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A Zoug ça pue le gaz

La pieuvre Gazprom et ses tentacules suisses

Le géant gazier russe Gazprom a choisi la Suisse pour y établir certaines de ses sociétés affiliées. Zoug sert de siège tant à divers consortiums pour la construction de gazoducs qu’à de mystérieux intermédiaires négociant le gaz de l’Asie centrale. La Confédération offre-t-elle – une fois de plus – le terrain idéal pour y bâtir des structures commerciales opaques?

Les températures polaires qui sévissent en Europe ont fait augmenter la demande de gaz. Moment que choisit le géant gazier russe Gazprom pour rappeler son importance politico-énergétique et pour faire savoir qu’il ne peut plus accroître davantage ses livraisons. Gazprom est coutumier de telles annonces, ponctuelles comme la grippe saisonnière. On se souvient des hivers 2009 et 2006, quand la Russie avait bloqué ses livraisons gazières vers l’Ukraine et donc vers l’Europe. A la différence de certains pays du continent, la Suisse échappe largement aux dangers représentés par la stratégie de Gazprom. En effet, la Confédération a su diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique. Le gaz représente 12% de l’énergie consommée en Suisse, dont seulement un quart provient de Russie. Pour le Conseil fédéral «le conflit gazier de 2009 – tout comme celui de 2006 – n’a eu à aucun moment une incidence directe sur la Suisse».

Gazprom est un monstre. Responsable d’environ un tiers de la production mondiale de gaz, il contrôle également des sociétés actives notamment dans la banque, l’assurance, les médias, la production agricole. Sous le contrôle du Kremlin, Gazprom représente une véritable arme géostratégique aux mains du pouvoir russe. Il détient le monopole du système de gazoducs reliant l’Asie centrale, la Russie et l’Europe. Tout le gaz provenant de l’Ouzbékistan, du Turkménistan ou du Kazakhstan et destiné au marché européen doit transiter par des gazoducs appartenant à Gazprom, dont le poids géopolitique est donc énorme. Le groupe est en pleine expansion, c’est une espèce de pieuvre en train de pousser ses tentacules dans toutes les directions. Il a des filialesdomiciliées dans la majorité des pays européens où elles cherchent à augmenter les parts de marché de Gazprom. A qui la construction des deux nouveaux et importants gazoducs (Nord Stream et Sud Stream) ouvrira encore davantage les portes d’un marché européen de plus en plus libéralisé et énergétivore.

Dans cette course à l’ouest, Gazprom semble avoir choisi la Suisse comme site-refuge pour y établir des sociétés tournant dans sa galaxie. A Zoug, on retrouve Nord Stream AG et South Stream AG, les consortiums chargés de la construction des deux gazoducs précités, qui relient l’Europe occidentale, la Russie et l’Asie centrale en contournant l’Ukraine. Le riche canton de la Suisse centrale abrite aussi d’autres sociétés qui, directement ou indirectement, appartiennent au géant russe. La législation zougoise, qui garantit avantages fiscaux et discrétion, a de quoi attirer les sociétés de trading gazier, tout comme d’autres compagnies de négoce opérant sur les marchés des matières premières et autres produits de base. Les unes ni les autres ne craignent les sombres affaires menées avec l’aide d’opaques intermédiaires.

L’exemple ouzbèke

En 2011, Le Temps révélait, à l’aide de câbles de Wikileaks, les réseaux suisses du commerce de gaz provenant de l’Ouzbékistan. Gulnara Karimova, résidant à Cologny et fille du président de l’Ouzbékistan, tirait les fils de la Zeromax GmbH de Zoug (aujourd’hui liquidée), la plus grande exportatrice ouzbèke de matières premières. Elle siphonnait 80% des exportations de gaz naturel d’un pays gangrené par la corruption. L’accord d’importation de gaz faisait transiter le combustible par une autre société zougoise, la ZMB Schweiz. Celle-ci est était une filiale de Gazprom Schweiz , société spécialisée dans l’achat de gaz en Asie centrale. Gazprom Schweiz est à son tour filiale de Gazprom Germania. Cette dernière gère d’autres entreprises suisses aux organigrammes pour le moins créatifs, comme par exemple la Gas Project Development Central Asia AG domiciliée à Baar ou la Wintershall Erdgas Handelshaus Zug AG.

