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L’échec des politiques d’austérité

L’Union européenne ne s’en sortira pas sans un minimum de concertation et d’équité

L’Union européenne, et la zone euro en particulier, sont-elles engagées dans un processus de récession généralisée dont elles ne sortiront pas avant plusieurs années?

Sous l’impulsion de David Cameron en Grande-Bretagne et du couple «Merkozy», il semble ne pas y avoir d’alternative aux coupes budgétaires et à l’austérité. Quiconque pense autrement est qualifié de personne irréaliste et irréfléchie.

A moins que la doxa libérale montre enfin ses contradictions. Au lieu de sortir du pétrin, les pays s’enfoncent les uns après les autres dans la crise. Pratiquement partout, les taux de croissance sont devenus négatifs. Le chômage ne cesse de monter; celui des jeunes est devenu effroyable. Depuis deux ans, la plupart des élections qui se sont déroulées en Europe, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, se sont traduites par des poussées de partis nationalistes-conservateurs-xénophobes, voire fascistes ou néonazis. Ces colères populaires, pour peu qu’elles prennent encore un peu d’ampleur, sont susceptibles de mettre à terre tous les pactes signés par les gouvernements et approuvés par les parlements. Faut-il expliciter ce qui pourrait y advenir au bout de ce chemin? L’éclatement de l’euro? Le délitement de l’Union européenne? Le retour au pré-carré national? Le chacun pour soi? Même pavé de bonnes intentions, l’enfer reste l’enfer!

Que dit (disait) la doxa libérale? La rigueur budgétaire suscitera la confiance. La confiance entraînera les investissements. Les investissements relanceront l’emploi. L’emploi favorisera la consommation. Cercle vertueux.

Que nenni! Les causalités sont mises sens dessus dessous. Investir, pour une entreprise, c’est assumer un risque. Elle ne le prend que si elle entrevoit des espoirs de rentabilité. C’est-à-dire, au minimum, des perspectives de ventes. Mais, actuellement, et depuis deux, trois ans, aux Etats-Unis et en Europe, lesdites perspectives sont souvent stagnantes, quand elles ne sont pas déclinantes. Et la rigueur budgétaire, qui entraîne un recul des dépenses des pouvoirs publics, ne contribue évidemment pas à améliorer le tableau d’ensemble.

La semaine des quatre jeudis

Nous ne voudrions pas charger inutilement ce texte en passant en revue la situation économique des différentes économies européennes. Résumons nos lectures récentes (parmi d’autres: le Financial TimesPaul Krugman). Les perspectives conjoncturelles ne sont nulle part folichonnes, quand elles ne sont pas franchement pessimistes. En 2011, la sortie de crise était envisagée pour cette année (2012) ou l’année prochaine «au tout plus tard». Elle est maintenant reportée d’un an, si ce n’est de deux: autant dire à la semaine des quatre jeudis quand on sait à quel point les prévisions conjoncturelles sont aléatoires au-delà de six, neuf mois.

De quels noms d’oiseaux François Hollande n’a-t-il pas été affublé lorsqu’il a parlé, dès le début de sa campagne électorale, de renégocier le pacte de rigueur budgétaire pour y adjoindre un volet de croissance? Le nouveau président français ne faisait pourtant que formuler une évidence, expliquée et soutenue par beaucoup d’économistes et d’éditorialistes. Aucune économie ne peut se sortir de la crise uniquement par une politique de rigueur qui, au contraire, ne peut qu’enclencher une spirale négative. Ne parlons pas de cette malheureuse Grèce. Mais voyons la Grande-Bretagne et l’Espagne (par exemple) dont les gouvernements ne manquent assurément pas de convictions libérales. Dans la première, l’équilibre des comptes publics, qui devait être atteint en 2012-2013, est reporté de plusieurs années (autant dire…). Et dans la seconde, rien ne se déroule comme annoncé, prévu, escompté (le chômage progresse, la situation des banques se détériore, les comptes publics se dégradent). La volonté d’équilibre n’équilibre rien; elle enfonce.

Loin de nous l’idée que rien ne doit être changé. Il est évident que les dettes publiques ne peuvent pas continuer d’augmenter sans cesse et bien des secteurs d’activités doivent être réformés pour supprimer des rentes de situations et pour améliorer la productivité. Mais l’Allemagne, si souvent citée en exemple et qui se pose aujourd’hui en mère-la-vertu, a pris une dizaine d’années pour engager et réaliser les réformes en matière de droit du travail et d’assurances sociales qui, au surplus, ont été en partie négociées entre les partenaires sociaux et les pouvoirs publics.

