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La longue histoire des mineurs délinquants

Recension de l’ouvrage de Geneviève Heller sur les deux siècles d’histoire de la Maison d’éducation de Vennes

En couverture du livre, la photo d’un intérieur carcéral (couloirs courant le long de murs percés de portes toutes semblables, et, entouré de barrières, un vide central donnant sur l’étage inférieur). Au-dessus, le titre : Ceci n’est pas une prison. La référence à Magritte, plus qu’un clin d’œil, fait référence à l’ambivalence fondamentale de l’institution, à son cheminement lent et jamais abouti de la répression à la réintégration.

L’ouvrage de Geneviève Heller, que viennent de publier les Editions Antipodes, est consacré à l’institution vaudoise de détention des mineurs délinquants, plus connue sous le nom de Maison d’éducation de Vennes.

La première partie est historique, l’auteure étudie différents avatars et tribulations de cet établissement de placement forcé, pendant les deux siècles de son existence. La seconde partie, thématique, s’attache prioritairement à certains aspects de la vie dans l’institution, à partir des années 1930 jusqu’à sa fermeture en 1987: architecture, personnel éducatif, punitions, formation professionnelle, loisirs. Les derniers chapitres, impressionnants, nous donnent des aperçus de quelques trajectoires individuelles de garçons internés. Dans l’ensemble de l’ouvrage, les citations sont nombreuses, éclairantes.

L’intérêt du travail de Geneviève Heller est double. Il s’agit tout d’abord de la première monographie consacrée à la Maison d’éducation de Vennes, cible de nombreuses polémiques au cours de son histoire, mais qui n’avait jusqu’à aujourd’hui pas fait l’objet d’une étude scientifique approfondie. Par ailleurs, l’auteure a pu nourrir sa recherche de la consultation des archives de l’institution, devenues récemment disponibles. Ces données, quoique lacunaires, irriguent les chapitres thématiques et donnent au texte sa profondeur humaine.

Historique

Au départ, la Discipline des filles et des garçons, créée en 1803, vise à offrir une réponse à des demandes de placement d’enfants venant de parents ou d’un tuteur (détention civile). Elle est installée dans les locaux de l’Hôpital de Lausanne (bâtiment de la Mercerie) où garçons et filles cohabitent avec des adultes malades, prisonniers, aliénés. Il faut attendre 1846 pour que la promiscuité des enfants et des adultes soit jugée inacceptable et que soit créée la Discipline des Croisettes, colonie agricole réservée aux garçons, et qui va dès lors accueillir en majorité des délinquants pénaux mineurs. Les filles devront encore attendre 25 ans avant d’être transférées à Moudon.

Au tournant du siècle, l’institution quitte les bâtiments fermiers des Croisettes, vétustes, et devenus trop exigus. Un nouveau bâtiment est construit, qui va abriter l’Ecole de Réforme pendant une quarantaine d’années.

Le début des années 1940 est marqué par des nouveautés importantes en matière juridique: le Code pénal suisse entre en vigueur en 1942. Dans la foulée, le canton de Vaud se dote d’instruments juridiques spécifiques aux mineurs (Chambre pénale des mineurs, Office cantonal des mineurs, Office médico-pédagogique). Parallèlement, l’Ecole de Réforme cède la place à la Maison d’éducation de Vennes (MEV). Cette période, 1941 – 1980, est celle où l’institution vivra les plus grandes mues et traversera des crises importantes. Rien d’étonnant à cela puisque c’est le temps des grands débats idéologiques sur l’enfermement (voir les travaux de Goffman et de Foucault), sur la liberté de l’individu, dans le sillage des profondes mutations sociales et des mœurs de ces années-là. La MEV ne survivra pas à la longue crise des années 70, elle sera brièvement remplacée par le Centre cantonal de Vennes, dont l’internat sera fermé en 1983, faute de pensionnaires.

Contestations

Il est intéressant de constater que cette institution de détention pour mineurs, qui tout au long de son histoire accueillit entre 20 et 60 garçons au maximum, a occupé une place importante dans la cité, qu’il s’agisse des travaux du Grand Conseil, des interventions des autorités judiciaires, médicales ou pédagogiques, ou encore des débats publics.

La valse des dénominations est à elle seule révélatrice des tensions successives et de la lente évolution de l’institution. On passe de la Discipline (ou Ferme disciplinaire) à la Réforme puis à l’Education avant de se retrancher derrière la formulation neutre de Centre. On pourrait faire des constats analogues s’agissant des termes qui désignent les garçons internés ou le personnel qui les prend en charge.

On est frappé, en parcourant ces deux siècles d’histoire de la détention des mineurs dans le canton de Vaud, du caractère à la fois lent, parfois même régressif, mais pourtant inéluctable des mutations dans la prise en charge de ces jeunes internés. On va passer lentement, avec à-coups, d’une prise en charge essentiellement répressive et carcérale à une volonté de promouvoir la formation professionnelle des jeunes et leur réinsertion.

Ces changements sont évidemment inscrits dans l’évolution globale des mentalités, au 20e siècle en particulier, mais ils sont aussi très directement marqués par la personnalité des acteurs successifs de l’institution, directeurs, éducateurs, maîtres de métier. Plusieurs chapitres de l’ouvrage mettent en évidence leur influence, positive ou négative.

Les débats sur la pertinence des loisirs est à lui seul emblématique: jugés valorisants et formateurs par les uns, ils seront dénoncés comme outil camouflé de répression par les autres; voir la polémique de la fin des années 70, où le Groupe Information Vennes relaie des témoignages d’anciens jeunes internés, auxquels répondent les autorités, directeur ou responsable administratif. Là aussi, le débat local rejoint des mouvements plus amples, dont celui de l’antipsychiatrie (Cooper et Laing, Bonnafé).

L’ouvrage se clôt sur une présentation des dossiers d’élèves aux différentes époques de l’institution, et sur des extraits de quelques-uns de ces dossiers. Une manière pour Geneviève Heller de conclure sur l’essentiel. Ces extraits sont poignants – drôles, désolants, parfois encourageants. Au-delà de toutes les analyses historiques ou sociologiques, le poids des existences individuelles.

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