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Politique énergétique: petits pas en tous sens

Abandonner le nucléaire, bien sûr, mais encore faut-il organiser et réussir la transition

Photo Max Bucher Photo Max Bucher (licence CC)
icone auteur icone calendrier 29 avril 2012 icone PDF DP 

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La décision rapide d’abandonner le nucléaire a bénéficié d’une large soutien politique et populaire. Par contre, la politique énergétique qu’exige cette décision se révèle pleine d’embûches, tant divergent les intérêts en présence.

Après la catastrophe de Fukushima, la Suisse, comme sa voisine allemande, a décidé sans tarder de fermer ses centrales nucléaires. Une décision irréfléchie, dictée par l’émotion? Politiquement, ce choix est justifié. Impossible de poursuivre longtemps encore la valse-hésitation autour de la construction de nouvelles centrales, avec des électriciens demandeurs et une opinion publique prête à rejeter leurs projets. L’incertitude devenait énergétiquement irresponsable et économiquement intenable. Fukushima fut l’événement-choc qui permit de trancher.

Reste à mettre en musique la stratégie qui doit permettre de se passer de l’atome. L’exercice se révèle périlleux. L’estimation de la capacité de production additionnelle dépend des économies d’énergie réalisables. Par ailleurs le choix des sources de production ne peut ignorer les coûts des différentes techniques envisageables, pas plus que leur faisabilité politique. Certaines organisations de protection de la nature annoncent déjà une initiative populaire pour brider l’extension de l’énergie hydraulique. Les Verts sont prêts à combattre les centrales à gaz. Et l’extension du parc éolien rencontre régulièrement des oppositions locales.

Dans une première étape, le Conseil fédéral prévoit la construction d’une grande centrale à gaz d’ici 2020 et trois ou quatre autres si les mesures d’économie et les énergies renouvelables ne suffisent pas. On voit le danger: une politique volontariste à base de fortes incitations et de contraintes n’est qu’à l’état d’ébauche et suscitera de fortes oppositions. Ce qui devrait faciliter la percée du gaz qui, une fois opérationnel, découragera l’usage économe de l’énergie. Le gaz parviendra-t-il vraiment à s’imposer? Les partis politiques ont acccueilli ce projet avec scepticisme. Et les électriciens ne manifestent guère d’enthousiasme: selon eux, la filière ne serait pas rentable vu le coût des compensations d’émission de CO2, à réaliser pour moitié en Suisse même.

Faut-il viser l’autarcie énergétique ou préférer s’approvisionner en partie à l’étranger à des conditions financières plus favorables? Avenir Suisse privilégie le deuxième terme de l’alternative pour des raisons économiques. D’ailleurs aujourd’hui déjà, nous importons plus d’électricité que nous en exportons et la Suisse est fortement intégrée au réseau européen. Mais cette option, tout comme aussi la priorité aux grandes centrales de production sur le territoire helvétique, impose de développer fortement les lignes à haute tension, ces autoroutes électriques qui partout suscitent des oppositions.

La politique énergétique post-nucléaire se révèle complexe. Elle inclut plusieurs volets dont la pondération doit tenir compte d’exigences économiques, environnementales et de sécurité de l’approvisionnement. Pour l’heure, la stratégie du Conseil fédéral ne permet pas une vue d’ensemble et évacue la question centrale: faut-il privilégier les grandes centrales de production ou mettre l’accent sur la décentralisation? La démarche par étapes – le pragmatisme helvétique – risque de compromettre la cohérence du tout. Le Temps note à juste titre le manque d’ambition de notre pays en matière d’innovation et de recherche dans le secteur de l’industrie énergétique de l’avenir, au contraire de plusieurs régions dans le monde qui ont su anticiper la révolution verte.

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Discussion

  • C’est effectivement des choix d’importances qui devront être faits pour décider quel source d’énergie remplacera le nucléaire, et chaque source d’énergie proposée à ses détracteurs (à l’exception du solaire?).

