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Forum : La science reste mâle

Plus de la moitié de la population suisse (60%) se dit intéressée par la science, selon une étude conduite par l’Observatoire Science, Politique et Société de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Pourtant, les proportions sont très différentes selon le sexe. Si 49% des femmes se disent curieuses de la science et la technologie, cette proportion atteint 71% chez les hommes. La médecine, l’environnement et la génétique concernent davantage les femmes alors qu’Internet et les sciences économiques sont des domaines qui suscitent plus de curiosité chez les hommes.
Ce constat n’explique pas le désinvestissement des femmes d’une grande partie du champ scientifique. Les aptitudes intellectuelles et les facteurs psychologiques sont les mêmes dans les deux sexes. L’existence de différences entre les représentations sociales des sciences par les femmes et par les hommes est une meilleure hypothèse. Cette recherche a examiné si l’image que les femmes se font des sciences est différente de celles des hommes et si l’activité scientifique et technique peut avoir une «utilité sociale» à leurs yeux. Nos analyses, faites sur la base d’une enquête Eurobaromètre réalisée en Suisse en 2001-2002, ont mis en évidence l’existence de différences significatives. Parmi les disciplines proposées dans le questionnaire, il est intéressant de noter que, hormis l’astrologie, toutes sont considérées par la majorité de la population comme étant «scientifiques», la médecine arrive largement en tête (98%) et l’histoire en queue (52%). Un écart important sépare les femmes et les hommes dans le cas de la physique, de la psychologie et de l’astrologie. Pour la physique, discipline emblématique des sciences dites «dures», le critère de scientificité est moins reconnu par les femmes que par les hommes. Pour la psychologie et l’astrologie par contre, le résultat est inverse : ce sont les femmes qui les considèrent plus souvent que les hommes comme des disciplines «scientifiques». Ceci est confirmé par le fait que la profession d’ingénieur est moins valorisée par les femmes que par les hommes, alors que dans le cas des médecins, c’est l’inverse : 77% des femmes disent estimer cette profession contre 69% des hommes.

L’image de l’activité scientifique
L’activité scientifique apparaît «utile» dans tous les domaines, à l’exception de celui de «la lutte contre la pauvreté et la famine» – où 68,6% des sondés ne reconnaissent pas l’intérêt de la recherche scientifique. Les plus grands espoirs placés dans la science sont centrés autour du «développement industriel» et des «nouvelles technologies» (avec respectivement 91% et 89% de la population qui soutient la recherche dans ces domaines). Après «la lutte contre la pauvreté et la famine», «l’amélioration des conditions de travail» et l’«Ã©conomie» sont les domaines pour lesquels l’activité scientifique serait la moins «utile».
Cependant, si l’on fait l’analyse par sexe, nous constatons que les femmes se montrent moins enthousiastes que les hommes à reconnaître l’«utilité sociale» de l’activité scientifique. Nous pouvons citer l’exemple de l’amélioration du rendement agricole et de la lutte contre la pauvreté et la famine où les hommes sont environ 20% de plus que les femmes à être confiants dans l’apport de la recherche scientifique. Par contre, et confirmant le rôle central de la médecine, les femmes et les hommes se retrouvent avec 83% des réponses pour considérer que l’activité scientifique dans le domaine de la médecine est indispensable (seulement 6% de différence significative entre l’avis des femmes et celui des hommes).

Les facteurs de l’âge et de la formation
La différenciation des femmes selon l’âge et la formation s’avère naturellement pertinente et intéressante. Il est courant d’affirmer que les mieux formées et les plus âgées sont plus enthousiastes envers les sciences. Les résultats sont complexes et contredisent parfois ces lieux communs. Même si nous remarquons que les femmes avec une formation universitaire sont les plus confiantes, quel que soit le domaine d’application, dans l’apport de l’activité scientifique.

Endiguer la division sexuelle des savoirs
La science est traversée par des préjugés qui situent les femmes dans des attentes sociales, professionnelles et culturelles bien différentes de celles, plus «masculines», socialement associées à l’exercice des métiers scientifiques. Des recherches ont montré que les femmes comme les hommes attribuent aux scientifiques des caractéristiques proches des stéréotypes liés au sexe masculin. Ainsi, le degré d’attraction reste conforme aux rôles traditionnels. Les femmes et les hommes mettront en avant des stratégies différentes dans la construction des parcours scolaires et professionnels et une discipline très technique sera plus attirante pour un homme que pour une femme.
Un travail sur les représentations de la science et des scientifiques pourrait donner la possibilité aux femmes d’envisager des formations moins conformes aux attentes sociales. Ceci permettrait non seulement d’endiguer l’actuelle division sexuelle des savoirs mais aussi d’améliorer la communication scientifique et le débat démocratique relatif aux choix scientifiques. Nos recherches visent donc à comprendre comment, dans notre culture, le rapport à la science se construit, afin de mettre en évidence un nouvel aspect du phénomène social de la «sexuation» de l’implication dans les disciplines scientifiques et techniques.

Elvita Alvarez, Fabienne Crettaz von Roten
Observatoire Science, Politique et Société de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne

www.statistik.admin.ch/stat_ch/ber15/publ-st/pdf/femmes-st.pdf

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