Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

La saga de la «Basler Zeitung»

Presse: la droite nationaliste entre mensonges, demi-vérités et écrans de fumée

Photo nchenga
Photo nchenga (licence CC)

Peu avant Noël, le financier tessinois Tito Tettamanti a racheté, pour la deuxième fois en moins de deux ans, la Basler Zeitung (BaZ), en reprenant les actions de la fille cadette de Christoph Blocher, Rahel. De nombreux articles ont été publiés à ce sujet dans la presse alémanique. Peu de choses en revanche ont paru dans les médias romands.

L’histoire est pourtant édifiante. Autant par les personnages qui occupent le devant de la scène que par la manière dont des gens très fortunés (Blocher, Tettamanti, Ospel et quelques autres) se préoccupent de la diversité de la presse helvétique.

Tito Tettamanti est arrivé à la tête de la BaZ en 2010 en installant de suite un nouveau rédacteur en chef, Markus Somm, auteur d’une biographie autorisée de Christoph B., qui œuvrait jusque-là à la Weltwoche, hebdomadaire officieux de l’UDC. Auparavant, la Weltwoche faisait partie du groupe de presse Jean Frey, racheté déjà par Tito Tettamanti, qui avait installé à sa tête le conseiller national zurichois Filippo Leutenegger, radical tendance UDC. Leutenegger s’était fait un nom en lançant et animant Arena, l’émission politique du vendredi soir de la télévision alémanique.

Les journaux du groupe Jean Frey (notamment Beobachter et Bilanz) ont été vendus au groupe de presse allemand Springer, alors que la Weltwoche était cédée, à des conditions jamais révélées, à celui qui en est devenu l’éditeur et rédacteur en chef, Roger Köppel.

Qui était derrière Moritz Suter?

L’arrivée du duo Tettamanti-Somm à la tête de la BaZ n’a pas été appréciée dans la région bâloise, dont les références ne sont pas trop tessino-zurichoises, et les affinités plutôt de centre-gauche qu’UDC. Pour ne rien arranger, quelques mois plus tard, Tettamanti révélait qu’un mandat d’expertise de la holding qui coiffe le journal et l’imprimerie avait été confié à la société Robinvest, propriété de Christoph et Rahel Blocher.

La bronca bâloise qui en découla conduisit Tettamanti, en novembre 2010, à annoncer qu’il avait résilié le mandat de Robinvest et cédé la holding à un Bâlois pur sucre, Moritz Suter, fondateur de la société d’aviation Crossair et très éphémère président de Swissair peu avant la débâcle de cette dernière.

La question a immédiatement surgi. Qui était derrière cette acquisition? Moritz Suter n’est certainement pas à plaindre mais il ne possède pas les dizaines de millions de francs nécessaires pour financer un tel achat (ou pour fournir des garanties suffisantes en vue d’obtenir un prêt bancaire). Il a pourtant prétendu qu’il avait déboursé un million de francs et qu’il était désormais seul maître à bord. Les médias alémaniques qui suivaient l’affaire ont eu de la peine à le croire. L’hypothèse était d’autant moins crédible que Markus Somm était confirmé comme rédacteur en chef.

La situation est restée en l’état jusqu’à la mi-décembre 2011. En fait, jusqu’à l’envoi d’un courriel de Suter aux membres de la rédaction du journal dans lequel il expliquait qu’il avait dû céder les actions de l’entreprise à Rahel Blocher, conformément à une disposition (call option) figurant dans un contrat qui le liait à Robinvest et qui lui avait permis de racheter le capital-actions pour la somme d’un million de francs. La sortie de Moritz Suter signait aussi l’échec de sa tentative de lever dans la région bâloise les fonds suffisants pour racheter le contrat à Robinvest et changer de rédacteur en chef.

