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La démocratie rongée de l’intérieur

Le populisme suisse à la lumière de Todorov

Après la disparition du communisme, grand rival de la démocratie, la population devait fixer ailleurs ses peurs et ses inquiétudes. L’adversaire repoussoir ce sont les étrangers affirme Tzevetan Todorov qui publiait l’an passé chez Robert Laffont Les Ennemis intimes de la démocratie.

Il est bon de lire ou de relire cet essai au tournant d’une d’année où l’UDC occupe le terrain politique par son avalanche d’initiatives, déposées ou annoncées, sur l’immigration de masse (DP 1979), les étrangers criminels (DP 1963), l‘internement des requérants d’asile déboutés et la fin des admissions provisoires.

Todorov, historien français d’origine bulgare, constate la montée généralisée du populisme et de la xénophobie en Europe. Les Pays-Bas et le Danemark, considérés pourtant comme des pays ouverts, ne font pas exception, ni la Suisse où «le parti xénophobe de Christoph Blocher, qui se cache derrière l’appellation Union démocratique du centre, assimile les étrangers aux moutons noirs, et provoque un référendum qui interdit la construction de minarets dans ce beau pays». Pour l’UDC, l’ABC de la démocratie consiste à donner librement la parole au peuple. Mais le décompte des voix d’un scrutin ne résume pas la question. Todorov y ajoute les aspects qualitatifs. Un régime démocratique recherche à long terme le bien commun, respecte l’égalité des droits, y compris ceux des minorités. Autant de caractéristiques qu’ignorent les populistes.

«Je préfère mes proches, il est normal donc que je leur octroie plus de droits et de privilèges qu’aux autres», estiment les populistes. Cette priorité à l’affect est en contradiction avec la justice, avec l’égalité des droits. En Suisse, les musulmans n’ont pas le droit d’ériger des minarets, même s’ils sont moins élevés et moins bruyants que nos clochers.

Autre caractéristique du populisme: offrir des solutions faciles à comprendre, mais fallacieuses ou impossibles à appliquer. Tous les requérants déboutés devraient être expulsés. Mais ils disparaissent dans la nature si aucun pays ne les accepte.

Les populistes préconisent des solutions immédiates aux problèmes de tous les jours. Lutter contre l’engorgement des transports publics et des routes, contre la pénurie de logements, demande un nouvel aménagement territorial et des investissements dans la durée. Or l’UDC rejette la révision de la LAT et se contente d’exiger un frein à l’immigration pour résoudre ces problèmes réels. Moins ouvertement, le président du PS use de la même ficelle en soumettant son appui à l’extension à la Croatie de la libre circulation des personnes, à la réalisation de réformes dans le secteur du logement. Or un refus de l’extension de l’accord européen au nouveau membre de l’Union aurait sans doute un effet analogue à l’initiative de l’UDC sur l’immigration de masse.

Pour Todorov, la démagogie, qui consiste à mettre en avant les solutions simples et fallacieuses, est aussi ancienne que la démocratie. Son succès est considérablement amplifié par la télévision. L’information y passe vite. Elle favorise les phrases courtes, les images frappantes et faciles à retenir. Le message politique n’a de chance d’être retenu que s’il est réduit à un slogan mémorable. La télévision favorise aussi la séduction au détriment de l’argumentation. Sans personnalité charismatique, le populisme s’essouffle vite. Si l’on suit Todorov, l’étoile pâlissante de Christoph Blocher expliquerait l’amorce du déclin de l’UDC, et sa tentative d’y échapper par son recours hyperactif à l’initiative et au référendum.

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Discussion

  • 1
    Dupuis André says:

    Excellent article qui (1) persuade le lecteur de découvrir de suite le livre de Tzevetan Todorov ***  et (2) décortique avec précision les dangers d’un populisme piloté de main de maître par l’UDC …
     
    ***avec un tel patronyme certains vont balayer le bouquin en vitesse avec « encore une intox d’un de ces salauds de gauchistes ! »

  • Commentaire bref. Le stalinisme (dénoncé par les communistes depuis la fin des années 20) est bien mort et ses derniers avatars ne se portent pas bien, ce qui est une bonne chose.
    Mais le communisme n’a pas disparu, camarade Tille. Il ne faut pas prendre vos désirs sociaux libéraux pour des réalités.

  • 3
    Raphaël Coquoz says:

    Les propos d’Albert Tille respirent une apparente sagesse, mais ils ne sont pas exempts de présupposés, de choix non argumentés qu’il conviendrait de décortiquer. « Populiste » est un qualificatif trop commode qui permet facilement de pointer la paille dans l’œil du voisin sans voir la poutre dans le sien. Je ne sais trop si je réussis à y échapper dans ces quelques lignes. La démocratie est certes bien plus qu’une prise de décision à la majorité, laquelle permettrait évidemment des décisions majoritaires mais néanmoins ignominieuses. Mais les autres qualités qui doivent l’accompagner sont fort complexes à formaliser. Les questions touchant à la politique des étrangers sont particulièrement difficiles à empoigner.
     
