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75 ans de paix du travail

Le co-auteur d’un ouvrage commémoratif revient sur la portée de la CCT du 15 mai 1937

L’anniversaire a été célébré discrètement dans un palace neuchâtelois, mais l’événement lui-même était passé inaperçu. La conclusion de la paix du travail dans l’horlogerie, le 15 mai 1937, fit à peine quelques lignes dans la presse locale, qui réserva ses gros titres à l’incendie du dirigeable Hindenburg et à l’imminent mariage du duc de Windsor. «Cela prouve bien, plaisante le secrétaire patronal François Matile, que la signature d’une convention collective n’est ni une catastrophe ni une histoire d’amour.»

De nos jours, la négociation d’un tel instrument mobilise les énergies syndicales, à tous les niveaux, durant des mois. Vingt militants et permanents des régions et de la centrale s’y attellent, avec l’aide d’experts; les parties de bras de fer qui se livrent à la table des pourparlers débordent parfois dans la presse, voire dans la rue sous forme de manifestations; et la ratification des résultats peut donner lieu à de vifs débats.

On ne vit rien de tel en 1937. Deux séances, à Berne puis le lendemain à Neuchâtel, suffirent à mettre au point le texte, qui fut publié quinze jours plus tard dans La Lutte syndicale. Les travailleurs concernés n’eurent pas à le ratifier, puisqu’on n’avait pas demandé leur avis. En septembre, le congrès de la FOMH l’approuva de manière quasi unanime (218 voix contre 3), en même temps que l’accord tout pareil signé le 19 juillet dans la métallurgie – et voilà pourquoi la plupart des gens, voire des historiens, croient à tort que la paix du travail est née dans l’industrie des machines.

Pourquoi donc un événement qu’avec le recul on juge fondateur pour la société suisse eut-il si peu d’écho sur le moment? Une explication tient à la mince portée pratique, immédiate, de cette première convention. Elle met fin à une grève dans les fabriques de cadrans, et oblige à l’ouverture de discussions salariales sous peine d’un arbitrage par un tribunal institué tout exprès. Rien de plus. Par ailleurs, la signature à bas bruit du 15 mai 1937 conclut une manœuvre tactique non moins confidentielle, choisie par le secrétaire FOMH René Robert de préférence à une pression spectaculaire exercée par la base, pour impliquer le Conseil fédéral en la personne d’Hermann Obrecht, chef de l’Economie publique.

L’implication du gouvernement va compléter, en effet, ou plutôt couronner sur le plan social, l’intervention massive de la Confédération dans l’industrie horlogère depuis 1931. Elle s’est traduite par des mesures structurelles, avec la création de la super-holding ASUAG coiffant les fabricants d’ébauches et de pièces détachées, ainsi que par diverses réglementations protectrices à l’export. Ce régime industriel abrité, connu sous le nom de «statut horloger», disparaîtra dans les années 1970. A ce moment, la convention collective sera devenue l’instrument standard de régulation des rapports de travail en Suisse. (Dans l’industrie, car le secteur tertiaire – prépondérant – est loin de posséder pareil encadrement; d’ailleurs, avec 72% des entreprises et 85% des salariés, la forte couverture conventionnelle de l’horlogerie fait figure d’exception.)

Dans l’après-guerre, la paix du travail a rapidement pris la dimension d’un mythe national. Le contexte originel y est pour beaucoup: face à la montée des périls, l’unité de pays s’était forgée dans une volonté de défense qui conduisit la gauche à répudier anti-militarisme et pacifisme; la paix du travail, garantie de continuité dans la production d’armements, symbolisa le patriotisme ouvrier, c’était l’instrument de la «défense spirituelle» sur le terrain social. L’ombre portée de la Mob’ se prolongea durant guerre froide, où la menace venait un peu plus de l’est, et reprenait la vive couleur rouge d’antan; cela ne tombait pas mal, le syndicalisme horloger cultivant une solide tradition d’anticommunisme.

D’autre part, les bonnes performances économiques de l’industrie passent largement pour une retombée de la paix sociale. Des Trente glorieuses à nos jours, cette croyance a eu la vie dure, bien que personne n’ait jamais prouvé cette prétendue relation de causalité. Les affaires sont-elles bonnes parce qu’il n’y a pas de conflit, ou n’y a-t-il pas de conflit parce que les affaires sont bonnes?

Mais si le mythe continue d’opérer, c’est peut-être qu’il se fonde sur une réalité. La paix du travail a résulté, en 1937, d’une réflexion ou plutôt d’une volonté pragmatique: ajuster la lutte syndicale aux pratiques de la démocratie suisse, pour faire garantir ses acquis par l’Etat. L’épanouissement du système conventionnel dans les décennies suivantes a complété, en somme, par un volet social la mise en place de la concordance politique.

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Jean-Claude Rennwald, Jean Steinauer, Le modèle horloger – 1937-2012: les rouages d’une révolution, Editions L’Evénement syndical, 2012.

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