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Entre Léman et Limmat

Pour la première fois, un éditeur suisse alémanique contrôle la communication des grands quotidiens romands

Photo Thomas Guignard
Photo Thomas Guignard (licence CC)

Aucune Schadenfreude, pour le dire dans la langue que l’on parle à Zurich. Le Temps se voit contraint à de sévères licenciements. Ainsi le veut son nouveau propriétaire au nom des lois du marché qui, dans les colonnes du quotidien romand, ont si souvent été louées comme stimulant de la compétitivité.

Or, la compression des dépenses, en elle-même, n’est pas une politique. Et un journal comme Le Temps n’est pas une marchandise. Il est une référence, un lieu de débat politique, une création de la Suisse romande.

Ses difficultés ne sont pas un simple accident économique, elles nous concernent comme lecteur, autorisé à demander des explications.

La pub révolutionnaire

Quand le Conseil communal de Lausanne, dans les années 60, modifie le plan d’affectation pour autoriser, à l’avenue de la Gare 33, la construction d’une tour, le préavis ne suscitera pas d’opposition. Marc Lamunière, président-directeur général de la société de la Feuille d’avis de Lausanne et directeur des Imprimeries réunies recevait au huitième étage; la vue sur le lac était sans obstacle et la position dominante, au prix de rudes batailles.

L’histoire de la presse est liée à celle de la publicité à partir du 19e siècle, quand de Girardin eut l’idée d’introduire des messages publicitaires dans le corps des journaux trop chers pour être populaires. Balzac y consacre, dans César Birotteau, des pages enthousiastes: «Les annonces payées, immense révolution!» L’apport n’était pas financier seulement, les journalistes tenaient à ce que l’on sache que leur produit valait plus, beaucoup plus, que son prix d’achat.

La pub démocratisait la presse tout en valorisant le journal. Mais en même temps celui-ci se mettait en situation de dépendance. La publicité est un secteur de l’économie particulièrement sensible à la conjoncture. Aujourd’hui, la baisse des recettes publicitaires, ou des offres d’emploi, est invoquée partout comme la cause première des déficits. C’est un attelage dangereux que celui qui lie une production aux coûts stables à une autre tantôt fringante, tantôt rénitente.

Très tôt, deux entreprises familiales, le Tages-Anzeiger (famille Coninx) et la Feuille d’avis de Lausanne révélèrent leur capacité surconjoncturelle. Marc Lamunière consolida la Fal. Au lieu d’attendre que les annonceurs viennent y placer leur «réclame», il leur imposa, avec Publicitas, un intermédiaire obligé. Il sut investir dans l’imprimerie à une époque où les rotatives, seules capables d’imprimer des milliers d’exemplaires, étaient déjà, par leur coût, hors de portée des «petits» imprimeurs.

Terre brûlée

La guerre du papier fut féroce. On n’a pas oublié le duel mortel qui opposa La Suisse de Nicole à La Tribune de Lausanne. Edipresse, qui regroupait les éditions Lamunière, défendait la théorie de la terre brûlée. Si un concurrent préparait un nouveau produit, il fallait le sortir avant lui, quel que soit le prix. Avant 20 Minutes, publier Le Matin bleu.

La concentration eut pour conséquence qu’au jour où Pierre Lamunière (fils de Marc) décida de vendre Edipresse à Tamedia, les grands titres de la presse romande furent concentrés dans un même pouvoir – même si la Comco pouvait affirmer que la vigoureuse implantation régionale du Nouvelliste, de La Liberté, de L’Impartial-L’Express, ou la fidélité des lecteurs du Courrier, voire les derniers bastions de l’empire Hersant à La Côte, ne permettaient pas que l’on parle de monopole. Mais de fait Tamedia est en situation de dominateur.

Le risque, c’est que Tamedia peut vouloir jouer sur la diversité des titres. Il assignerait à une seule publication, à côté du journal de base tout public, une spécialisation économique, sportive, culturelle, etc. Or, nous sommes à un moment où la presse partout en Europe et aux Etats-Unis est remise en cause. Des abonnements payants, limités à des articles précis, sont déjà proposés sur Internet.

Devant ces incertitudes, on souhaiterait que des personnalités politiques, à la manière d’Yvette Jaggi, fassent entendre à Zurich que la Suisse romande a une cohésion qui ne se limite pas à la revendication d’une troisième voie CFF. Les équilibres sont fragiles. Pour la première fois, un pouvoir alémanique contrôle la communication des grands quotidiens romands. Il détient une responsabilité confédérale.

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Discussion

  • Cette analyse ainsi que celle d’Yvette Jaggi sont très intéressantes. Mais elles passent sous silence un aspect important: le contenu rédactionnel imbuvable du journal Le Temps, selon moi la vraie cause de son échec.

    Il faut bien voir que Le Temps est l’héritier sociologique du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne, deux organes ayant vocation d’être le trait d’union des élites francophones de doite protestantes et patriotes de la Suisse.

    En d’autres termes il s’agit à peu près de la même sociologie que celle de la NZZ. Or Le Temps n’a pas réussi à s’imposer comme une NZZ francophone, ce qui aurait assuré son succès et sa pérennité. Pourquoi? Parce que pour réussir elle devait rester un journal libéral de droite et qu’elle est devenue un journal libéral de gauche.

    Cet organe a été parasité par l’ambiance pro européenne antisuisse antibanques antimilitaire soixanthe-huitarde et gauchisante du Nouveau Q de Jacques Pilet. La est la cause du mal.

    C’était très malin de la part de la famille Lamunière d’engager le mercenaire Pilet pour casser les reins au J. de G. – G. de L. Ca a parfaitement réussi. Le malheur c’est que l’esprit Pilet a infecté ce qui était pourtant le « journal des banques ». Une ligne rédactionnelle a donc été suivie qui a contrarié, lassé, irrité, exaspéré jour après jour un lectorat attaché à une toute autre conception de la Suisse.

    Il y avait aussi une contradiction totale entre le contenu socialisant de la partie politique et celui, forcément pro business de la partie économique, qui s’est maintenue à un bon niveau ce qui a sans doute contribué à tenir le canard la tête hors de l’eau aussi longtemps.

    Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Cette contradiction interne ne pouvait pas tenir indéfiniment.

    En plus, et ce fut le plus grave de tout, Le Temps s’est fait défavorablement remarquer par son autisme euro-idolâtre fanatique et obtus depuis la campagne de l’EEE. L’opinion lui a tourné le dos chaque jour un peu plus pour cette raison là.

    Aujourd’hui le divorce entre Le Temps et le coeur de cible de son lectorat sociologique est total. Je pense être assez représentatif de ce lectorat de droite qui a haï Le Temps depuis sa naissance. Quand j’ai appris ces 18 (pas 11 Mme Jaggi) licenciements je n’ai pas caché une certains Schadenfreude.

    Si Le Temps doit capoter complètement et disparaître de la liste des quotidiens je ne le regretterai pas.

    On pourra gloser longtemps sur les causes de l’échec: est-ce la conjoncture? Est-ce la rapacité du nouvel actionnaire des bords de la Limmat? Ces deux éléments ont joué, mais à mon avis l’élément principal c’est le désamour du lectorat sociologique transgénérationnel du Journal de Genève et de la Gazette qui ne s’y retrouve plus.

    Si Le Temps doit mourir et être enterré, ce que je souhaite vivement, on pourra écrire sur sa tombe, en guise d’épitaphe:

    PILET M’A TUER

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