Mode lecture icon print Imprimer

Destins croisés sur fond noir

Silvia Ricci Lempen, «Une Croisière sur le Lac Nasser», Vevey, Editions de l’Aire, 2012

Ed. de l'Aire Photo Ed. de l'Aire
icone auteur icone calendrier 18 juillet 2012 icone PDF DP 

Thématiques

Silvia Ricci Lempen a publié trois romans aux éditions de l’Aire entre 1991 et 2000, chacun couronné d’un prix (Un homme tragique, prix Dentan 1991; Le sentier des éléphants, prix Schiller 1996). C’est dire si la valeur de l’œuvre est reconnue, alors même qu’elle n’est pas d’une lecture dite «facile», en particulier Avant (2000), roman ambitieux sur les rapports problématiques entre la création artistique et le désespoir ontologique, récompensé par le prix Paul-Budry.

«Ceux qui arrivaient dans un nuage de kérosène, portant des poulets pas encore plumés, des ballots de fripes, des végétaux comestibles ou non comestibles, aux feuilles pendant hors des paniers, ne semblaient pas venir du monde des merveilles – ils venaient d’où alors, puisque le monde des merveilles était le seul visible de l’embarcadère, l’île-jardin vert émeraude, le miroitement du Nil, la flottille ondoyante de barques ailées.»

Une croisière sur le lac Nasser, le dernier roman de Silvia Ricci Lempen, met en scène le récit de quelques vies privées, avec leurs préoccupations, leurs désirs, leurs chagrins, leurs humiliations et leurs pâles bonheurs fugitifs, sur fond d’évocation du destin des peuples exploités par notre civilisation mondialisée (tourisme, agroalimentaire, pillage des ressources naturelles), exploitation que subissent des millions d’hommes et de femmes de par le monde. Prenant pour exemple un groupe de touristes, Français, Belges, Canadiens, Suisses, en voyage en Egypte, elle choisit un moment précis de ce périple, la croisière sur le lac Nasser, qui a englouti des villages nubiens. Seul surnage le sommet des collines, lentes îles longées par le bateau, où ne subsiste aucune trace de vie, signes saisissants du meurtre d’une civilisation par une autre, celle des portables, des guides touristiques et des appareils de photos numériques.

Après un vigoureux prologue qui rappelle le massacre d’Africains par un commando d’hommes blancs à Castel Volturno, en Sicile, et la mort de la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba, venue soutenir la cause des immigrés africains et protester contre le coup de main en participant à un concert sur les lieux mêmes, on s’attendait à un roman politique. Mais, surprise, la narratrice donne aussitôt après la parole à quatre des membres du groupe de touristes en croisière, sous la forme de monologues intérieurs où chacun d’entre eux raconte comment il ou elle vit ce fragment de voyage. On passe donc d’une perspective surplombante à un discours intimiste, dont la forme choisie n’est pas sans dangers.

J’en vois deux, qui ne sont pas toujours évités ici. Le premier, c’est que chaque «narrateur» ne trouve pas sa voix propre, ce qui a pour effet que tous les monologues ont le même ton et finissent par renvoyer trop visiblement à la voix de l’auteure. Heureusement, ce n’est généralement pas le cas dans ce roman: les uns et les autres ne se différencient pas seulement par leurs préoccupations, les bribes de leur passé ou leurs projets pour l’avenir, mais ils possèdent souvent un vocabulaire et un rythme qui leur sont propres. Deuxième écueil: le monologue intérieur réclame impérieusement que ce qui est dit, vu et senti soit de la stricte compétence du personnage qui parle. Pas de tirade sur la culture par un personnage un peu rustre, pas de description somptueuse du paysage par quelqu’un qui s’est avéré peu sensible à la beauté de la nature, etc. Je dirais qu’ici, les quelques rares infractions à la règle nous permettent, par ricochet, d’apprécier le chatoiement de l’écriture de l’auteure ou sa verve ironique.

Trois «couples» se dessinent peu à peu au travers du récit des quatre «narrateurs». Deux sont déjà constitués au début, Marie et Steph, les deux Françaises, et Mélanie et Luis. Ce sont ceux qui vont exploser au cours de la croisière. En revanche, le dernier ne se forme que progressivement, couple improbable au sein duquel vont se rejoindre Marlène, d’origine allemande, veuve et mère d’un fils voyou, et Charles-Etienne, fils bâtard mal aimé de sa mère, l’un et l’autre «étrangers» et amputés affectifs. Le lent rapprochement de ces deux êtres malmenés par la vie est un des très beaux fils rouges du roman, accompagnant le lent défilement des collines noyées, méditation sur le contraste entre le temps humain et le temps immémorial de la terre.

Ce temps immémorial est aussi celui des Nubiens, aux gestes élégants et à la peau de soie noire, muets et dignes dans leurs modestes fonctions de serveurs, garçons de cabine, transporteurs de touristes, et qui constituent le fond sur lequel s’agitent les passions dérisoires des Occidentaux.

Roman sur le temps, sur l’altérité, sur la beauté de la terre et son exploitation touristique, ce livre n’est pas tendre envers l’espèce humaine. Le seul moment où Luis le bellâtre tente de vitupérer «l’égoïsme des nantis», il est ivre, et ses propos se perdent dans l’indifférence et la gêne générales. Comme pour Marlène, le personnage le plus proche, me semble-t-il, de la narratrice, l’espoir est mince et les illusions perdues. Restent la tendresse et la solidarité individuelle, seul recours, dans un monde déserté, pour les humiliés et les offensés.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/21148
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/21148 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Les commentaires sont fermés.