    D’un point de vue de l’environnement, passer du nucléaire au gaz serait une catastrophe. Le potentiel des énergies renouvelables est important, mais il sera impossible de les développer assez vite pour qu’il comble le trou laisser par l’abandon du nucléaire, ce qui imposera d’avoir recours à des centrales à gaz…

    N’aurait-il pas mieux valu retarder un peu l’abandon du nucléaire pour assurer une transition vers les énergies propres sans passer par la case « énergies fossiles » ? 

    Si ça intéresse quelqu’un, j’ai développé un peu plus cet argument ici.

    Il y a aussi une petite animation qui illustre quelle est la transition désirée par le Conseil fédéral en fin d’article.

    Merci pour votre article!

  • Un an après, force est de constater que l’abandon précipité du nucléaire est bel et bien « irréfléchi et dicté par l’émotion ». Pour s’en convaincre, il suffit de s’imaginer « sortir du ferroviaire » après Eschede ou Wenzhou…
    Les faits sont têtus: tout comme le train est en moyenne sûr et écologique, le nucléaire est globalement de très loin meilleur (CO2, pollution et sécurité) que le gaz, la biomasse et surtout le charbon.
    Comme même les scénarios les plus optimistes (renouvelable + économies) prévoient un gros déficit électrique, il devient urgent de relancer la discussion sur le remplacement de nos 3 anciennes centrales par une nouvelle de 3e génération, d’autant plus que ces réacteurs démarreront prochainement un peu partout dans le monde ces deux prochaines années et que nous pourrons « juger sur pièce ». Quant aux importations, n’oublions pas que les particules fines du charbon allemand tuent aussi chez nous…

  • 3
    Jaussi says:

    La décision de sortir du nucléaire a été prise. Il faut maintenant chercher des solutions sans lui. Point barre. Il en existe beaucoup et je me demande si le domaine ne devrait pas être privatisé pour permettre une éclosion de projets (pardon messieurs Brélaz et Maillard) dans touts les domaines accessibles. Oublions le scénario de nouvelles centrales nucléaires qui ne seraient pas économiques sur le marché, sauf si on les subventionnait où, comme dans le cas de Leibstadt il y a plusieurs années, on procède à un amortissement spécial de 600 millions de francs à la charge finalement des consommateurs, pour réduire les coûts de revient du kWh. Une nouvelle centrale nucléaire nécessite environ 12 ans de réalisation après avoir choisi le ou les fournisseurs et vu les changements inévitables durant la planification et la construction résultant des exigences de sûreté suisses toujours mises à jour, la centrale doit être construite quasiment en régie sans prix final réellement prévisible. Pour une centrale de 1200-1600 MW, on peut arriver à un montant total d’investissements de 15 milliards (intérêts de construction compris), sans exagération. Ce qui nous amène à un kWh très cher (service de la dette, frais d’exploitation, de maintenance, d’assurances, de combustibles, réserve pour déchets, réserve de démantèlement, etc.) de près de 0.20 Fr selon les éléments pris en considération, soit pour le consommateur, un prix du kWh de de plus de 0.30 Fr. Je ne tiens pas compte du fait que l’exploitant devrait supporter tous les risques nucléaires, et non avoir l’Etat couvrant la quasi totalité de ces risques sous une logique identique au « too big too fail » des banques (La magnitude de ces risques est dans des montants bibliques de plus de 100 milliards dont la réalisation pourrait ruiner l’Etat et sa population). En d’autres termes, une subvention indécente par rapport à une subvention provisoire du renouvelable.  Finalement, j’ai appris dans le risk management que tout risque pouvant remettre en question l’intégrité d’une organisation doit être évité, même si la probabilité de sa réalisation est extrêmement faible. J’allais l’oublier: La Suisse n’a plus d’industrie nucléaire et plus de spécialistes de moins de 50-70 ans. 