Dans la foulée, on apprenait que l’intermédiaire qui s’était porté garant d’un prêt de 70 millions de francs accordé au groupe BaZ par un consortium bancaire (UBS, Credit Suisse, Banque cantonale de Bâle et sa filiale Banque Coop) était Marcel Ospel, l’ancien dirigeant d’UBS, auquel on doit la quasi-faillite spectaculaire de la première banque du pays. L’occasion de rappeler qu’Ospel avait vigoureusement fait campagne en 2003 pour l’élection de Blocher (et aussi par la suite de Hans-Rudolf Merz) au Conseil fédéral. Et que Blocher avait été l’invité d’honneur d’Ospel lors du mariage de ce dernier il y a quelques années.

«Pas lié, ni directement, ni indirectement»

Le départ de Moritz Suter de la BaZ a tardivement permis d’établir la transparence tant demandée quant aux vrais détenteurs du quotidien bâlois. Mais plus encore que la transparence, c’est le jeu trouble et mensonger de Christoph Blocher qui est apparu au grand jour à cette occasion. Et Tito Tettamanti n’a pas été en reste dans cette affaire. Ce n’est pas à Suter qu’il a vendu la BaZ, comme il l’a annoncé, mais à Robinvest. Le mandat de cette dernière a été si bien rompu, comme il l’avait indiqué, que Robinvest est devenu propriétaire de facto de la BaZ!

Quant à Blocher, c’est un plaisir de relever qu’il a constamment prétendu qu’il n’était «pas impliqué» dans la BaZ et qu’il n’y était «pas lié financièrement, directement ou indirectement».

En avril 2011, le journaliste Roger Schawinski lui a demandé s’il savait auprès de qui Moritz Suter avait obtenu un prêt? Blocher lui a répondu «non, je ne le sais pas». En novembre 2010, la NZZ am Sonntag avait écrit que Blocher avait pris le pouvoir à la BaZ; il rétorquait que c’était un mensonge. Dans Tele Blocher(sur internet), il s’est plaint, à la mi-décembre dernier, de faire l’objet d’une chasse à l’homme qui lui rappelait l’époque où l’on disait de ne pas acheter chez les Juifs. Tentative de victimisation que le président de la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme a qualifiée de «monstrueuse». Et dans la même émission deTele Blocher, il qualifiait de «nord-coréennes» les relations qui règnent dans le paysage médiatique helvétique.

La BaZ est peut-être un bon exemple de pratiques nord-coréennes. Après que M. Suter eut annoncé son départ, le rédacteur en chef a réuni les journalistes qui lui ont demandé s’il savait que Christoph et Rahel Blocher étaient les vrais propriétaires du journal. Somm a prétendu ne rien savoir de tout cela. Ce qui n’a pas convaincu grand monde. Pas non plus inintéressant de savoir que la BaZ, qui collabore à Newsnet (la version en ligne du Tages-Anzeiger), a fait filtrer les informations accessibles à Bâle relatives aux rapports de propriété du quotidien bâlois. A nord-coréen, nord-coréen et demi.

De quelle indépendance parle-t-on?

La reprise de la BaZ par Rahel Blocher a tenu moins d’une semaine. Tito Tettamanti est réapparu le 14 décembre pour annoncer qu’il venait de fonder la holding Medienvielfalt (diversité de la presse) qui reprenait avec effet immédiat les actions de la BaZ. L’opération a pu se dérouler très rapidement, a indiqué Tettamanti, parce que Blocher s’est engagé à garantir intégralement et sans limites les pertes d’une imprimerie surdimensionnée, lourdement déficitaire, qui emploie une centaine de personnes. Le découvert cumulé tournerait autour des cent millions de francs, auxquels s’ajouteraient une trentaine de millions de francs pour assainir la caisse de pension. Un milliardaire peut sans doute se permettre des pertes potentielles aussi élevées. Mais cela signifie aussi que son influence dans la BaZ reste déterminante.

