Mode lecture icon print Imprimer

Ueli Maurer, au rapport!

L’exercice impossible pour le conseiller fédéral UDC: assortir sa garde-robe civile et militaire

Photo Elisabeth- Photo Elisabeth- (licence CC)
icone auteur icone calendrier 19 février 2012 icone PDF DP 

Thématiques

Quand il était président de l’UDC, Ueli Maurer, réputé habile (il fallait l’être pour diriger un tel parti), malin jusqu’à la roublardise, ne put s’empêcher de commettre un blasphème attentatoire à l’helvétisme. Il décrivit le Grütli que des têtes rasées voulaient occuper à l’époque en ces termes: «Ce n’est qu’une prairie où beusent quelques vaches». Rien ne le prédestinait, ayant de la sorte les pieds sur terre, à décider de nos forces aériennes militaires.

Et pourtant, malgré lui et tout en le voulant, il fut élu conseiller fédéral par l’Assemblée fédérale. Quoique partisan de l’élection directe par le peuple, qui à Zurich lui infligea comme candidat au Conseil des Etats une sévère défaite, il accepta la décision du suffrage indirect.

Conseiller fédéral, Ueli Maurer, chance ou malchance, se vit attribuer le département de la défense et des sports. Ne pas oublier le sport qui nous vaut l’occasion de le voir à la tribune présidentielle quand la Suisse joue une finale, ce qui est rare.

Dans tous les pays du monde, la vente d’armes est exposée non seulement à la concurrence, ce qui est normal, mais aussi au lobbyisme déclaré ou dissimulé, à la corruption et au trafic d’influence.

L’achat par la Suisse d’une vingtaine d’avions est donc une occasion unique. Prenons acte qu’il n’y a pas, que l’on sache, usage de moyens illégaux; il n’en reste pas moins que sont réclamées des faveurs, soit des achats à l’industrie suisse pour un montant préalablement défini. Ce commerce compensatoire est, paraît-il, compatible avec les règles de l’OMC. Très vite les conditions d’adjudication techniques et financières, qui sont à l’origine définies avec rigueur, se trouvent débordées. Les armes (infanterie, artillerie, aviation) et leurs chefs, qui savent que les montants budgétaires attribués à l’un d’entre eux seront payés d’une longue stagnation par les autres, font circuler des contre-rapports sous le manteau. Ueli Maurer ne les a ni vus ni lus, dit-il. Il ne porte pas de manteau!

Avant ces épisodes feuilletonnesques, le Groupement pour une Suisse sans armée, le Conseil fédéral et Ueli Maurer s’étaient trouvés d’accord sur un point. L’achat des avions de combat peut, sans risque, être retardé de cinq ans au moins, renouvelables. Ces engins, bien entretenus, ont une longévité étonnante. N’étant pas engagés dans des opérations réelles, sauf la surveillance du ciel suisse, ils feront l’affaire dans les hangars. On sautera une génération. D’ici là aura peut-être été conçu un avion européen – quand, affalé, le Rafale aura perdu son R.

Aux intrigues de palais et de cantine s’ajoutent les manœuvres destinées à éviter le risque de référendum. Les uns veulent passer par le budget, qui n’est pas soumis à référendum, mais alors d’autres secteurs (recherche, formation, transports) paieraient, malgré leur importance, pour la défense nationale, prise au sens large du terme. En toute hypothèse, l’aviation militaire a du plomb dans l’aile.

Je me souviens d’un acte de commandement du nouveau conseiller fédéral. S’inspirant du Grütli (voir supra), il avait en un lieu que n’a pas révélé le secret défense, convoqué tout ce que l’armée compte d’étoiles et de galons. Et pour que le rassemblement ait son allure de «en campagne», Ueli Maurer, n’utilisant pas le «à moi» réservé aux capitaines voulant s’adresser à leur compagnie, avait envoyé un ordre de marche à ses commandants. L’heure était très matinale, à la première aube, quand l’air, encore frais, laisse entrevoir la buée légère des respirations. Il fut écouté respectueusement, mais d’une oreille impertinente et critique, et d’une attention distraite par l’envie d’un café chaud. Ce fut l’illustration de son inaptitude à cet exercice difficile du commandement civil.

Comment le Conseil fédéral et Ueli Maurer peuvent-ils laisser circuler aujourd’hui, sans enquête ni sanction, des rapports d’officiers supérieurs contredisant leur décision? Il est urgent que le dossier soit repris en main.

Ueli Maurer ne doit pas seulement battre la retraite, mais la prendre.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/19809
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/19809 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • Jugement très excessif et injuste sur un homme excessivement intelligent, tenace, malin, manoeuvrier, sachant se faufiler habilement entre des embuches dans lesquelles de plus reluisants que lui sont tombés à pieds joints.

    Il suffit de se rappeler des incapables comme son prédécesseur Schmid, pourtant toujours chouchouté par les médias uniquement parce qu’il était traître à son parti, pour se rendre compte des grandes qualités de Maurer.

    Un point est curieux dans votre texte: « Ce commerce compensatoire est, paraît-il, compatible avec les règles de l’OMC. » On dirait que cette question vous inquiète. C’est très révélateur de votre religion des chiffons de papiers internationaux et de votre culte de la « loyauté » internationale. Si Berne vous suivait, la Suisse serait le seul pays au monde à ne pas soigner ses intérêts économiques dans l’application de traités que tous les autres appliquent comme ça les arrange. Nous serions systématiquement grugés.

  • 2
    Lecoultre says:

    Si j’ai bien compris, le conseiller fédéral n’était pas du tout pressé d’acheter de la nouvelle quincaillerie volante. Ce sont les Chambres qui ont tout précipité, et surtout décidé d’utiliser le budget pour éviter un référendum. Les Chambres, représentantes directes du peuple électeur et contribuable, n’ont guère été sanctionnées aux dernières élections. Cela signifie-t-il donc que le peuple des bergers préfère son ciel parcouru par de vrombissants bolides que son pays à la pointe de la recherche, de la pays sociale, etc… ? 

Les commentaires sont fermés.