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La recherche incessante de la déstabilisation des institutions

Au-delà l’affaire Hildebrand, retour sur la filière UDC

Le nuage de poussière autour de «l’affaire Hildebrand» étant retombé, on commence à mieux distinguer la manière dont les différentes éléments s’articulent.

Un informaticien de la banque Sarasin, membre de l’UDC, prend à la mi-août une ou plusieurs photos d’écran où apparaît une transaction monétaire sur le compte de Philipp Hildebrand. L’informaticien contacte un ami d’école, avocat, député UDC au Grand Conseil thurgovien. Apparemment d’un commun accord, ils rédigent un projet d’interpellation qu’ils adressent au conseiller national Hans Kaufmann, membre de l’UDC. L’intervention, déposée le 23 décembre dernier, est formulée en termes très généraux (entre autres: «Les membres du Conseil de banque, de la direction générale et les collaborateurs de la BNS sont-ils soumis à des prescriptions internes leur interdisant d’utiliser des informations confidentielles. A-t-on effectué les vérifications nécessaires, en 2010 et 2011;? A-t-on examiné les relations et les opérations bancaires des personnes concernées?»).

Les versions de l’informaticien et de l’avocat divergent pour savoir qui a décidé de transmettre parallèlement ces informations à la Weltwoche (quasi organe de l’UDC) et à Christoph Blocher, vice-président de l’UDC. Ce dernier en informe Micheline Calmy-Rey, alors présidente de la Confédération, à trois reprises, entre le 5 et le 15 décembre.

Dans les quelques jours qui suivent, l’organe de révision externe de la BNS (la société PriceWaterhouseCoopers) rend un rapport qui ne trouve rien à redire à la transaction financière du couple Hildebrand (l’opération de revente de dollars deux mois plus tard, avec un bénéfice de change d’une septantaine de milliers de francs est cependant qualifiée de «délicate»). Un autre rapport du Contrôle fédéral des finances n’en dit pas davantage. Après coup, on peut s’interroger sur le sérieux de ces deux rapports. Encore faudrait-il connaître les termes précis du mandat qui a été donné. Probablement consistait-il principalement à déterminer si cette opération contrevenait au règlement interne de la BNS. Or du point de vue réglementaire l’opération d’achat de devises ne posait pas de problème particulier. Et pas davantage sous l’angle pénal puisque la notion de délit d’initié ne recouvre pas les opérations sur devises.

Blocher et Ebner

Même en l’absence de contravention au règlement interne et au Code pénal, la faute morale du couple Hildebrand est évidente. Jean-Pierre Roth, ancien président de la direction générale de la BNS, a été on ne peut plus clair: un banquier central, qui a la tâche de veiller à la stabilité de la monnaie, doit s’abstenir de toute opération sur devises, quelles qu’elles soient. La crédibilité de sa parole est liée à une activité irréprochable, qui doit rester au-dessus de tout soupçon.

Sans doute. Mais lorsqu’on voit Blocher répéter en boucle qu’il est inadmissible d’avoir un spéculateur à la tête de la BNS, on ne peut s’empêcher de penser à sa carrière d’industriel et de financier. Avec son maître et ami, le banquier Martin Ebner, ils n’ont eu de cesse, pendant une vingtaine d’années, de spéculer sur tout ce qui bougeait – ou ne bougeait pas – et s’offrir des plus-values se chiffrant en dizaines et dizaines de millions de francs.

Faux-monnayeur

Maintenant que le dénouement est connu (prenant connaissance d’autres pièces, le Conseil de la BNS retire sa confiance à Hildebrand et celui-ci démissionne), on peut revenir au début.

Avec une première question qui titille. Pourquoi diable l’informaticien de la banque Sarasin s’est-il intéressé à une transaction sur devises sur le compte du couple Hildebrand? La réponse semble évidente. L’UDC – et la Weltwoche – ont mené depuis l’été 2010 une campagne haineuse contre le président de la BNS, accusé d’être un faux-monnayeur et un voleur, qui dilapidait la «fortune du peuple suisse». En cause, bien sûr, les achats massifs de dollars et d’euros au printemps 2010 pour éviter la réévaluation constante du franc suisse. 

Ces achats massifs ont permis de maintenir une parité de l’euro autour de 1,40 franc. Mais lorsqu’ils ont été interrompus, la réévaluation du franc a repris, pour terminer l’année 2010 à 1,25 franc. L’option de la BNS est controversée. Certains parlent de fiasco, qui a fait perdre plus de 20 milliards à la BNS. D’autres ont une vision plus positive. Les interventions ont eu lieu au printemps 2010, alors que l’économie suisse (et mondiale) sortait d’une crise financière majeure, qui comportait un risque substantiel de se transformer en profonde récession économique. L’action de la BNS est intervenue à un moment stratégique et a permis à l’économie suisse de rebondir et de réaliser une croissance économique réelle de 2,7% (1,7% en moyenne dans la zone euro). Sans les interventions de la BNS, la réévaluation du franc aurait coupé les ailes de la reprise, avec un risque certain de récession.