Le conseil d’administration de la holding Medienviefalt est composé de Marina Masoni (présidente, radicale, ancien conseillère d’Etat tessinoise), Georges Bindschedler (avocat, membre de la société des Schweizer Monatshefte – mensuel du parti radical), Filippo Leutenegger, Robert Nef, président du Liberales Instituts Zürich) et Uli Windisch (professeur de sociologie à l’Université de Genève). Et dans le conseil d’administration de la BaZ : F. Leutenegger (président), Adriana Ospel-Bodmer (épouse de Marcel) et quelques autres personnes souvent présentées comme les partenaires de jass de Marcel Ospel…

S’agissant de la diversité de la presse, la holding Medienvielfalt a accordé un crédit de 450’000 francs au site internet LesObservateurs.ch lancé par Uli Windisch. Il est bien connu en effet que le «politiquement correct et la bien-pensance de gauche dominent encore largement» dans la grande presse helvétique. Nous voilà rassurés.

Une authentique famille d’oligarques

On pourrait se demander quels sont les motifs qui ont poussé Blocher à tant s’investir dans la BaZ? Il lui importait, a-t-il dit, que ce quotidien ne tombe ni dans le giron du groupe NZZ ni dans celui du Tages-Anzeiger afin de maintenir l’indépendance de la BaZ et, par extension, d’assurer la diversité de la presse en Suisse. Mais de quelle indépendance est-il question si ce journal passe sous le contrôle du premier parti politique du pays qui n’est pas autrement connu pour sa pratique du pluralisme d’opinions?

Dans toute cette histoire, fédéralisme oblige, il ne faut pas omettre de mentionner la concurrence très ancienne qui oppose Bâle et Zurich, ainsi que les aspects émotionnels suscités dans la région bâloise par les mensonges, les demi-vérités et autres écrans de fumée lancés par la droite nationaliste zurichoise. Robinvest est zurichois; Markus Somm continue d’habiter sur les bords de la Limmat. Filippo Leutenegger fait partie de la députation zurichoise aux Chambres fédérales. Tettamanti est certes tessinois, mais c’est depuis Zurich qu’il a fait savoir qu’il rachetait pour la deuxième fois la BaZ.

Christoph Blocher a souvent été comparé à Silvio Berlusconi (sans les bonga bonga) pour son appétit de l’argent et du pouvoir. Mais le journaliste Constantin Seibt, dans le Tages-Anzeiger du 13 décembre 2011, suggère une autre comparaison: «avec les Blocher, la Suisse a une authentique famille d’oligarques: avec ses propres château, parti, sociétés, usines et journaux».
____
Rectificatif (13.02.12, 15h50): le rédacteur en chef de la BaZ est Markus Somm, non Edwin (son père, ancien dirigeant d’ABB), comme écrit précédemment.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/19729
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/19729 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • Le rédacteur en chef parachuté à la BAZ est Markus Somm et non Edwin Somm. Ce dernier, ancien dirigeant d’ABB, est son père. Pour compléter le canevas que vous présenter, il faut savoir que Markus Somm était aux anges lorsque Hummler le banquier aux opinions bien à droite devint président du CA de la prestigieuse NZZ. Il y voyait un renforcement de la presse suisse hors du prétendu « mainstream de gauche ». La NZZ avait commencé le virage lorsque Hummler fût obligé de jeter l’éponge, pour « se concenter sur sa défense aux USA ». Heureusement pour les lecteurs de la NZZ.

  • Erreur . La MVH nous a donné frs 50.000 et non 450.000.–!! si seulement .Comme je l’ai déjà dit souvent  une dizaine  d’actionnaires  venant des milieux économiques  les plus différents  nous ont  soutenu.Allez sur notre site et vous verrez(article : Le service public :le bal des hypocrites) que nous voulons vraiment  plus de pluralisme.Nous recommandons même d’acheter Le Courrier. A quand la réciproque ?

  • Quand Domaine public organisera-t-il une collecte pour aider Tettamanti et compagnie à préserver la presse suisse de l’infâme influence de gauche ? 

Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP