Mode lecture icon print Imprimer

La blanchisserie immobilière

Les curieux placements en Suisse de la famille du dictateur kazakh

Les acteurs du secteur immobilier ne sont pas considérés comme des intermédiaires financiers. De ce fait, ils ne sont pas soumis à la loi fédérale sur le blanchiment d’argent, contrairement à ce qu recommande le Groupe d’Action financière (GAFI) et à ce que pratique l’Union européenne. Le peu d’enthousiasme du conseiller fédéral Merz, alors en charge du dossier, et les oppositions manifestées lors de la procédure de consultation ont eu raison d’une révision qui prévoyait en 2005 d’inclure le marché immobilier.

Pourtant, comme le souligne aussi un rapport de la police fédérale, ce secteur est fortement sujet au risque de recyclage. D’un côté parce que des entreprises suspectes peuvent décrocher de gros contrats dans le secteur de la construction grâce à des appels d’offre peu transparents. De l’autre parce que de l’argent d’origine douteuse peut être investi dans l’achat de biens immobiliers. C’est le cas par exemple des villas appartenant à la fille du président kazakh Dinara Nazarbayeva et à son mari Timur Kulibayev.

L’achat par ce couple d’une villa de 74,7 millions de francs a déjà fait couler beaucoup d’encre dans les médias romands. Un couple richissime, appartenant à un clan qui contrôle les ressources d’un pays qu’il gouverne depuis la chute de l’empire soviétique. L’origine de cette richesse est pourtant douteuse.

Le clan Nazarbayev est sous enquête de la part du Ministère public de la Confédération (MPC) pour deux cas de blanchiment d’argent. Un cas implique directement le président, soupçonné de s’être approprié illicitement une chaine de télévision et d’avoir déposé l’argent découlant de cette opération dans un compte suisse. L’autre cas implique son gendre Timur Kulibayev, magnat du pétrole et du gaz, qui est soupçonné d’avoir blanchi 600 millions de francs. Alors qu’il était directeur de la compagnie nationale du réseau d’oléoducs (KazTransOil ) et vice-président de la holding pétrolière KazMunaiGaz , Kulibayev aurait détourné d’importantes sommes d’argent à travers un jeu complexe de sociétés écrans. Selon Le Matin Dimanche , les bénéfices de ces opérations illicites seraient déposés dans un compte auprès du siège genevois de la banque BNP Paribas.

A ce propos, le conseiller national genevois Luc Barthassat (PDC) a récemment déposé une question au Conseil fédéral sur la présence en Suisse de Kulibayev et de sa femme. En rappelant le principe de la présomption d’innocence, le gouvernement souligne que «l’ouverture d’une enquête pour blanchiment d’argent par les autorités suisses de poursuite pénale, comme c’est le cas en l’espèce, constitue un indice que le dispositif suisse de lutte contre le blanchiment d’argent fonctionne».

On s’en réjouit, mais l’investissement de cet argent n’aurait-il pas pu être refusé? Et en ce qui concerne l’argent sale placé dans des patrimoines immobiliers, que peut-on faire pour le saisir au cas où des irrégularités seraient découvertes?

L’immobilier lave toujours plus blanc. Outre la villa pharaonique sur les rives du Léman, la couple kazakhe possède d’autres «maisons» en Suisse. C’est le cas de la Romantica, une maison historique localisée à Melide, petit village sur les rives du lac Ceresio. En 2010, une enquête de la TSR avait révélé comment l’achat de ce patrimoine architectural luganais fut le fruit d’un montage financier très complexe. Un système de sociétés écrans qui s’appuie sur plusieurs holdings établies à Panama et aux Iles Vierges Britanniques liées à Kulibayev (Transasian Oil) et à l’entrepreneur tessino-kosovar Bejet Pacolli (Scott Ltd). Ce dernier a été impliqué puis acquitté dans le Russiagate, l’enquête de blanchissement mené par Carla del Ponte et qui a impliqué les hautes sphères de l’Etat russe. Il a à nouveau fait parler de lui à l’occasion de son élection à la présidence de la République du Kosovo. Cette élection fut en effet annulée par la Cour constitutionnelle pour cause d’irrégularités dans le déroulement du scrutin. Le site internet de sa société indique d’importantes collaborations avec la présidence kazakhe, notamment la plupart des marchés pour la construction d’Astana, la nouvelle capitale du pays.

Bien qu’effectuée avec un montage financier complexe, la façon dont la ville a été achetée n’avait probablement rien d’illégal. Mais l’origine de l’argent reste pour le moins problématique. Emanant de la famille du président kazakhe impliquée dans des cas de corruption, ces transactions immobilières obscures semblent donc une manière de blanchir de l’argent sale.

Fin 2011, un article de l’hebdomadaire alémanique Handelszeitung affirme que la somme nécessaire à l’achat de cette villa provient de la vente de la société Nelson Ressources Limited. Les bénéfices provenant de cette vente ont été acquis par la KazMunaiGaz, l’entreprise publique kazakhe  dont Kulibayev était à l’époque le vice-président.

L’article parle également de la présence en Suisse de sociétés ou filiales appartenant à l’Etat du Kazakhstan. L’enquête ouverte par le MPC a conduit à la fermeture de certaines d’entre elles. Par exemple, en décembre 2010 et en juin 2011, deux sociétés de Baar appartenant à Kulibayev ont été liquidées. Pourtant, d’autres sociétés maintiennent leurs propres filiales dans notre pays. Elles sont reconnaissables parce que leur nom contient toujours les mots «Kaz» et «gaz». Selon Jean François Tanda, l’auteur de l’article, ces entreprises ont des liens personnels avec Kulibayev, président de la société mère au Kazakhstan. TH KazMunaiGaz est par exemple la branche suisse de la société étatique kazakhe avec des bureaux au Tessin. Interpellé par Tanda, le porte-parole de Kulibayev n’a pas voulu expliquer les raisons de la présence en Suisse de telles sociétés.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/19932
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/19932 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • 1
    Lecoultre says:

    Pauvres petites démocraties, obligées à de telles contorsions pour neutraliser les crapules de tous les pays! Cependant, mieux vaut ce genre de lutte que celle de la justice genevoise qui s’applique à régler des affaires de 70 centimes saisis à des mendiants.

  • 2
    Jeanprêtre Francine says:

    Tout est exact et effarant dans le présent article. Il faut savoir également que le(s) notaires qui authentifient les achats immobiliers, sans en vérifier la provenance par ailleurs, encaissent aussi des sommes disproportionnées (en millions) et ont pignon sur rue dans la cité de Calvin par exemple… Autre sujet de réflexion.

Les commentaires sont fermés.