La Suisse, élève appliquée

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, personne ne devrait être surpris que ce qui devait se produire se produise effectivement. Les enseignements de la crise des années trente sont sinon dans les mémoires du moins dans les livres. La Suisse avait été un élève particulièrement appliqué à se conformer à la doxa libérale de l’époque: équilibre des comptes publics, baisses des revenus des fonctionnaires, gel des investissements. Avec la conséquence que la crise avait dépassé en intensité et en durée celle de la plupart des autres pays. Seule la dévaluation du franc, de pas moins de 30% en septembre 1936, avait permis de réamorcer la reprise. La rigueur n’a pas plus engendré la «confiance» (avec son pseudo enchaînement vertueux) dans les années 30 que dans celles que nous vivons.

Le décalage entre la générosité avec laquelle les gouvernements sont intervenus, il y a quelques années, en mobilisant des centaines de milliards de francs pour venir au secours d’instituts financiers gravement défaillants et les sacrifices qui sont, maintenant, imposés aux peuples laisse plus que dubitatif. La crise, puisque crise il y a bien, ne devrait-elle pas être affrontée avec une politique de solidarité où les plus riches sont davantage sollicités que les plus modestes? Mais c’est plutôt l’inverse qu’on observe. En même temps que les gouvernements actuels mettent en place des plans d’austérité, certains d’entre eux proposent de réduire les taxations des contribuables très aisés. Au lieu de réduire les inégalités, ils les creusent encore davantage.

Ces politiques ne tiennent pas la route, étant à rebours de ce qui devrait être fait. Elles sont exaspérantes au plus haut point car elles vont à l’encontre d’une société qui viserait à renforcer le «mieux vivre ensemble». Peut-on imaginer s’en sortir économiquement, financièrement, politiquement sans un minimum de concertation et d’équité?

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Discussion

  • 1
    Jean-Jacques ISAAC says:

    Oui, certes, cet article est intéressant, mais comment la croissance peut-elle nous sortir de là sans nous enfoncer dans une crise plus profonde encore après un éventuel soubresaut ? Ne faut-il pas freiner le paquebot (les paquebots) de toute urgence ?

    Si la finance a obligé les Etats à s’endetter, si les Etats se sont mis à son service (je résume un point de vue trouvé récemment sur Internet), la spirale ne pourra pas s’arrêter par la croissance.

    Je ne demande qu’à comprendre… Mais c’est difficile ! 

  • La croissance, oui, mais quelle croissance ? Il faut que la croissance soit durable, il faut des politiques et des investissements publics dans l’énergie, l’agriculture, la technologie, l’enseignement et la recherche afin de commencer la transition écologique. C’est la seule solution. Sinon, toute politique de relance sera vouée à l’échec. On lancera un projet de construction d’autoroute, le marché public sera gagné par un consortium franco-américain dont le siège se trouve aux îles Caïman et dont les actionnaires principaux sont Chinois, Indiens… Et ça recommence !

  • 3
    galilee says:

    Ce n’est pas l’austérité qui a conduit l’Europe dans la panade, mais la désinvolture de gouvernements, pas toujours de gauche, qui ont dépensé plus qu’ils ne gagnaient en voulant faire plaisir à tout le monde: il n’y a pas d’autre moyen de s’endetter. Nous sommes maintenant dans la phase la plus brutale du retour de balancier.
    Que des gens de gauche entonnent soudain des hymnes à la croissance serait amusant si la situation n’était pas réellement si dramatique pour des millions de gens bernés par leurs dirigeants.
    Aux personnes surendettées, les services sociaux proposent des « plans d’austérité » visant non seulement à équilibrer leur budget mais à rembourser leurs dettes. C’est dur et long mais salutaire, car à la fin elles retrouvent la liberté et la dignité dont le surendettement les avait privées.

  • 4
    curieux says:

    L’impasse dans laquelle se trouve l’Union Européenne n’est pas due qu’à la doxa libérale. Elle est due aussi, et surtout, à l’utopie delorienne, consistant à prétendre imposer une monnaie unique à des économies totalement divergentes, et divergentes pour des raisons culturelles profondes qui ne peuvent pas être modifiées ou alors seulement après des siècles.

    Même si l’Eurozone avait été conçue dès le début comme une union de transfert dans un esprit keynésien avec des politique d’investissement public et de croissance, ça aurait foiré lamentablement. Car jamais l’économie de la Grèce, du Portugal, de l’Espagne n’auraient pu supporter le régime auquel sont habitués les Allemands et les Néerlandais.

    On a voulu construire un superétat contre le réel. Le réel se venge et c’est le réel qui aura le dernier mot. Hollande n’aura aucune chance d’infléchir le cours des choses. Il ne pourra pas, d’un coup de baguette magique, relancer la croissance. La croissance ne se décrète pas.

