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Un singulier roman d’apprentissage

«(H)éden» de Nadine Mabille (Sierre, Editions Monographic, 2012, 315 pages)

icone auteur icone calendrier 22 décembre 2012 icone PDF DP 

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Sous-titré Conversation avec Elise, le dernier roman de Nadine Mabille confirme la singularité de cette voix dans le paysage des lettres romandes. Auteure de récits et de nouvelles où se dessinaient déjà la finesse de l’analyse, la délicatesse de l’évocation (personnages et paysages) et un talent de narration certain, elle donne ici un roman plus ambitieux, dans ses dimensions, sa forme et sa thématique.

L’auteure confie (choix périlleux, mais contrôlé) à un adolescent le soin de conduire la narration, de raconter comment de «mort-vivant» qu’il était jusque-là, englouti par les jeux vidéo, avalé par le virtuel, il accède peu à peu au monde réel grâce à Elise, sa grand-mère. Au passage le roman nous livre le récit de la vie d’Elise, femme remarquablement libre pour son époque, et le portrait de la génération des parents du héros, post-soixante-huitards déboussolés, ployant sous le poids d’une éducation qu’ils ne parviennent pas à assumer. Le récit avance, de plages brèves en plages brèves, vers l’événement inéluctable, la mort d’Elise, qui aura su faire revenir à la vraie vie le jeune Eden, enfant unique et «précieux», si précieux qu’on lui a tout permis (tout promis?), sans aucune modération:

«Les enfants parfaits ne sont reliés à rien. A aucune blessure, à aucune fêlure, à aucune faiblesse. C’est ce qui avait été prévu dans le projet des naissances. Je n’étais donc relié à rien, si ce n’est à Lara.»

Le résultat est un enfant muré dans ses paradis artificiels, recherchant sans cesse, coupé du monde réel, la compagnie d’une créature virtuelle, Lara, à laquelle il voue tous ses instants. Proche de l’autisme, Eden ne peut manifester aucun sentiment humain, ni de joie ni de tristesse, si bien que ses parents, enfin alertés, le confient à sa grand-mère, qui vit à la campagne et chez qui, privé de toutes prothèses informatiques, l’enfant va apprendre un nouveau langage.

On assiste alors, de manière originale, non à la reconstruction de l’adolescent à proprement parler, mais à une réédification du monde réel et à sa réappropriation par l’enfant. Cela commence par les mots, bien sûr («au commencement était le Verbe»), les «mots d’Elise», qu’Eden apprend à connaître et à utiliser, qu’il entend, mais qu’il apprend aussi à retrouver dans les vieux dictionnaires, à reconnaître dans les lectures auxquelles l’initie sa grand-mère, dans les chansons cachées au cœur des vieux vinyles.

Ensuite, Eden apprend à palper le monde, dans le jardin d’Elise, avec ses herbes réelles, ses animaux réels, ses sons et ses odeurs réels. Il oublie peu à peu Lara, son visage inexpressif, ses petites ailes qui ne lui servent qu’à voleter dans de plats paysages artificiels, sa trahison en faveur du garçon à la flûte, son effondrement sans douleur sous les coups de l’enfant trahi, dans ce monde qui n’existait pas, où il n’existait pas. Le monde d’Elise peu à peu l’envahit, il réapprend à voir, à sentir, à écouter, à jouer à des jeux qui ne sont pas électroniques.

Puis ce monde se peuple, des vivants, bien sûr, mais aussi des morts, ceux d’avant ce temps, que l’adolescent découvre dans le tiroir aux photos d’Elise. Il peut ainsi reconstituer la longue chaîne dont il est issu, regarder vers l’amont, puis, avec une sûreté nouvelle, vers l’aval: il n’est plus seul, il est «relié». Et cette découverte s’accompagne du surgissement de sentiments inouïs, jamais éprouvés encore: tendresse, chagrin, joie, émotion qui enfin fait éclore les larmes et craquer le corset de la chrysalide:

«Et je ne suis plus un enfant précieux, plus un enfant anxieux, je suis un garçon pressé. Pressé de tout voir, de tout explorer. Ce qui donne sa saveur à la vie ce n’est pas de savoir, mais de découvrir, disait Elise. Je suis impatient de me confronter au monde, qu’il soit bienveillant ou féroce, accessible ou impénétrable, imprévisible ou rassurant.»

Comme on le voit, cette histoire d’une thérapie sauvage pouvait déboucher sur une apologie nostalgique d’un monde en voie de disparition; si elle l’est à quelques égards, elle n’en ouvre pas moins sur l’avenir et exalte le goût de vivre.

Dernier «geste» significatif de la personne humaine au plein sens du terme, un nouveau baptême: «J’ai rajouté un H et un é à mon prénom. Héden, ça fait plus commun. Et quand je marcherai au milieu des autres, rien ne pourra me distinguer d’eux.» La part du rêve cependant est préservée: «Mais je pourrai aussi conserver, à l’intérieur de moi-même, ces deux syllabes toutes simples, celles qu’ont choisies mes parents, celles du paradis, pour que j’en trouve toujours un éclat quelque part.»

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