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L’ombre du père

Alexandre Voisard, «Le Poète coupé en deux, Un roman à bâtons rompus», Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2012

icone auteur icone calendrier 18 mai 2012 icone PDF DP 

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En 2004, Alexandre Voisard publie Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, beau récit tout entier dédié à la figure du père, que l’écrivain ne cesse de regretter d’avoir déçu et peiné durant son enfance et son adolescence. Regret poignant qui est, à bien des égards, à la source de son œuvre. Comment racheter en effet ce manque, cette défection, ce rejet des valeurs du père, et en particulier de la musique, si ce n’est en modulant une autre espèce de musique, celle de l’écriture? Ainsi, toute l’œuvre de Voisard apparaît comme une entreprise de rachat de ce manque qui reste malgré tout inexpiable.

Et le dernier livre publié procède bien de la même manière. Le poète coupé en deux, ce n’est pas seulement, comme le raconte Voisard dans un texte liminaire, l’exclamation d’une masseuse en apercevant la longue cicatrice qui barre l’abdomen du poète: «Mais on vous a coupé en deux!»Le poète coupé en deux(intitulé qui rappelle ceux d’Italo Calvino), c’est aussi cet homme écartelé entre l’admiration qu’il voue, enfant, à son père, et son brûlant désir d’indépendance. C’est le hiatus entre les conventions familiales et sa folie personnelle; entre le père et la poésie; la fidélité à la lignée et les multiples trahisons, si tentantes qu’on ne peut qu’y céder; c’est la tension perpétuelle entre la mémoire des ancêtres et l’oubli du fils prodigue.

Comment réconcilier l’urgence de ces désirs d’évasion et d’écriture avec la figure paternelle? Comment rapprocher la poésie de la musique? Le titre des souvenirs d’enfance le dit sans équivoque: faire jaillir du mot la musique aimée du père (compositeur, hautboïste et saxophoniste amateur), recréer les sonorités, le rythme, les couleurs par le truchement d’un instrument autre, celui de la langue. Ce sera une façon d’affirmer sa fidélité au père, ou tout au moins de tenter de racheter ses trahisons successives: «Quand mon père s’est mis en tête de m’embrigader dans sa fanfare, il n’était pas le plus éclairé des maîtres ni le plus inspiré des musiciens […] Pendant les répétitions […] j’avais un malin plaisir aux fausses notes qui faisaient pester (ou ricaner) les instrumentistes autour de moi […] Sans doute mon père subit-il là, en public, la pire humiliation de sa vie. J’en rougis encore» (p 39, c’est moi qui souligne).

Le Poète coupé en deux s’organise en petits textes munis chacun d’un titre; à considérer la table des matières, on voit se dessiner quelques-unes des préférences, des obsessions ou des angoisses de l’écrivain. «Seins», par exemple, est un titre qui revient à quatre reprises, comme «Femmes» d’ailleurs. L’univers féminin n’est battu que par le mot «Musique», on s’en était douté, qui revient, lui, à six reprises. «Seins 1» raconte la constitution d’un tabou (le corps de la mère) avec, corollaire obligé pour une nature aussi rebelle que celle du poète, la fascination de la transgression. L’enfant, agacé par le peigne, repousse sa mère en s’appuyant sur ses seins, s’attirant aussitôt une sévère réprimande. «Je n’ai jamais recommencé. Je crois que c’est là mon premier souvenir d’enfance» (p. 18, c’est moi qui souligne).

Sept chapitres intitulés «Anecdote» émaillent le livre, rappelant le bonheur du récit chez Voisard, qui manie aussi bien la prose que les vers. Pour s’en convaincre, les lecteurs peuvent se reporter à la bibliographie très complète qui ferme le volume et constitue un apport précieux à la critique. Grâces en soient rendues à Bernard Campiche!

Le livre se clôt sur une «Lettre à mon père qui ne m’a connu qu’en chenapan et en père de famille». Ce père «inoubliable» en effet n’a, de son côté, jamais reconnu, en ce fils rebelle, le poète qu’il était dès l’enfance, et n’a pas voulu, ou n’a pas pu entendre l’autre sorte de musique qui émanait de lui, «cette Poésie [qui] deviendrait pour [lui], familier des échappées buissonnières, la fugue interminable qui [l’]anime jusqu’en un âge proclamé respectable» (p. 145). Autre regret que rien ne viendra apaiser.

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Discussion

  • 1
    Gilberte Favre says:

    Très beau texte sur ces livres de Voisard avec lequel je me sens en correspondance, ou en fraternité. 

    Dans mon dernier livre, Des Etoiles sur mes chemins, j’ai inscrit cette citation d’Alexandre Voisard que je trouve déchirante et parfaitement adaptée dans mon cas: «Comme on aime son père, on fait son lit dans le mitan de la douleur».

     Mon bonjour fraternel à A.V.

Les commentaires sont fermés.