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Le parcours d’un militant socialiste

Christian Ogay, «La Sève d’un Hiver», Vevey, L’Aire, 2012, 213 pages (préface de Géraldine Savary)

Les récits de vie prolifèrent et sont de valeur fort inégale. Celui de Christian Ogay, La Sève d’un Hiver, est à la fois attachant et intéressant.

Sans doute pourra-t-on reprocher à ce livre de manquer quelque peu de colonne vertébrale (le lien entre ses différents chapitres n’est pas toujours évident): l’auteur l’a-t-il consciemment voulu à l’image de la vie, diverse et foisonnante, comme le suggère sa couverture? Mais rendons compte plutôt de ses évidentes qualités.

On relèvera la capacité du narrateur à restituer l’ambiance d’un lieu et d’une époque. Ogay est né en 1933 dans le quartier de Montchoisi à Lausanne: de ce quartier sous-gare, il esquisse une sociologie reposant sur les différents types d’habitat. Il souligne avec pertinence les différences entre, d’une part l’atmosphère des années d’avant-guerre, encore marquées par le vécu de la crise, par une culture traditionnelle, un esprit paysan et un militarisme ambiant, et d’autre part celle des Trente Glorieuses, avec leur ivresse de consommation, l’avènement de la voiture, de la TV, etc.

Par une série de fines touches, il fait revivre des habitudes aujourd’hui disparues: ainsi l’écoute quasi religieuse de Radio-Sottens, la tradition de la paie versée aux employés et ouvriers en espèces, ou encore la file d’attente devant les bureaux de vote, les jours de scrutin.

Son destin individuel, évoqué par ailleurs avec beaucoup de pudeur, c’est-à-dire la construction d’une vie d’homme et de militant, avec ses doutes (notamment en matière religieuse) et ses convictions, s’inscrit dans ce contexte. Et c’est bien sûr sa longue activité au sein du Parti socialiste vaudois qui nous intéresse ici au premier chef.

Christian Ogay, sans écrire une histoire exhaustive du PS (laquelle attend toujours son auteur!), en restitue cependant des pans entiers, sans doute oubliés par de nombreux membres chevronnés, et inconnus des jeunes militants. On relèvera en particulier les pages consacrées à l’influence, sur la Jeunesse socialiste des années soixante, de prestigieux orateurs français souvent issus du parti socialiste unifié (PSU) ou de France-Observateur. Parmi eux, André Philipp et André Gorz qui ont marqué de leur empreinte intellectuelle une génération de militants, dans le PS et hors de celui-ci. Et qui se souvient encore de la série de conférences, devant un public de JS (dont Ogay fut le président avant Pierre Aguet), de Gaston Cherpillod, d’Henri Guillemin évoquant Jean Jaurès, d’Arthur Maret et de Jules Humbert-Droz sur l’histoire du socialisme international?

C’est à la presse du parti que Christian Ogay s’est surtout consacré. Dès 1961, il collabore au journal Le Peuple – La Sentinelle, qui disparaîtra hélas dix ans plus tard. Le chapitre 11 de son livre, intitulé «Domaine Public, quelle aventure!» intéressera particulièrement les lecteurs de cet hebdomadaire.

Ils corrigeront d’eux-mêmes un petit lapsus: DP est né le 31 octobre 1963, et non en 1953 (p. 91)! L’auteur ne cache pas avoir ressenti «un gros coup au cœur» lorsque, le 23 décembre 2006, s’interrompit la parution du journal sur papier. Il n’est pas le seul à avoir ressenti l’absence physique palpable de DP comme un manque. Il lance enfin un appel à l’écriture d’un travail de licence ou de doctorat universitaire qui porterait sur ce journal: qui relèvera le défi?…

En participant à DP, Ogay définit implicitement sa propre ligne politique. Il le fait aussi explicitement: «Tranquillement libertaire, mon socialisme compte sur l’évolution progressive des mentalités et des mœurs. Référence française, je suis girondin et pas jacobin. Référence russe, je préfère Bakounine à Lénine» (p. 78). Et encore: «Mon modèle social est scandinave, là où s’organisent des formes démocratiques et participatives de l’Etat-providence» (p. 157).

Le livre parle également des numéros de Jeunesse socialiste et du bulletin lausannois Coup d’œil. Même s’il «revendique la paternité» de ce dernier, il faut noter que Christian Ogay fait toujours preuve d’une exemplaire modestie. Celle-ci n’est pas le fait de tous les hommes politiques (même socialistes…) à l’ego parfois surdimensionné.

En bref, au travers de ce livre certes un peu hétéroclite, où se côtoient l’évocation d’amitiés (parfois brisées, comme celle avec Jacques Chessex), d’aspects de sa vie familiale ou professionnelle au service des élèves handicapés ou en difficulté, les réflexions personnelles parfois suscitées par des lectures stimulantes, les souvenirs sur l’histoire du parti socialiste, sa Jeunesse, sa presse, Christian Ogay nous donne un bel exemple de vie d’homme au service d’un idéal.

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