    Tout d’abord une remarque sur la phrase «Je préfère mes proches, il est normal donc que je leur octroie plus de droits et de privilèges qu’aux autres», qui est qualifiée de populiste. Certes, elle râpe un peu sur la langue en ce qu’elle semble heurter l’idée d’une égalité des humains. Elle correspond toutefois à une pratique à laquelle absolument personne n’échappe. Chacun octroie en effet plus d’attention et plus de soutien à ses proches et à ses voisins selon une gradation concentrique dépendant de l’éloignement géographique et culturel. Cette pratique n’est pas du domaine du droit, mais elle en a déterminé des pans majeurs par la construction des entités politiques que sont les communes, les cantons et les nations, espaces géographiques limités, qui incluent un certain nombre de personnes et en excluent forcément beaucoup d’autres, espaces qui déterminent inexorablement des inégalités de droits et de privilèges. Le droit international a tenté d’ériger un droit supérieur à celui des états pour tenter de mettre un peu de substance pratique à des droits humains absolus. Mais son agencement avec les droits des nations ne peut que conduire  à des tiraillements qui mettent au défi notre capacité à rédiger des lois moralement acceptables et néanmoins praticables.
     
    Un résident de Madagascar ne peut arriver en Suisse et se prévaloir d’un droit au séjour et à l’aide sociale. C’est injuste, mais cela ne peut pas être autrement, vu que la multiplication à une large échelle de la démarche de cette personne conduirait à l’écroulement du système qui permet ces soutiens collectifs solidaires. Ancrés dans leur histoire propre, les groupes humains à leurs différents niveaux d’organisation, ainsi que les individus qui les composent, se doivent de prendre leur responsabilité pour gérer leur vie commune avec leur génie propre. Les solidarités supranationales sont possibles et hautement souhaitables, mais le socle pratique auquel personne n’échappe (c’est valable pour les individus comme les états), c’est « débrouillez-vous avec vos problèmes, nous nous occuperons des nôtres ». Etre civilisé, c’est réussir à dépasser quelque peu ce socle primaire. Mais toutes les constructions collectives qui ont concrétisés ces dépassements sont pétries de règles, qui sont souvent des limitations, et qui sont la condition pour que survivent ces constructions. La construction européenne est une telle tentative de dépassement. Avec un optimisme bienvenu mais peut-être un peu béat, elle a forgé des droits universels, dont la libre circulation, dont la traduction dans la réalité est un défi majeur pour le concilier avec d’autres préoccupations tout aussi légitimes de la vie collective. Je pense là particulièrement à l’aménagement du territoire ainsi qu’à la protection de l’environnement et des ressources naturelles. Un paramètre clef de l’aménagement du territoire est forcément la taille de la population. Ce paramètre devrait donc devenir intouchable parce que les fondateurs de l’élan européen ont cru bon de sceller ce droit à la libre circulation à l’échelon du continent ? Même au niveau national, ce droit n’est pas sans poser des problèmes. Dans toutes les agglomérations, une partie des résidents râlent à juste titre du fait de la détérioration de leur cadre de vie qui accompagne l’arrivée de nouveaux habitants. Chacun perçoit bien qu’il faut donc qu’il soit possible de poser des limites. Si je suis propriétaire du dernier appartement disponible de ma localité, l’égalité voudrait que je mette sur le même pied le candidat breton à sa location ou le jeune homme du village voisin qui quitte le domicile de ses parents et souhaite s’installer dans la localité dans laquelle il travaille et dans laquelle réside par ailleurs sa grand-mère. On peut certes dire à ce jeune homme qu’il existe des logements libres en Bretagne. Mais on voit bien à quelles absurdités de construction sociale on aboutit. Et d’autre part, cela signifie dans la réalité que l’on construit encore et encore, sans aucune perspective visible de limitation tant que l’on en restera à ces beaux mais funestes principes. Les gens qui disent aujourd’hui qu’il suffit de construire des logements et des infrastructures continueront à le dire lorsque nous serons 10 puis 15 millions d’habitants. Bref on enlève dès le départ un moyen d’action crucial à un aménagement du territoire digne de ce nom. Les alternatives ne sont certes pas simples. Mais le principe de la libre circulation est un leurre lourd de conséquences.
     
    La gauche en général est mal à l’aise avec ces réalités. Tant mieux qu’elle le soit. Tout être humain moral a besoin de ces tiraillements pour rester en éveil et ne pas glisser trop facilement vers des populismes divers. Mais il existe, me semble-t-il, un populisme de gauche consistant à avancer des droits universels dont la traduction dans les diverses sphères de la pratique est au minimum extraordinairement difficile, mais plus probablement impossible. L’affirmation absolue de ces droits me semble « populiste ».
     
    Dans mon enfance antimilitariste, j’étais frappé par l’évidence apparemment aveuglante que l’achat des armes ne pouvait pas être moral vu qu’avec cet argent nous aurions pu financer les aliments qui auraient pu sauver les vies de gens affamés. Mais dans un début de lucidité sur la complexité du monde, je me rendais compte que l’on pouvait dire la même chose de mes chaussures, de mon lit moelleux, et de mon matériel scolaire. Les beaux principes généraux sont utiles pour sans cesse tourmenter de façon constructive notre pensée politique fondée sur une base morale parfois fragile et paresseuse. Mais ils fournissent rarement des réponses simples et évidentes aux questions morales de la construction des infrastructures de fonctionnement collectif que sont les lois.
     

    • Remarquable commentaire de M. Coquoz: la vie n’est effectivement pas aussi simple que la présente caricaturalement l’article de M. Tille et ses raccourcis « populistes » (puisqu’il use et abuse de ce terme, faisons comme lui). Et on doit la décrire par des mots dont il conviendrait de définir la portée et le contexte si on veut y comprendre quelque chose. Merci à M. Coquoz de son effort dans ce sens.

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