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L’argent de la politique, un tabou helvétique

Coup de projecteur sur le coût des campagnes électorales et de votations

Photo jyhem Photo jyhem (licence CC)

En Suisse, l’argent se veut discret. Le secret bancaire protège petits et gros pécules. Il n’est pas de bon ton de parler de son salaire et les partis politiques sont peu diserts sur leur budget et la provenance de leurs ressources. Grâce à l’étude commandée par le département fédéral de justice et police, un coin du voile se lève sur l’importance de l’argent dans la vie politique.

Mais un coin seulement, puisque l’analyse ne porte que sur les dépenses publicitaires effectuées entre 2005 et 2011 par les partis dans le cadre des élections fédérales et des votations. L’origine des fonds reste largement confidentielle. L’étude confirme ce que pressentait l’obervateur attentif: l’argent est très inégalement réparti à la fois entre partisans et adversaires des objets de votation, entre objets eux-mêmes et entre partis dans le cadre de sélections.

L’intense activité que suscitent les instruments de démocratie directe coûte cher. Surtout lorsque les objets en jeu touchent des intérêts substantiels: en moyenne 3,5 millions pour les sujets économiques, 6,5 pour les finances, 3 pour le social; mais également en matière de politique extérieure (6 millions) et de migration (3,5 millions). Par contre les thèmes dits de société comme la libéralisation de la consommation de drogues, le partenariat enregistré ou l’interruption de grossesse n’engendrent que des dépenses modestes, 0,5 million en moyenne. A noter qu’aux Etats-Unis, c’est l’inverse qui se produit. A titre d’exemple, en Californie, le budget publicitaire de la campagne sur le mariage homosexuel a atteint 83 millions de dollars.

La disparité des moyens entre les camps en présence est frappante. Dans cinq votations sur six, le rapport est plus que du simple au double. Et dans deux tiers des cas, du simple au quadruple. A l’extrême, les partisans d’un durcissement de la politique migratoire ont bénéficié de 85% des ressources publicitaires, l’initiative de l’UDC sur les naturalisations de 95% et la réforme de la fiscalité des entreprises de 96%. Et les opposants à l’initiative socialiste pour une fiscalité équitable ont monopolisé 95% des dépenses. A l’évidence, l’argent se trouve à droite du centre sur l’échiquier politique, Economiesuisse et l’UDC disposant des trésors de guerre les plus étoffés.

Est-ce à dire que l’on peut acheter le résultat d’une votation? Il est possible que, lorsque les opinions sont partagées, un matraquage publicitaire puisse faire la différence. Mais l’argent ne fait pas tout. Pour preuve, le sec refus populaire (73%) à l’abaissement du taux de conversion des avoirs de la prévoyance professionnelle, alors que les dépenses publicitaires de ses partisans se sont élevées à 82% des dépenses totales. Et l’effort considérable de l’UDC pour soutenir son initiative sur les naturalisations – le parti a assumé à lui seul 95% du total des dépenses – n’a pu lui éviter un cuisant échec.

Les campagnes électorales fédérales mobilisent des budgets croissants: 35 millions en 2007, 42 en 2011 pour les seules affiches sur le domaine public et les annonces dans la presse. Sur ce terrain également la disparité des moyens est considérable. L’UDC dépense quatre fois plus que le PS et treize fois plus que les Verts. De plus ce parti est le seul à disposer de ressources suffisantes pour faire campagne en continu. Si l’on additionne les dépenses pour les votations et les élections, l’UDC dispose d’autant de moyens que tous les autres partis gouvernementaux réunis. Pourtant là aussi l’importance des dépenses consenties ne garantit pas à coup sûr le succès. Avec respectivement 50’000 et 80’000 francs par siège obtenu, les verts libéraux et le parti bourgeois démocratique ont fortement progressé, alors que l’UDC – 215’000 francs par siège – a perdu des plumes.

Pour rééquilibrer les moyens, faut-il limiter le montant des dons ou introduire un plafond des dépenses? Là où elles sont en vigueur, ces mesures n’ont pas donné de résultats probants et sont facilement contournables, légalement ou non. Par contre la transparence des ressources et de leur provenance constitue une exigence démocratique minimale. C’est ce qu’a recommandé à la Suisse le Greco (Groupe d’Etats contre la corruption du Conseil de l’Europe) dans un récent rapport. Par voie de motion, une commission du Conseil des Etats demande que soient publiées les sources de financement des campagnes référendaires.

