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La Suisse est condamnée à l’étalement urbain: est-ce grave docteur?

Qualité des transports, difficulté objective à densifier et cherté du logement contrarient la politique affichée

Photo Julie Rieg
Photo Julie Rieg (licence CC)

Depuis l’entrée en vigueur de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT) en 1979, le processus d’urbanisation est régulièrement dénoncé. Les zones à bâtir ne cessent de s’étendre. On parle d’un grignotage des terres agricoles, à raison d’un mètre carré par seconde.

De 1983 à 2007, la surface des zones urbanisées s’est agrandie de plus de 20%, soit de 550 km2, l’équivalent du lac de Constance. En moyenne, la surface par habitant consacrée à l’habitat progresse régulièrement. De 34 m2 en 1980, elle est passée à 50 m2 aujourd’hui.

La politique d’aménagement du territoire ambitionne de mieux maîtriser cette urbanisation galopante. D’abord en freinant l’extension des zones à bâtir mais aussi en préconisant une urbanisation vers l’intérieur, c’est-à-dire en encourageant la densification des centres urbains. C’est dans ce but que la Confédération a lancé sa politique en faveur des agglomérations préconisant le couplage de l’urbanisation avec le réseau des transports publics. La LAT fait également l’objet d’une révision. Il s’agit d’opposer un contre projet à l’initiative sur le paysage qui demande le gel des zones à bâtir pendant 20 ans. Le projet de révision – qui va certainement être soumis à un vote référendaire – prévoit de contrôler la dimension et l’utilisation des terrains affectés à la zone à bâtir et de mieux encadrer son extension. L’instrument privilégié sera le plan directeur cantonal, dont le contenu et la portée ont été précisés en vue de maîtriser cette urbanisation désordonnée.

Cette nouvelle politique d’aménagement peut-elle freiner l’étalement urbain et favoriser la densification en milieu urbain? On peut avoir des doutes. Sans doute, sera-t-il mieux maîtrisé, mais l’étalement urbain est inévitable et cela pour plusieurs raisons.

L’évaluation des premiers résultats de la politique fédérale sur les agglomérations a bien mis en évidence les limites du couplage entre urbanisation et transports publics. Vouloir développer la densification dans des zones bien desservies par ces transports est une ambition qui s’avère difficile à concrétiser. Pourquoi?

Les transports publics ont bénéficié – et bénéficieront – d’importants investissements pour créer de nouvelles dessertes mais aussi pour améliorer l’offre de transports. Le réseau suisse se caractérise par une grande capillarité et permet une desserte fine jusque dans l’arrière pays. La densification en milieu urbain se révèle, par contre, complexe et plus lente que prévue. Construire en ville, c’est souvent s’exposer à des oppositions qui retardent les travaux et c’est plus coûteux que construire sur des terres vierges. La reconversion des friches, notamment ferroviaires, exige des années de planification. Sans oublier que ces potentialités semblent plus faibles en Suisse romande.

La construction sur des terrains vierges est généralement perçue de manière positive, car elle se réalise dans des communes périphériques et rurales intéressées par des contribuables, Elle est stimulée par un réseau de voies de communication, tant routier que ferroviaire, qui permet une accessibilité sur une grande partie du territoire suisse.

La pression sur le territoire est accentuée par les tensions existant sur le marché du logement, spécialement dans les villes. Chacun sait que les prix du foncier, des maisons et des appartements ont pris l’ascenseur ces dernières années. Se loger en ville devient un luxe, notamment pour les jeunes et les familles. Les charges d’une maison familiale sont souvent jugées inférieures au loyer d’un appartement en ville. Plusieurs villes se densifient, mais connaissent une «gentrification», c’est-à-dire une population aisée qui cohabite d’ailleurs avec une population défavorisée. Les jeunes familles, les classes moyennes sont condamnées à chercher un refuge dans des communes moins urbaines, qui sont d’ailleurs prêtes à les accueillir.

Les autorités fédérales et cantonales peuvent-elles empêcher cette tendance lourde de l’étalement urbain? Sans doute, elles vont le freiner et mieux l’orienter, mais elles ne pourront l’empêcher. La révision de la LAT va dans le bon sens. Mais la politique d’aménagement demeure une affaire cantonale et chaque canton poursuit sa stratégie en matière d’habitant et d’emploi. Chacun peut observer que le canton de Fribourg se fait un honneur d’accueillir de nouveaux habitants qui proviennent largement des régions urbaines de Berne et de Lausanne. Faute de terrains et d’appartements à des prix abordables, de nombreux habitants réalisent leur rêve de propriétaires dans un canton qui les accueille à bras ouvert.

L’aménagement du territoire doit être impérativement mieux coordonné avec la politique du logement qui est largement lacunaire dans la plupart des cantons suisses. Mais cette politique est encore largement dépourvue de moyens d’action, faute de volonté politique cantonale, compte tenu de la réticence exprimée par les défenseurs de la propriété foncière privée. Et puis, ses principaux acteurs en sont les villes, qui peinent à se faire reconnaître comme partenaire des politiques cantonales d’aménagement.

Est-ce grave docteur? L’étalement urbain n’est pas une maladie mortelle. Il est facteur de nuisances et de coûts tant pour l’habitant que pour la collectivité. Mais ces nuisances et ces coûts sont jugés acceptables par les intéressés. L’étalement urbain est donc inévitable. Il est généré par une demande sociale pour un habitat individuel jugé financièrement supportable. Il est stimulé par une tendance à une dispersion maîtrisée de l’urbanisation permise par une politique des transports publics favorisant l’accessibilité de nombreuses communes du Plateau suisse.

