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Banque d’investissements et banque de dépôts

La Suisse ne sépare pas, l’Union européenne pourrait le faire

Photo E. C.
Photo E. C. (licence CC)

Ce n’est plus un secret pour personne. Les excès spéculatifs des banques sont à l’origine de la crise financière actuelle, qui en est dans sa cinquième année. Les Etats et les banques centrales ont dû intervenir massivement pour éviter l’implosion du secteur financier.

Beaucoup de banques, et parmi elles les plus grandes, n’ont survécu que grâce à ces aides publiques, c’est-à-dire à l’argent des contribuables. Le principe, inscrit en majuscules dans tous les manuels d’économie libérale, selon lequel il appartient au(x) propriétaire(s) d’une entreprise d’assumer les pertes qui découlent d’une gestion défaillante, n’a pas été appliqué. Les banques ont été considérées comme «too big to fail» – trop grandes pour faire faillite.

Cette entorse majeure à l’un des fondements de l’économie libérale s’est traduite par la prise de conscience qu’une modification fondamentale des règles du jeu s’imposait de sorte qu’une telle situation ne se reproduise plus. Car, sans modification, les dirigeants des (grandes) banques pourraient partir du principe que tous les risques (in)imaginables sont désormais à leur portée puisque qu’en cas de malheur les contribuables pourvoiront à leur sauvetage. Donc, «plus jamais ça».

Pour éviter qu’une telle crise ne se reproduise, encore faut-il parvenir à en identifier précisément les causes. Et là, les choses se corsent. D’une personne à l’autre et d’un gouvernement à l’autre, les analyses divergent. Est-ce à cause du développement à large échelle des produits dérivés? de la spéculation immobilière? des excès boursiers? du laxisme de la Banque centrale américaine (la Fed)? de la généralisation de bonus astronomiques? d’une réglementation complaisante quant aux fonds propres dont les banques doivent disposer?

Sans vouloir noyer le poisson, il semble correct de dire que la crise financière est la combinaison de tous ces éléments, sans que l’on puisse vraiment en identifier un plus spécifiquement que d’autres. Ces divergences d’analyses expliquent que les gouvernements envisagent des mesures différentes.

Projet de directive européenne

En Suisse, la commission «too big to fail» a mis l’accent sur une augmentation des fonds propres sensiblement supérieure à celle, dite de Bâle III, préconisée par le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire. Elle n’a en revanche pas remis en cause la pratique de la banque universelle, et donc n’a pas retenu l’idée de séparer banque d’affaires ou d’investissements et banque de dépôts et de crédits. Le Royaume-Uni s’en tient pour le moment aux normes de Bâle III, mais envisage en revanche d’imposer une séparation entre banque d’investissements et banque de dépôts. L’Union européenne pourrait aussi aller dans cette direction. Quelques précisions, un peu trop franco-françaises, sur la distinction entre ces deux types de banques peuvent être trouvées sur Wikipédia.

Dans la perspective de préparer une directive sur ce thème, Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur et aux services, a mandaté en novembre 2011 une commission d’experts présidée par Erkki Liikanen, gouverneur de la Banque centrale de Finlande. Le rapport qu’elle vient de rendre ne remet pas en cause le principe de la banque universelle, tout en préconisant que les activités de banque d’investissements et celles de banque de dépôts devraient être intégrées dans des sociétés différentes, avec des capitaux propres spécifiques, de manière à ce que les difficultés éventuelles de l’une ne se répercutent pas sur l’autre. Avec l’idée sous-jacente que si une nouvelle crise se produisait, l’Etat pourrait à la rigueur intervenir pour éviter la faillite de la banque de dépôts et de crédits (de manière à protéger les épargnants et les crédits aux entreprises), mais qu’il n’aurait pas à le faire pour la banque d’affaires.

Ennuyeux? Si seulement!

Les propositions présentées actuellement ne visent ainsi pas à revenir aux principes retenus par la loi américaine votée sous la présidence de F. D. Roosevelt dans les années 1930 (Glass-Steagall Act), qui imposait une stricte séparation entre les activités d’investissements et celles de dépôts. Cette loi devait cependant avoir du bon, puisque les pays développés ont vécu sans crise financière significative durant presque soixante ans. Les dérapages ont commencé de se produire dès les années 1990, suivant d’assez peu les politiques néolibérales de déréglementation des marchés financiers engagées par Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans les années 1980. Le métier de banquier, souvent qualifié antérieurement d’ennuyeux (DP 1937), est devenu excitant. Si excitant que nous lui devons la crise que nous connaissons.

Il est évident que même une petite séparation, dans le sens de la commission Liikanen, est bien préférable à pas de séparation du tout. Ce match est cependant loin d’être joué. Les milieux bancaires n’en veulent rien. Leur argument est que depuis 2008 la plupart des banques d’investissements se portent de plus en plus mal. Leurs résultats sont en nette baisse; elles ont passablement licencié de personnes; le métier, disent-elles, a beaucoup perdu de ses attraits; les bonus ne sont plus ce qu’ils étaient. C’est certainement vrai. Mais on peut craindre qu’elles ne font que reculer pour mieux sauter. Et cela doit être évité à tout prix. Le coût de la crise actuelle est insupportable, en termes de récession, de pertes d’emplois et de forte hausse du chômage dans les grands pays. Une nouvelle crise aurait assurément des conséquences ravageuses, avec de nouvelles poussées nationalistes qui pourraient finir par submerger nos démocraties.

Ce n’était probablement pas le rôle ni la mission de la commission suisse «too big to fail» de prendre en compte ces considérations politiques. Cela devait être le rôle du gouvernement et du Parlement. Ce qu’ils n’ont manifestement pas fait, ni voulu faire. Le débat européen relancera-t-il cette problématique ? Ce serait heureux et opportun. Car, comme le dit la NZZ am Sonntag (19.8): «Wären Banken langweilig, ginge es ihnen besser» (si les banques étaient ennuyeuses, elles s’en porteraient mieux). Et nous aussi.

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Discussion

  • 1
    Richard Lecoultre

    Banque d’investissement ? A voir comment ces banques dédaignent de soutenir les petites et moyennes entreprises, ainsi que les jeunes pousses, parlons plutôt de banques de spéculation, dont le but premier est de veiller à verser des bonus croissants à leurs dirigeants. Ce n’est pas notre ancien président de la Confédération Villiger, converti jadis en conseiller d’administration de la vertueuse UBS, qui dira le contraire.

1 Rétrolien

  1. […] Des interrogations sur le système bancaire/financier et ce qu’il faudrait réviser pour éviter que toute la société ne soit suspendue qu’à ce fil. […]

    Cité par Revue de web – S01E40 | Fred H - 14 octobre 2012 à 9 h 28 min

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