Mais ces propositions se heurtent à l’opposition résolue des partis bourgeois. Les partis peuvent-ils se prévaloir de la protection de la sphère privée?

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Discussion

  • 1
    curieux says:

    En filigrane vous suggérez un plafonnement des dépenses de campagne mais surtout un système de financement public des partis politiques.
     
    Dans les pays comme la France qui ne connaissent aucune forme de démocratie directe, le financement public des partis est envisageable.

    C’est un très mauvais système car cela transforme les partis politiques en quasi administrations publiques et les politiciens de carrière en quasi fonctionnaires. Donc tout le monde dépend de l’état. C’est malsain. Ca aboutit à la constitution d’une caste professionnelle, fonctionnant en circuit fermé dans l’entre soi du pouvoir, calculant ses plans de carrière, ses avantages statutaires et forcément prostituant sa liberté et ses votes à des intérêts du pouvoir dominant. Cette caste devient une sorte de magistrature professionnelle dépendante de l’argent public et cela tue l’essence même de la démocratie qui nécessite que le monde politique soit issu de la société civile et conserve un ancrage dans les activités et les professions de la vie ordinaire. Cela empêche l’émergence des problèmes des gens de la base, puisque le système perd le contact avec la population. Finalement cela crée un divorce entre la caste politique et le peuple. C’est exactement ce que l’on constate dans les pays comme la France qui connaissent ce système.
     
    En Suisse, commel’initiative vient d’en bas par la démocratie directe, le système est simplement impensable. Au maximum on pourrait imaginer pour les élections, à l’exclusion des votations populaires, un certain contrôle des dépenses des partis et/ou un plafonnement des dépenses d’affichage. Mais même là on voit mal comment on pourrait empêcher que se forment des comités de soutien privés au candidat untel: votez pour Toni, c’est le roi des bons types ! Dans ce cas là, faudrait-il déduire le prix de ces annonces privées du budget d’annonces et d’affiches ayant le droit de paraître sous le logo du parti ? Difficilement envisageable.
     
    La chose devient totalement impraticable s’agissant des initiatives et référendums. A chaque fois la question posée intéresse une variété de milieux les plus divers. Chacun doit pouvoir se prononcer pour éclairer sa clientèle. On ne peut pas interdire à une association de champignonneurs de lutter contre une initiative écolo visant à interdire la cueillette des champignons. On ne peut pas réserver les campagnes de votations aux seuls partis politiques. C’est impossible et surtout cela irait à l’encontre de l’essence même de la démocratie directe qui est de permettre à la société civile, par les canaux les plus imprévus, de saisir le peuple souverain. En plus, sur des questions intéressant de puissants intérêts économiques, par exemple les questions d’assurance maladie, si on entend empêcher les assureurs d’intervenir az delà d’un certain montant, il est exclu d’empêcher la formation de comités Théodule composés de médecins ou de patients n’ayant officiellement aucun lien ni avec les assurances. De même pour des campagnes intéressant les syndicats, si on veut interdire aux syndicats de dépasser un certain budget, il se trouvera aussi des comités indépendants d’eux, du moins en théorie, et relayant leurs points de vue. Impossible d’empêcher cela.
     
    On sent bien que c’est un tropisme de la gauche d’aimer l’Etat, donc de désirer le financement public et le contrôle étatique des dépenses de campagne. Cela lui permettrait d’exercer un pouvoir de censure sur les opinions et les thèmes qui lui déplaisent ou sur lesquels elle risque d’être battue par l’indécrottable réflexe populiste et conservateur des électeurs.
     
    On sent aussi le désir irrépressible des autorités européennes de museler la turbulente démocratie suisse. On doit donc s’attendre à de sempiternelles campagnes médiatiques bienpensantes « relançant » la question et assorties d’études sociologiques bidon et de sondages manipulés pour blâmer le système actuel. On doit s’attendre encore à des remontrances insupportables de «Bruxelles». Mais le système actuel, malgré tous ses défauts et ses possibles dérives, est infiniment préférable à la professionnalisation de la politique, à la constitution d’une caste conformiste et surtout à la dictature du politiquement correct.

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