Vue sous cet angle, la question de la «fortune du peuple suisse» se pose en des termes bien différents: est-ce le bilan de la BNS qui est le plus important ou bien la santé des entreprises et l’emploi?

L’UDC ne s’embarrasse pas de telles nuances. Sa campagne haineuse laisse des traces. Ce n’est sans doute pas par hasard que l’informaticien de la banque Sarasin et l’avocat-député thurgovien se sont retrouvés pour discuter de la meilleure tactique pour faire tomber le président de la BNS. L’ancien procureur tessinois Paolo Bernasconi (NZZ am Sonntag du 8 janvier) a raison de considérer que les membres de l’UDC ont cherché un coup politique bien davantage qu’ils ont eu le souci de rétablir l’ordre légal. Sinon ils se seraient adressés à un procureur ou au président du Conseil de banque, et en dernier recours aux autorités politiques et aux médias si leur intervention était restée sans effet. Le même Paolo Bernasconi ne peut non plus s’empêcher d’ironiser sur ce parti qui, il y a encore quelques mois, parlait de vouloir défendre sans concession le secret bancaire, au point de proposer de l’inscrire dans la Constitution fédérale, et qui ensuite n’hésite pas à le violer pour poursuivre des objectifs politiques.

Pourquoi tant de haine?

Cette question de la violation ou non du secret bancaire conduit certains des acteurs à tenir des propos alambiqués. L’avocat-député thurgovien, qui a eu les documents en mains et les a vraisemblablement transmis à la Weltwoche, dit qu’il n’était qu’un «facteur». Christoph Blocher a déclaré qu’il n’avait jamais eu les documents en main, puis qu’il n’avait pas eu des documents «originaux» (les photos d’un écran d’ordinateur sont-elles des «originaux»?) et enfin qu’il n’était, lui aussi, qu’un «facteur»

Mais pourquoi tant de haine? En plus des éléments évoqués plus haut, il y a certainement un aspect personnel. Philipp Hildebrand représente un peu l’antithèse de Christoph Blocher. C’est un cosmopolite, largement ouvert au monde, qui n’imagine pas un instant que la Suisse puisse vivre isolée et qui collabore intensément avec les autres Banques centrales et les institutions internationales. Cerise sur le gâteau ou épine – c’est selon – il a épousé une Anglo-saxonne d’ascendance pakistanaise. Pire encore, il a joué un rôle central dans la mise en place des éléments du sauvetage de l’UBS et s’est parfaitement entendu à cette occasion avec la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, suppléante de Hans-Rudolf Merz alors hospitalisé. Et la maîtrise dont cette dernière a fait preuve dans ce sauvetage n’a pas peu contribué à sa bonne réputation, qui a elle-même joué lors de sa récente réélection.

Hildebrand a également, dès le début de la crise financière de 2007-2008, réclamé une hausse substantielle des fonds propres des grandes banques, qui a débouché sur la modification législative récente dite du «too big too fail», combattue jusqu’au bout par l’UDC. Sans succès. Last but not least, Hildebrand a«osé», le 6 septembre, lier le franc à l’euro (plancher de 1,20 franc pour un euro). Une option qui équivaut, aux yeux de l’UDC, à saborder l’indépendance nationale et à se «soumettre» à l’Union européenne. Quasi un crime de haute trahison.

Derrière la personne, il y a, évidemment, l’institution. La BNS est également visée. L’été dernier, le groupe UDC a déposé une motion qui entend fortement restreindre la marge de manœuvre dont dispose la BNS dans la conduite de la politique monétaire.

C’est en particulier pour assurer le traitement avancé de cette motion que l’UDC veut une session spéciale du Parlement. L’objectif est de limiter l’indépendance de la BNS et son autonomie par rapport au politique. Et le moyen pour y parvenir est de laisser entendre que la BNS n’est pas à la hauteur de ses tâches.

Mais comment faire admettre une idée apparemment aussi farfelue que celle de limiter les moyens d’intervention de la BNS? Il faut parvenir à déstabiliser l’institution, lui faire perdre son aura dans l’opinion publique, la rendre impotente et amener le peuple suisse à considérer que la BNS fait mal son travail et dilapide sa «richesse».