RosUkrEnergo: un obscur intermédiaire suisse

La crise gazière russo-ukrainienne de l’hiver 2005/2006 a révélé l’existence d’une mystérieuse société de droit suisse. Les accords qui mettaient fin à cette crise confiaient à la RosUkrEnergo AG (RUE) de Zoug le monopole des exportations gazières à destination de l’Ukraine. La RUE est un joint-venture russo-ukrainienne. Gazprom contrôlait la moitié du capital, l’autre était aux mains d’hommes d’affaires ukrainiens dont le plus important avait pour nom Dimitri Firtash. Ce dernier détenait le 45% de la RUE. L’existence même d’un tel intermédiaire et d’une société à la structure opaque nourrissait les soupçons de corruption et de liens avec des pouvoirs criminels. En 2010, des câbles de Wikileaks ont alimenté ces doutes, en reliant la RUE à Semion Mogilevitch, présumé parrain de la maffia. Parmi les top wanted du FBI, Mogilevitch passait pour être impliqué dans ETG, une société hongroise fondée par Firtash et donnée pour la «mère» de la RUE. 

Cette dernière n’était en effet que la dernière d’une longue lignée de mystérieuses sociétés apparues et disparues à partir du milieu des années nonante. Ces sociétés jouaient les intermédiaires qui achetaient à bas prix le gaz turkmène pour le faire transiter par les gazoducs de Gazprom en Russie et le revendre ensuite en Ukraine, à des prix plus élevés. Des sociétés de pur négoce, dont le fonctionnement avait une mission commune: la dissimulation systématique de l’identité de leurs actionnaires et du montant de leurs énormes bénéfices. Selon Le Temps, entre 2005 et 2007, la RUE a dégagé un bénéfice oscillant entre 755 et 795 millions de dollars et versé à la Suisse la somme de 228 millions de francs.

L’existence de tels intermédiaires ne semble répondre à aucune nécessité économique rationnelle. Elles n’ont d’autre but que de permettre l’accumulation d’énormes fortunes par les personnalités impliquées, des oligarques russes et ukrainiens ainsi que les obscurs gouvernants des pays d’Asie centrale. Et subsidiairement le fisc suisse, bien sûr.

RosGas: le mystère continue

En 2009, la RUE a été exclue du nouvel accord négocié par les premiers ministres Poutine et Timochenko. De fait, la RUE semble aujourd’hui en sommeil. Pourtant, en 2009, au même temps que la RUE se dégonflait, un autre obscur intermédiaire suisse voyait le jour. Un intermédiaire dont on ne connaît presque rien mais derrière lequel se cache probablement une tentacule du poulpe Gazprom. Pour mieux comprendre il faut retourner en Hongrie, au printemps 2009.
A l’époque Emfesz était la plus grande société gazière hongroise. Fondée en 2004 par Dimitri Firtash, elle été approvisionnée par la RUE. En avril 2009, Emfesz annonça d’abord l’intention de rompre son contrat avec la RUE au profit d’un nouveau et mystérieux fournisseur suisse: la RosGas AG , enregistrée à Zoug comme il se doit. Peu de jours après cette première apparition, Emfesz annonça son rachat complet par cette firme suisse. Méconnue jusqu’en avril 2009, RosGas vient tout à coup d’accaparer 20% du marché hongrois. Qui se cache donc derrière cette mystérieuse société enregistrée en Suisse qui a pris la place de la RUE?

Un article de la Jamestown Foundation explique que le capital de RosGas aurait la même structure que celui de la RUE: 50% pour Gazprom et 45% pour Firtash, plus d’autres actionnaires membres du management d’Emfesz. La réalité reste pourtant obscure. Tandis qu’Emfesz affirme que RosGas est une société de la galaxie Gazprom, le porte-parole du géant gazier nie formellement l’implication de son groupe. De son côté Firtash affirme que Emfesz lui appartient à lui et non pas à RosGas. On soupçonne que RosGas n’est qu’un nouvel élément de la longue lignée de sociétés intermédiaires crées par Firtash et Gazprom. Toutefois, il se peut que RosGas recouvre une tentative de Gazprom, qui chercherait à couper les livraisons de gaz à la Emfesz de Firtash, dans le but de prendre le contrôle du marché domestique hongrois. 

L’opacité de ce système ne permet pas d’y voir plus clair. De toute façon, si RosGas fournit de grandes quantités de gaz à Emfesz, ce gaz doit passer par Gazprom, propriétaire des gazoducs reliant l’Asie centrale et la Russie à l’Europe. Dans ce dossier, la seule chose claire reste le fait que la Suisse demeure le pays le plus accueillant pour les sociétés aux tenants et aboutissants obscurs, voire parasitaires.

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Discussion

  • Ils sont imbattables, ces Suisses ! Le secret bancaire à peine défunt, ils profitent du secret gazier. Mais chut ! il ne faut pas que les Anglo-Américains en entendent parler.

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