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Tessin: une offensive judiciaire qui ne plaît pas à tout le monde

Prostitution, sécurité privée et argent sale

Photo Steve Fuerst Photo Steve Fuerst (licence CC)
icone auteur icone calendrier 1 août 2012 icone PDF DP 

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Dans la nuit du 8 mars 2012, une voiture conduite par un Kosovar roulait tranquillement sur une route aux alentours de Lugano. L’automobiliste et la femme assise à ses côtés ne s’étaient pas aperçus qu’ils étaient suivi par un véhicule occupés par trois ressortissants roumains.

A proximité de Campione, l’enclave italienne sur le lac Ceresio, la première voiture fut percutée par la deuxième. Sortis de leur voiture, les trois hommes ont poignardé le Kosovar. Ils ont ensuite volé son véhicule qu’ils ont ensuite abandonné à proximité des sentiers qui mènent en Italie. «Règlement de comptes dans des affaires liés à l’exploitation de la prostitution», déclara la police le lendemain. 

Le 15 mars la magistrature tessinoise lance l’opération Domino. Comme le fameux jeu, les bordels illégaux du canton tombent les uns après les autres. En mars, on en comptait 33 et à mi-juillet, ils n’en restaient que neuf. 224 femmes, dont 170 Roumaines, ont été dénoncées. Onze gérants et douze administrateurs ont été arrêtés. Le coup de couteau a été l’élément déclencheur. Le sous-bois de la prostitution tessinoise dévoilait ses racines criminelles. «La mafia de la prostitution» titrent les journaux.

En juin, la victime de l’agression et ses trois frères ont été arrêtés. De même que l’auteur du délit et le mandataire présumé de l’embuscade, un citoyen italien de 39 ans.

Et, surprise, l’affaire ne concernerait pas seulement la prostitution. Il s’agirait plutôt d’un règlement de compte dans le très opaque milieu de la sécurité privée. Les quatre frères travaillaient sur appel pour une société privée sous contrat avec plusieurs établissements nocturnes («normaux»). Ils auraient essayé de doubler cette société en s’accaparant la sécurité d’une fameuse discothèque de Lugano. Ce qui aurait généré une sorte de guerre entre les deux factions qui a culminé dans cette tentative d’assassinat.

Pourtant, l’enquête Domino – qui se préparait depuis longtemps – fut lancée. mais cette fois la justice ne s’est pas limitée à des dénonciations, des arrestations de prostituées et des fermetures des locaux. L’enquête a en effet dévoilée toute une série de phénomènes criminels préoccupants dans le milieu de la prostitution.

Comme l’a expliqué le procureur général John Noseda, il y a d’abord l’exploitation et le trafic de femmes, contrôlés par des bandes criminelles étrangères, de l’est européen notamment. Ces dernières se distinguent particulièrement par l’utilisation systématique de la violence. A ce propos, l’Office fédéral de la police a tiré à plusieurs reprises la sonnette d’alarme en affirmant que la traite d’êtres humains représente désormais un problème pour la Suisse. Et que les ressortissantes de Roumanie sont parmi les plus concernées par le phénomène.

Mais il n’y a pas que les groupes criminels étrangers. John Noseda souligne le fait que d’autres personnes, suisses ou résidentes, favorisent, bénéficient et font de l’argent en exploitant les conditions de vie minables des prostituées. Des gens qui s’enrichissent et qui surtout créent des sociétés pour donner une image légale à une activité illégale, profitant de la frontière parfois floue entre le proxénétisme et le commerce légal du sexe. Ce sont eux les nouvelles cibles de la magistrature et de la police tessinoises.

Pour combattre ces phénomènes, elles utilisent des instruments de lutte contre la criminalité financière, l’argent investi dans le commerce du sexe étant souvent d’origine douteuse. L’opération Domino a ainsi déjà bloqué 10 millions de francs et différents immeubles. Elle a permis d’établir des liens avec des crimes comme l’usure, le blanchiment et l’évasion fiscale.

L’histoire de la prostitution au Tessin est une histoire ancienne. Le canton est parfois défini comme le bordel de la Lombardie. «C’est où Il Gabbiano, telle était la question classique posé par des soi-disant touristes italiens déambulant à Lugano à la fin des années nonante à la recherche de ce fameux hôtel. Il a y a douze ans, un autre acte criminel avait justifié une intervention. Un homicide à l’hôtel Il Gabbiano dans le quartier luganais de Loreto avait suscité des manifestations des habitants exaspérés par ce qui était désormais le Red Light district de la ville.