Qu’on ne s’y trompe pas. L’UDC ne cherche pas seulement à déstabiliser la BNS. Elle s’en prend en réalité à toutes les grandes institutions qui constituent ensemble le ciment de ce pays, comme le rappelait Roger de Weck, le patron de la SSR lors de la dernière assemblée de la Société de radio-télévision-Neuchâtel. Le Conseil fédéral est évidemment, et en permanence, en première ligne (à propos: l’UDC voulait-elle vraiment faire élire un deuxième représentant au gouvernement en décembre dernier?). La BNS suit juste derrière, et même volerait actuellement la vedette au gouvernement. La SSR est aussi dans son colimateur (critique incessante sur de pseudo-positions «progressistes» et proposition de réduire de moitié la redevance). Le Tribunal fédéral (et plus généralement le principe de la séparation des pouvoirs entre l’exécutif et le judiciaire) rencontre rarement les faveurs l’UDC (l’édifiante affaire Blocher-Roschacher, DP 1758).

DOMAINE PUBLIC

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Discussion

  • Le but de la déstabilisation des institutions est l’expression du rejet de notre société d’après-guerre d’économie sociale de marché (la soziale Marktwirtschaft de Ludwig Ehrard) dans laquelle les Blocher, Model, Tettamenti et leurs auxiliaires voient la raison principale de l’endettement des Etats, vu le poids exagéré à leurs vues des dépenses sociales. Ces gens veulent une société dans laquelle seule la performance compte et refusent toute solidarité dans la couverture des risques liés à l’existence. Pour eux, Merkel, Sarkozy et leurs autres confrères européens ainsi que les conseillers fédéraux sont des socialistes. C’est la question de société que les électeurs ne doivent jamais oublier en votant. Ces gens ont logiquement une autre vision de la société démocratique. Pour Model par exemple (qui se construit un petit Etat en Thurgovie et ne se sent plus membre de la communauté citoyenne), toute exigence d’égalité est satisfaite par le fait que chaque citoyen a le droit de vote. Socialement, moralement et culturellement une vision barbare. Avez-vous remarqué qu’ils sont tous proches de l’UDC?

  • Encore un excellent article de Jean-Pierre Ghelfi sur l’UDC et Blocher, et un bon complément de Jaussi.
    Je reviens dans la lancée sur un de mes dadas – désolé – , le cordon sanitaire autour de l’UDC, qu’il faut absolument mettre en place, surtout à gauche.
    A mon avis Domaine Public devrait être sans concessions vis-a-vis du journal Pages de gauche, qui se prétend socialiste.
    (Staline et Les Kim-Il aussi se prétendaient socialistes il est vrai, le mot socialiste n’a en fait plus aucun sens, chacun le définit comme cela lui convient)
    Lorsque Pages de gauche félicite en effet à propos de l’affaire Hildebrand l’action de Blocher (il faut lire cet article, que je qualifie de délirant, du 12 janvier sur leur site Internet), on revoit surgir la trop fameuse alliance des extrêmes de gauche et de droite, à l’assaut du « grand capitalisme cosmopolite » pour simplifier. L’ennemi de la vraie gauche, pour moi, ce n’est pas le quapitalisme avec un grand Q, c’est le totalitarisme, dont l’UDC est un sinistre exemple en Suisse.
    Blocher et l’extrême-droite doivent être isolés, en permanence et sans concessions, et ne doivent pas être loués par une certaine « gauche », au prétexte d’une ouverture ou d’une largesse d’esprit qui l’anime et qui la pousse à l’aveuglement. Cette gauche-là devient aussi nuisible et dangereuse que l’extrême-droite, quand elle s’aventure sur de tels chemins.

    • 2.1
      Antoine Chollet

      A délire, délire et demi: prétendre que l’UDC est un parti totalitaire, c’est faire preuve d’ignorance historique tout d’abord (comparer la Suisse de 2012 à l’Allemagne des années 30…), c’est faire peu de cas de qu’ont dû endurer les victimes des totalitarismes du 20e siècle ensuite (on va bientôt nous dire que Hildebrand est la réincarnation de Margarete Buber-Neumann), et c’est enfin se fourvoyer gravement sur la géométrie des alliances politiques en Suisse. La politique suisse se divise bien en deux camps, mais prétendre que l’un d’entre eux doit être constitué du PS, du PDC et du PLR est le meilleur moyen d’obscurcir tous les enjeux, et accessoirement de renforcer l’UDC.
      D’ailleurs, le résultat des dernières élections fédérales vous a donné tort. Sans « cordon sanitaire » et en collaborant largement avec le reste de la droite, l’UDC a pourtant connu un sévère repli électoral.