    • 3.1
      dubonsens says:

      Je vous cite: « la décision de sortir du nucléaire a été prise. Il faut maintenant chercher des solutions sans lui. Point barre »!! Vous oubliez, du haut de vos certitudes nucléophobes, qu’en Suisse (on n’est pas en Allemagne!) c’est le peuple qui a le dernier mot! Or, le projet « énergie 2050″ du Conseil fédéral qui intègre la décision du CF et du parlement de sortir du nucléaire en 2034 sera soumis au vote populaire en 2013, c’est ce qu’a affirmé récemment la ministre en charge du dossier Doris Leuthard. L’autre alternative aurait été le référendum populaire, donc contrairement à ce qui vous affirmez RIEN N’EST JOUE pour l’instant, et vous pouvez compter sur le bon sens de la population citoyenne (de gauche comme de droite) qui refusera chiffres à l’appui l’aventure énergétique qu’on lui promet! Voyez d’ailleurs l’évolution de l’opinion publique suisse depuis le fameux « choc émotionnel » de Fukushima (déjà si lointain et presque oublié!), lequel a motivé cette décision politique irrationnelle et aberrante. Même Monsieur Delley, pourtant acquis à la sortie du nucléaire, est visiblement saisi par le doute…
      De plus, votre argumentation est partiale et peu objective: c’est le rejet a priori et borné de la technologie de l’électro-nucléaire, alors que celle-ci progresse constamment et résoudra les défauts actuels des anciennes centrales.

  • Des « nombreuses solutions », qui sont? Il me semble qu’en matière de « risk management », avant de prendre une décision, on évalue d’abord prudemment et rationnellement (c’est bien ce 2e critère qui pèche actuellement…).
    De toute façon, à voir tous les projets de renouvelable bloqués parce que l’Etat ne paie pas assez, la « solution » par défaut consistera à délocaliser une partie de la production industrielle ailleurs, afin de d’éviter de perturber notre Ballenberg avec ces difficiles questions…

    • 4.1
      Albert Jaussi says:

      Il y a un marché. Le concept d’économie planifiée du réduit n’existe pas. La notion de « Stromlücke » est basée sur cette fausse idée. Il n’y pas de « Lücke » pour les chaussures et les vêtements, comme il n’y a pas de « Lücke » pour l’électricité. Le marché de l’électricité est européen. A l’heure axctuelle, il y a une surcapacité et il en résulte des prix extrêmement bas. Cela va durer pour les prochaines années. Par exemple, les éoliennes, le solaire et la biomasse allemands représentent une puissance installée de 53’000 MW, soit environ 50 centrales nucléaires ou environ 60-70 centrales au charbon. 40 % sont en mains privées et les grands de l’énergie régattent pour entrer dans ce marché suite à la sortie de l’atome. La grande partie de ces installations sont dépendantes de la météo il est vrai. Pour cette raison, il faut une réserve rapidement enclenchable. Ce ne sont surtout pas les lourdes et inflexibles centrales nucléaires et au charbon. Ce sont les centrales hydrauliques et les centrales à gaz. Ces dernières sont peu chères, flexibles, construites en 2 ans et facilement démantelables. La véritable issue, c’est le réseau qui doit réagir selon la production: les smart grids. Etant donné que dans la situation actuelle de surcapacité, les investissements dans ces projets de réserve ne sont pas rentables. Le « spread » ne permet pas de contribuer à la couverture des coûts fixes. Il faut trouver un modèle dérivé des projet privés: afin de profiter des énergies renouvelables, le consommateur devra payer une « capacity charge » pour la mise à disposition d’énergie de réserve selon les besoins (par. exemple manque de vent ou de solei), indépendamment de la production de ces centrales p. ex. à gaz. Le remplacement de centrales au charbon ou au fuel par des centrales à gaz constitue en Allemagne et dans d’autres pays européens une amélioration importante des émissions de CO2. Contrairement à la Suisse où chaque centrale fossile, par ex. à gaz, augmente les émissions de CO2. C’est pour cela qu’il faut voir le marché au niveau continental et les entreprises suisses d’électricité investissent sur tout le continent, aussi dans le renouvelable. Quant à notre CO2 qui pourrait augmenter par une centrale à gaz éventuellement nécessaire provisoirement, il faut prendre des mesures pour le réduire dans le traffic automobile et dans le chauffage des bâtiments. Quant à la politique suisse: il faut créer les conditions-cadres pour permettre la réalisation de tous projets renouvelables, solaire, hydro (y compris mini-hydro), biomasse, si possible éoliennes, de tous projets de réduction de consommation (chaque kWh économisé a un rendement de 100%!) par appareils peu gourmands, isolation de bâtiments, interdiction des chauffages électriques, et j’en passe. Tout, tout ce qui est possible et rentable. C’est un domaine très complexe et holistique. Le pire pour l’empoigner: l’idéologie, le nationalisme et l’ignorance des conditions économiques.