Les autorités politiques ont dû réagir et une nouvelle loi fut adoptée en 2001. Cette loi reconnaissait pour la première fois le métier de prostituée quii pouvait dorénavant se pratiquer à des conditions précises comme le permis de domicile et une notification à la police. Mais aucune mesure sanitaire n’était prévue. Cependant, la loi était difficile à appliquer. Peu de prostituées se sont annoncées, tandis que les femmes étrangères, la majorité de ces travailleuses, ont continué leur activité de manière illégale grâce à la complicité et aux exploitations décrites ci-dessus.

De ce fait durant onze ans, la police et la magistrature se sont contentés de fermetures et de contrôles sporadiques. Dans l’attente d’une nouvelle loi annoncée, les modalités d’enquête ont pourtant changé: non plus seulement des raids dans les locaux pour identifier les «artistes», mais des attaques frontales contre les exploitants et la mise à jour de leurs pratiques financières. «Il faut toucher l’argent, ça fait plus mal», déclare John Noseda au micro de la Radio suisse italienne.

Mais cette nouvelle stratégie de la magistrature ne plaît pas à tout le monde. La demande ne s’arrêtant certainement pas, certains craignent simplement que la prostitution se déplace des locaux nocturnes vers les routes ou dans les appartements. D’autres vont plus loin. L’hebdomadaire de la Lega dei Ticinesi a fâché le procureur général en l’accusant d’être un SS. D’autres organes de presse proches du mouvement de Bignasca (et de ses deux conseillers d’Etat, dont le chef du département de la sécurité Norman Gobbi) ont accusé les quotidiens locaux d’avoir consacré trop d’espace à cette enquête liée à la prostitution. Le fait que le journal du parti majoritaire du canton publie depuis des années des annonces publicitaires (bien chères) de prostituées actives (légalement, illégalement?) dans la région, ne serait qu’une coïncidence. D’ailleurs, comme le rappelait en 2000 une enquête de L’Hebdo, le chef du mouvement a été lui-même propriétaire d’un bâtiment transformé en hôtel avec 80 chambres transformées en «claque»Il Gabbiano. Autre coïncidence.

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Discussion

  • 1
    Jean-Bernard says:

    Ce procureur est un homme courageux qui fait honneur à la lignée des procureurs tessinois, dont Carla Del Ponte et Dick Marty. Je pense aussi à Bernard Bertossa à Genève.
     
    Lui-même et ses collaborateurs sont également courageux, car ils se sont attaqués à un système mafieux. Leur santé, voire leur vie, sont peut-être menacées, car ce milieu délictueux est connu pour son extrême violence et ses modes de rétorsion.
     
    C’est l’ensemble des citoyens de ce pays qui doit soutenir l’indépendance et l’engagement des magistrats et policiers qui se sont engagés dans cette opération et pas seulement les citoyens tessinois. Humainement, l’assurance de ce soutien est fondamentale pour ceux qui courent des risques sur le terrain. On l’oublie trop souvent.
     
    Les systèmes mafieux s’étendent et se renforcent dans notre pays — on le sait maintenant de plusieurs sources — et ne peuvent qu’affaiblir notre société par des alliances avec des politiques, des entrepreneurs, des financiers et autres fonctionnaires, autant que simples citoyens corruptibles ou corrompus. Le rôle informatif de la presse est fondamental sur ce sujet et doit se développer de manière impartiale.
     
    Confronté à une menace aussi majeure, il importe qu’un projet coordonné sur l’ensemble du pays soit mis sur pied. Cela sous-entend que les représentants des citoyens (tous partis confondus), en association avec le gouvernement fédéral et les gouvernements cantonaux, doivent mettre sans plus tarder à disposition les moyens humains et techniques nécessaires et suffisants pour obtenir les résultats attendus.

    En outre, ils doivent donner les permissions nécessaires pour qu’un travail en réseau coordonné puisse être mis sur pied. Et ils se doivent D’ACCOMPAGNER et SUIVRE DURABLEMENT ce projet avec tout l’engagement et l’attention requise.
     
    Il importe que ce soit le système judiciaire qui soit désigné maître d’oeuvre de cette entreprise. On voit bien combien l’indépendance du système judiciaire est un acquis précieux dans une démocratie. Pour autant, bien entendu, que les hauts magistrats soient des professionnels compétents, intègres et engagés et non des fonctionnaires soucieux de leur réélection. Sur ce plan, tout dépend des parlementaires ou des citoyens qui les élisent.
     
    Pour terminer, il est assez inquiétant de relever l’importance accordée à l’achat d’avions de combat, alors que les principales menaces pour notre communauté sont bien plus sûrement la délinquance en col blanc (notamment bancaire) et les systèmes mafieux, lesquels touchent directement la vie et la prospérité de chacun.
     
    Mais peut-être ai-je enfoncé de banales portes ouvertes? Peut-être qu’une piqûre de rappel des évidences n’est pas vaine? 

Les commentaires sont fermés.