête, pour ne rien dire des professionnels du lobbyisme chargés de «travailler» les instances d’octroi?

Autant de questions auxquelles la pratique donne des réponses souvent improvisées et de plus en plus chronophages. Autant de dépenses non imputées par la comptabilité qui se veut pourtant finement analytique.

Dans sa réponse à l’interpellation Reynard, le Conseil fédéral dégage toute responsabilité dans ces vulgaires affaires de comptes et d’influences. Il se contente de rappeler qu’il incombe à chaque haute école de préserver son autonomie et «d’affiner son profil en mettant l’accent sur certains domaines pour lesquels elle peut également faire appel à des fonds privés.»

Voici qui relève de l’esprit du temps, lequel ne peut cependant tenir lieu de pensée politique et ne saurait suffire à déterminer une politique fédérale de la formation supérieure.

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Discussion

  • 1
    Laurent Ducommun says:

    J’aime bien votre commentaire, en particulier sur les définitions.
    On n’imagine pas, hors de l’administration fédérale, les heures et journées perdues, les conflits et les rapports contradictoires dus simplement à un terme qui est défini différemment selon l’office concerné… sans parler des problèmes de traduction.
    Et, comme déjà souligné une autre fois, comme l’administration fédérale fonctionne comme un vaste système féodal, ça arrange beaucoup les politiciens conservateurs que cela reste comme cela. Cela permet facilement de noyer le poisson et d’entuber les électeurs à coup de propos démagogiques; on appelait cela des sophismes (pas saphisme !) du temps des Grecs, et rien n’a changé depuis lors.
    Informer, informer et encore informer, tels sont les trois bases de la démocratie. Merci une fois de plus à Domaine Public de l’avoir compris depuis longtemps.

  • 2
    Brigitte Audeoud says:

    L’analyse économique est brillante par contre j’ai de la peine à juger la critique. Je ne suis pas partisane de certains options marketing des hautes écoles, mais je dois admettre, par l’expérience, que parfois le ranking a du bon.
    Par exemple je suis un MOOC à l’université de Lüneburg http://www.leuphana.de/ ‘Think Tank, Ideal city’ et je ne peux que me féliciter de l’avoir choisi. Il y a une quantité de professeurs issus d’universités ‘rankées’ comme Saskia Sassen, Scott Lash. On y trouve plusieurs professeurs formés à la très ‘rankée’ université de St-Gall. Ces enseignements seraient impossibles à suivre en Suisse romande qui montre tout de même parfois ses faiblesses en terme d’amélioration continue pour les formations continues culturelles, par ex. On ne comprends pas toujours pourquoi. Notre territoire romand est petit, l’offre réduite, les problèmes d’emploi aigüs et on n’a pas vraiment mis sur la table de propositions qui nous désenclaverait. Sur la métropole zurichoise on voit le nombre d’études, de recherches accessibles en ligne sur l’art et la culture (epfz, St-Gall, ZHdK….) qui sont relayées par des revues scientifiques internationales ‘rankées’. Mais pour la Suisse romande, j’ai un peu peur d’en trouver peu. A quoi cela serait-il dû?
    Politiquement nous sommes plus près de Zürich que de la France mais la barrière de rösti de la recherche en arts ne semble pas prête à tomber, pourquoi selon vous. Nous n’avons pas même de filières complètes en danse… depuis le temps. Et l’idée de l’amélioration continue était défendue par une filière en gestion culturelle en 30 ECTS, on ne peut faire plus ici. En Europe, les 120 ECTS sont la norme actuellement.
    Comment faire alors en Suisse romande? Au moment où nous parlons du Grand Genève, de la métropole lémanique et si la culture doit nous ouvrir, nous faire rencontrer l’autre comme disait un festival, comment s’adapter? On pourra dire que c’est un marché, mais si la Suisse romande doit se passer de marché, nous pourrions devenir aussi une sorte d’enclave hors des flux, de l’innovation, des projets participatifs aussi. Cela voudrait dire qu’une gauche ne penserait cet aspect là qui est défendu dans d’autres programmes: développement du territoire, par ex. La question n’a pas été débattue au niveau de la production des connaissances. Elle l’a été au niveau des revendications.
    En conclusion, d’autres territoires ont dépassé ces contradictions, la métropole zurichoise par ex. elle que l’ont dit 20 ans en avance sur les villes romandes. Comment transférer ce genre de compétences ?

  • 3
    curieux says:

    Je trouve que Mme Jaggi a tout à fait raison. Mais entre nous soit dit, la sociale démocratie à laquelle elle appartient n’a-t-elle pas pesé de tout son poids pour faire adopter toute une ribambelle de traités internationaux, dont celui instituant le stupide système de Bologne? (Un système totalement antisocial et je pense même que le système de Bologne aurait rendu impossible à une Yvette Jaggi du XXIème siècle de bénéficier la promotion sociale dont elle a bénéficié dans sa jeunesse, car ce système de Bologne empêche les étudiants qui doivent travailler pour payer leurs études, de terminer leur cursus dans les temps.)
     
    Je ne sais plus qui a dit: « en politique il faut vouloir les conséquences de ce qu’on veut ».
     
    Eh bien, Mme Jaggi, et vous tous hommnes et femmes de gauche, qui n’avez eu de cesse de sauter sur vos chaises en criant l’Europe l’Europe l’Europe, et en signant n’importe quel papier simplement par « esprit d’ouverture » européen, vous les avez voulu tous ces textes internationaux qui créent cette situation. Le vin est tiré, par vous, il faut le boire. 
     
    Vous avez voulutout cela. Vous l’avez voulu bêtement, par un esprit de moutons de Panurge progressistes et pro européens, permettez moi de vous le dire respectueusement. Mais vous n’avez pas voulu les conséquences de ce que vous avez voulu. Et vous voilà pris au piège des textes que vous avez vous-mêmes acceptés.
     
    Vous aurez donc un sytème éducatif à l’américaine, c’est à dire conçu par des milliardaires, dans l’intérêt des milliardaires de manière à faire des étudiants pauvres des obligés des riches ad vitam aeternam. Les professeurs vont devenir, sont déjé devenus, des esclaves de riches fondations privées. Et les étudiants sont ésormais à la merci de la générosité des grandes fortunes et des grandes entreprises qui vont financer les chaires universitaires et exiger enéchange une servilité parfaite de la part des heureux bénéficiaires de bourses.
     
    Il est beau le progrès social de ces réformes!
     
    Il y a des circonstances où cela ne serait pas inutile de réfléchir avant. On peut toujours écrire ensuite de beaux articles comme celui là pour déplorer les conséquences (que l’on a pas voulues) des textes que l’on a voulus (puisqu’on les a signés). Malheureusement c’est trop tard.

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