    L’événement important de ce dimanche n’est pas l’élection de Hollande, c’est le fait que 68% des Grecs ont refusé d’être sacrifiés sur l’autel de l’Euro.

    Maintenant expliquez nous comment vous vous y prendriez pour éviter que, soit la Grèce, soit alors l’Allemagne, sorte de l’Euro. C’est inévitable.

    L’Euro ne pourra être maintenu qu’au moyen d’une dictature militaire en Grèce, peut-être aussi au Portugal et en Espagne. Pour la Grèce M. Michel Rocard l’a dit explicitement. Voir lien ci-dessous:

    http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/03/03/michel-rocard-il-ne-peut-y-avoir-dissue-en-grece-quavec-un-pouvoir

    C’est peut-être ce qui arrivera, tant l’establishment semble autiste, et déterminé à poursuivre la fuite en avant au nom de l’idéologie Euro.

    Pour maintenir l’Euro il faudrait:
    a) le consentement de tous les peuples européens à une austérité et à une déflation intérieure cruelle pendant dix ans au moins. (En démocratie ce consentement ne sera jamais accordé, d’où la nécessité de la dictaure dans certains pays. On verra si on ira jusque là).
    b) une union de transfert saignant l’économie allemande. (Là non plus, jamais les Allemands ne l’accepteront. Si on s’acharne dans cette direction il y aura des élections en Allemagne qui ressembleront à celles de la Grèce ce dimanche.)

    Vous voyez bien que c’est impossible. On est dans l’impasse absolue.

    Il eût mieux valu pour la pérennité du processus d’intégration européenne que l’on ne s’engage jamais dans la voie d’une union monétaire IMPOSSIBLE. Car maintenant on va être contraints de revenir en arrière nolens volens, et, pour le coup, c’est tout le processus d’intégration qui sera ébranlé. Il eût mieux valu réfléchir avant. Une Europe confédérale avec une monnaie commune et non une monnaie unique, eût été infiniment préférable à ce fisaco. Désormais c’est tout le projet européen dans son ensemble qui est historiquement déconsidéré. 

  • 5
    curieux says:

    Les lecteurs de DP seront sans doute intéressés par cet article de l’économiste Jacques Sapir qui illustre mon propos. Contrairement à moi, c’est un homme de gauche. Ca rendra ses analyses plus acceptables pour les lecteurs de DP.

    http://www.marianne2.fr/Sapir-Hollande-ne-pourra-reorienter-l-Europe-sans-provoquer-une-crise_a217396.html?TOKEN_RETURN
    En tous cas je ne vois aucune chance pour que Hollande réussisse. Il est tenu par son passé delorien et son idéologie européiste qui le rendent aveugle et sourd aux réalités. Déjà il a une légitimité populaire extrêmement faible puisqu’élu par une minorité (environ 48.5%) des votants (c’est du au grand nombre des votes blancs et nuls). En d’autres termes il a bien été techniquement élu, mais uniquement par défaut, pour écarter Sarkozy. Il n’existe en fait aucun consentement à son programme. Il sombrera donc immédiatement dans une impopularité aussi grande que son prédécessur et aux prochaines présidentielles les partis PS et UMP ainsi que Modem, soit les partis du oui au référendum sur le traité constitutionnel européen, seront écrabouillés et, tous ensemble, n’atteindront pas 40% des voix, comme en Grèce.

    Le déni de réalité dans lequel vivent les partisans de l’Europe fédérale et de l’Euro est incompréhensible. Ils se refusent à voir la nécessité absolue de la seule décision salvatrice et urgentissime: sortie générale et ordonnée de l’Euro, par tous les pays en même temps, remplacement de la monnaie unique par une monnaie commune, retour aux monnaies nationales à 1 franc, un mark, une lire pour 1 Euro, suivie d’une dévalutaion ordonnée des monnaies des pays plus faibles, taux de conversion ajustables entre monnaies nationales. Plus on retardera ces décisions inévitables plus l’édifice de l’intégration sera détruit irrémédiablement. 

    L’acquis actuel de l’intégration européenne ne peut être sauvé que par ces mesures, sinon il sombrera avec l’Euro.

    En réalité l’euroscepticisme a d’ores et déjà gagné la partie. Mais c’est par la propre faute des européistes, de leur fuite en avant et de leur refus du réel.

1 Rétrolien

  1. […] Un article intéressant de Domaine Public se posant la question de savoir si les politiques d’austérité sont la bonne voie pour sortir de la crise. Et dans la même lignée, l’austérité donne de la voix aux extrêmes. […]

    Cité par Revue de web – S01E19 | Fred H - 13 mai 2012 à 10 h 23 min

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