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Portrait d’un idéaliste contrarié

icone auteur icone calendrier 11 novembre 2005 icone PDF DP 

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Le nom d’Henri Druey, comme celui de Louis Ruchonnet, est associé par le citoyen moyen à une avenue lausannoise. Il est aussi une référence obligée dans les grand-messes du Parti radical vaudois. A l’occasion des 150 ans de sa mort, un intéressant colloque organisé par le Cercle démocratique de Lausanne, a permis d’appréhender les différentes facettes de sa pensée et de son action. C’est notamment dans Le Nouvelliste vaudois – qui témoigne par ailleurs du poids croissant de la presse dans la formation de l’opinion publique, et donc d’une transformation du champ culturel dans les premières décennies du xixe siècle – que Druey développe une véritable doctrine radicale, une idéologie dans le meilleur sens du terme, une Weltanschauung incluant la théologie, la philosophie, le droit pénal, etc. : celle-là  même qui fait singulièrement défaut à  ses descendants.

L’amour de l’harmonie

L’hégélianisme, auquel il adhère pleinement lors de ses études en Allemagne, constitue une clef essentielle de compréhension de sa pensée. De la dialectique hégélienne, Karl Marx a surtout retenu l’antithèse (la lutte des classes). Druey insiste, lui, sur la synthèse de l’un et du divers (ainsi son engagement très hugolien pour une fédération d’Etats européens), sur l’équilibre nécessaire entre égalité tendant au despotisme, et liberté tendant à  l’individualisme égoïste. Ce besoin de toujours trouver des contrepoids, cette obsession de l’harmonie (interclassiste), cette vision d’un Etat capable de promouvoir et de circonscrire le progrès, d’inscrire la souveraineté populaire et la démocratie directe dans un cadre institutionnel, seront désormais constitutifs de la pensée radicale. Autre apport de Hegel : la foi de Druey en le progrès de l’humanité. Sa lecture de l’histoire, qui sera reprise par Paul Maillefer, méfiante envers le mystique Davel, hostile à  La Harpe, réhabilite le régime bernois protestant et «progressiste» par sa saine gestion et son souci d’alphabétisation ; elle s’oppose à  l’exaltation réactionnaire du Pays de Vaud savoyard féodal.

Régénérer l’église

C’est dans cette même perspective de lutte contre les libéraux conservateurs qu’il faut lire la fameuse loi ecclésiastique vaudoise de 1845, dont l’interprétation relève souvent du cliché : non pas comme une mainmise doctrinale de l’Etat sur l’Eglise, mais comme la mise au pas d’un corps pastoral acquis aux conservateurs, visant aussi à  battre en brèche la tutelle morale des ministres et à  faire respecter le libre examen consubstantiel de l’esprit de la Réformation. Tant Alexandre Vinet (et avec lui le mouvement piétiste) qu’Henri Druey, participant du mouvement d’idées du début du siècle, visaient, chacun à  sa manière, à  une régénération d’un protestantisme pétrifié. Autre cliché : celui du «communisme» (dont l’accusèrent ses adversaires) et même du «socialisme» de Druey. Il est vrai que le terme est à  cette époque un véritable fourre-tout o๠l’on met toutes les idées progressistes. Sans doute Druey propose-t-il en 1845 d’inscrire dans la Constitution le droit au travail, et même l’obligation de celui-ci, mais cette opération semble relever du machiavélisme politique : à  la fois il fait une concession à  la tendance socialisante des radicaux (dont Delarageaz), et il offre une victoire écrasante à  ses adversaires qui balaient l’article révolutionnaire !

L’homme politique n’est pas sans ambiguïtés. Elles transparaissent notamment dans son attitude envers les réfugiés : alors qu’il est conseiller fédéral, il fait expulser Mazzini. Songeons aussi aux mille radicaux vaincus en 1844 et réfugiés en terre vaudoise, au terme de la quasi guerre civile qui oppose conservateurs cléricaux et progressistes. Cet adversaire déclaré des Jésuites, qui prônera une politique plus musclée que celle du général Dufour après la victoire sur le Sonderbund, lâche alors ses amis politiques. La Realpolitik l’emporte sur la fraternité : «Plus Druey prend de la bouteille, plus il perd de l’idéal», comme l’exprime bien l’un des intervenants au colloque. Cette formule imagée (dans la bouche même d’un radical) ne résume-t-elle pas l’évolution du Grand Vieux Parti au xixe siècle, jusqu’à  sa réconciliation de 1892 avec les frères ennemis libéraux, face à  la montée du socialisme ?

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