  • 5
    Ruchet Isabelle says:

    Sortir du nucléaire, d’accord mais pas n’importe comment. Multiplier les panneaux solaires me paraît une bonne solution. Les éoliennes n’ont me semble-t’il pas grand chose à offrir, du bétonnage (quelques milliers de lites de béton pour l’implantation), des lignes à mettre en place, un rendement pas fabuleux et surtout du bruit. Et, dans la plupart des cas on veut les implanter dans des régions tranquilles, où justement, on aimerait aller se promener pour profiter du calme qu’on ne trouve pas en ville. Comprenne qui peut. Pourquoi ne pas les implanter dans des endroits bruyants, tant qu’à faire, au bord des autoroutes, des aéroports, et des zones industrielles bruyantes? 
    Quant à l’économie d’énergie, traquer le LED sournois, le transformateur qui consomme même lorsque l’appareil est éteint. Et surtout édictons des normes pour tout instrument utilisant de l’électricité, notamment les ordinateurs (je pense notamment aux cartes graphiques, parfois très gourmandes). Et utilisons des prises à interrupteurs, ce qui suppose bien entendu qu’il faut se lever…
    Améliorons aussi l’isolation des bâtiments. 
    Et ne nous laissons pas prendre au piège des fausses bonnes idées et prenons en compte le coût écologique global (mise en place des structures, entretien, fabrication, etc.)

  • 6
    Giorgio Zürcher says:

    Bravo Jean Daniel qui a le courage d’affirmer que le passage de l’atome aux énergies alternatives “se révèleun exercice périlleux.”  Nous sommes donc  loin des slogans démagogiques des mouvements verts. L’auteur propose justement d’ analyser les possibles  sources de production de l’énergie d’après les différents critères. De mon coté j’ajouterai qu’au départ il ne faut pas privilégier l’aspect politique, voire l’acceptabilité de la part de la population. En effet  la décision d’abandonner le nucléaire, en Suisse comme en Allemagne, a été déterminée par un événement qui vraisemblablement chez nous ne pourrait pas se produire dans les prochains millions d’années; donc à présent c’est l’irrationalité qui domine.
     Chez nous l’énergie hydraulique, même sans l’opposition des organisations de protection de la nature, peut être considérée actuellement comme presque épuisée. On peut augmenter de façon sensible l’énergie de pompage en utilisant l’énergie solaire ou éolienne, mais pas la quantité totale d’électricité produite.

    Le parc éolien pose à présent des graves problèmes du point de vue écologique à cause de l’exploitation des terres rares.
    Le gaz, même s’il ne comporte une émission de CO2 comparable à celui du charbon, n’est ni renouvelable ni écologique. De plus il implique des importants problèmes du point de vue géopolitique.(voir article de F. Franchini DP du 7 avril).
    L’énergie solaire pourrait être considérée la meilleure en absolu au niveau écologique; mais du point de vue géopolitique elle n’est pas idéale pour notre pays ainsi que pour l’Europe centrale et du nord: en effet chez nous son coût de production est bien plus élevé que dans une grande partie d’autres pays, notamment de l’Afrique du nord et du Moyens Orient.   
    L’importation d’électricité de l’étranger n’est pas une solution. Tout d’abord elle comporte une réduction de places de travail et même de recherche; et ensuite du point de vue écologique il s’agirait ou bien d’énergie nucléaire française ou bien d’énergie allemande provenant du charbon et en moindre partie éolienne, elle aussi non écologique.
    La décentralisation peut être bien souhaitable, mais elle ne constitue pas une source d’énergie. 
    En conclusion je suis d’accord avec Pascal qu’il serait  bon de ralentir l’abandon du nucléaire pour éviter la construction de grandes centrales à gaz.

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