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Discussion

  • 1
    line.bielmann

    On le voit bien dans notre commune qui était de 3000 habitants et en peu de temps se retrouve à 6000. On abat des arbres séculaires, on construit à la va vite des Legos à un million sans vue encastrés entre deux immeubles, et si on veut poser un velux on sait les difficultés pour obtenir l’autorisation. En agrandissant cette commune qui était un bijoux ceux qui rêvaient de nouveaux citoyens argentés se  retrouvent avec des nouveaux citoyens, oui, mais des gens très endettés,et comment voulez vous faire venir des gens quand on met des barrières au savoir bien vivre qui exige lui d’ouvrir une localité avec des commerces  comme  c’était encore il  y a encore 12 ans. Ils préfèrent une ligne d’autobus pour aller faire leurs courses à l’extérieur alors qu’en ce village existe aussi une population vieillissante qui a perdu tous ses repères et qui ne sort plus qu’en extrême urgence. On avait déjà connu d’importants changements mais ils étaient fait avec l’intelligence du coeur aussi et non uniquement basés sur le rendement et le départ des jeunes, transformant alors en cité dortoir ce qui était un lieu de vie agréable, considéré par beaucoup désormais comme un mouroir.

    Quant aux terres agricoles… on sait que dans les années 60 déjà disparaissaient des terrains viticoles. Si on avait vraiment voulu endiguer ce phénomène on n’entendrait plus les mêmes refrains surtout qu’ensuite on conseille au monde agricole de produire plus.

    Nos anciens avaient le gout des belles construction qui elles étaient durables, on ne peut en dire autant de nos jours surtout si on sait le béton porteur de graves dépressions. Les gens entassés comme des sardines vivent de moins en moins bien entre eux, par période ne supportant plus aucun contact avec l’extérieur. Il faudrait arrêter de comparer notre pays avec Las Vegas ou je ne sais quelle mégapole américaine dont certaines sont devenues des ville fantômes.

    • Sincèrement j’aime bien vos commentaires, chère Line, car ils donnent un point de vue différent de la plupart des «habitués» de ce site.
      Vous avez un peu la nostalgie du bon vieux temps à la campagne, pourquoi pas?, mais je crois aussi sincèrement que vous idéalisez beaucoup la situation d’antan.
      Sans parler des villes suisses où beaucoup d’ouvriers vivaient dans des conditions sanitaires moins que minimales et dont l’espace de vie était extrêmement réduit, revenons aux belles constructions durables des anciens, dont vous parlez. Beaucoup de familles y vivaient à au moins trois générations; très peu seraient d’accord de vivre aujourd’hui dans ces conditions-là.
      Et vous semblez oublier la masse des travailleurs agricoles, sans domicile fixe, taillables et corvéables à merci, et qui se contentaient souvent pour dormir d’un coin d’écurie à côté des cochons, qu’on leur louait en outre à un prix exorbitant.
      Cette réalité sordide de la campagne d’alors, on ne la voit hélas pas du tout sur les magnifiques tableaux d’Albert Anker, peintre préféré d’un certain Christophe Blocher.

  • Le remède miracle pour freiner l’étalement urbain n’existe pas. Toutefois, il est des maîtres d’ouvrage plus responsables que d’autres en matière de gestion de l’espace habitable: les coopératives d’habitation d’utilité publique.
     
    Si la surface de logement habitable par habitant a considérablement augmenté, ce phénomène est moins marqué dans les immeubles des coopératives d’habitation, qui utilisent plus efficacement leurs logements que sur l’ensemble du marché du logement.

    En 2010, l’Office fédéral du logement a mandaté le Service d’encouragement à la construction de logements à loyer modéré du canton de Berne pour mener une enquête auprès de 1386 maîtres d’ouvrage d’utilité publique dans toute la Suisse sur les prescriptions et les règles de location concernant les logements non subventionnés. Mille coopératives ont répondu à l’enquête ! Et il en ressort que 70% du parc immobilier considéré est régi par des prescriptions d’occupation se rapportant à la surface du logement. Un moyen simple et responsable pour enrayer la spirale de consommation de surface habitable, qui ne prétérite ni la qualité d’habitation ni la satisfaction des locataires.

    Les coopératives d’habitation font preuve d’une plus grande retenue que les acteurs immobiliers poursuivant un but lucratif. Notamment en limitant la croissance des surfaces d’habitation, en densifiant les anciens immeubles lors de rénovations ou de nouvelles constructions. Et en utilisant plus efficacement l’espace habitable en imposant des prescriptions d’occupation à leurs locataires. La règle générale étant la formule : nombre de pièces maximal = nombre d’habitants plus 1.
     
    Pour en savoir plus : http://www.ash-romande.ch, le site web de la section romande de l’Association suisse pour l’habitat.

  • L’exemple Vaud/Berne vs Fribourg ne montre-t-il pas précisément que le problème de la gestion politique des processus d’urbanisation (et de péri-urbanisation, notamment) a une dimension intercantonale et fédérale qui devient de plus en plus importante et qui ne sera jamais prise en compte suffisamment par des lois cantonales?

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