    • Je ne vais pas me battre sur le terrain de l’Histoire  avec un histroien professionnel; d’ailleurs je n’ai jamais comparé les totalitarismes, par exemple celui de l’UDC actuelle avec le national-socialisme allemand ou le fascisme mussolinien. Peut-être que dans le jargon des historiens le mot totalitarisme se limite à une période des années 30, je pense que le mot a un sens beaucoup plus étendu et est surtout toujours d’actualité.
      Ensuite la peur de renforcer l’UDC me fait sourire. En politique, comme dans la vie, la peur est toujours mauvaise conseillère. Il faut lutter contre un parti nauséabond, un point c’est tout.
      Enfin, je n’ai pas du tout le même interprétation que vous des dernières élections fédérales (cf. votre dernier paragraphe). Je crois que justement l’UDC a perdu des voix parce qu’elle était beaucoup plus isolée cette fois-ci et que justement les autres partis de droite ont peu collaboré avec elle.
      Et pour conclure je préfère à la limite être délirant plutôt qu’aveugle politique.

  • Tout ceci est bien joli.

    Rappelons que l’UDC voulait amener la Suisse devant un tribunal arbitral international parce que le Conseil fédéral avait accordé 52 autorisations d’acquisition à des Italiens déboutés par le tribunal fédéral, en vertu de la Lex Furgler (c’est un peu fou, cette symétrie des noms: Furgler, Blocher, Bruner, qui rime avec…) au nom du principe de la séparation des pouvoirs: l’exécutif allait contre le judiciaire.

    Le CF avait bâché parce que l’Italie avait un excellent argument. L’égalité de traitement entre un Suisse vivant en Italie pouvant acheter librement en Suisse et un Italien ne pouvant pas acheter. La Convention italo-suisse sur la liberté d’établissement comporte en son article 1er cette règle d’égalité…

    L’UE a tenu bon, avec l’Italie en arrière-fond. Depuis les bilatérales, les ressortissants de l’UE ont les droits découlant des bilatérales, en Suisse . EN THEORIE.

    Au fond, l’UDC demande seulement que le CF applique à la BNS la pratique initiée en matière de Lex Furgler/Friedrich/Kopp/Villiger dans ce cas d’espèce de 52 dérogations refusées par le TF: Le CF détient le pouvoir supérieur de contrôler le pays, même contre le TF. 

    C’est logique.

    Pourquoi maintenant s’offusquer que l’UDC demande que la BNS soit sous le contrôle du CF?

    Cette revendication dépasse les personnes détenant le leadership apparent de l’UDC (LL EE Blocher-Bruner-usw.)

  • Mais où voulez-vous en venir au juste?

    Défendez-vous le droit pour un président d’une banque nationale de spéculer sur devises en exploitant l’influence de ses propres décisions sur le cours des changes ?
     
    Je pense bien que vous ne défendez pas vraiment cela, mais prenez garde : vous en donnez l’impression.
     
    Il y a peut-être un brin de démagogie – de bonne guerre – dans le discours de l’UDC se présentant en défenseur des petits contre les gros, du peuple les élites, etc. Autrefois c’était autrefois le discours du radicalisme, puis du socialisme d’ailleurs. Mais le discours consistant à reprocher à l’UDC de vouloir déstabiliser les institutions ne tient pas.
     
    En l’occurrence c’est le comportement de Philip Hildebrand  qui a ébranlé les institutions, pas celui de Blocher. Blocher n’a fait que préserver l’institution en faisant éclater un scandale nécessaire. Il aurait pu aussi l’étouffer par réflexe de caste, puisqu’en effet il fait aussi partie des élites dirigeantes. Mais alors le dommage aurait été plus grand encore. M. Blocher a préféré faire son devoir de citoyen. Et mieux vaut un bon scandale qui passe comme un orage, après quoi l’air est éclairci et on respire mieux.
     
    Les médias dominants chantent tous la même antienne : celle de la vertu outragée par le malappris Blocher qui aurait eu le mauvais goût de troubler la quiétude des dirigeants pro européens, pro ONU, pro OTAN, pro Euro, pro gouvernement mondial, pro renoncement à la souveraineté suisse, etc.
     
    Mais c’est l’hôpital qui se fout de la charité. C’est l’inversion accusatoire habituelle. Qui a commis les actes répréhensibles ? Qui a agi contre la moralité ? C’est Hildebrand, pas l’autre. Alors que les moralistes cessent leur hypocrisie. Heureusement le public n’est pas dupe et sent bien qu’on est en présence d’une solidarité de caste au détriment de la moralité. On essaie de couvrir l’immoralité d’une star du système dont on espère bénéficier où dont on bénéficie soi-même.
     
    Il faut savoir que le public est lucide et juge sévèrement cela.
    De ce point de vue le comportement de Mme Widmer-Schlumpf a été exemplaire et à mon avis elle s’est déshonorée et devrait maintenant démissionner à cause de ça. Elle a couvert Hildebrand du début à la fin, non pas par approbation de son comportement immoral et scandaleux, mais parce qu’elle appartient à un camp, celui du mondialisme contre la Suisse, le même camp que l’ambitieux bellâtre Hildebrand, et elle a agi par solidarité par rapport à l’objectif internationaliste dans un combat contre le camp patriote. Et cela en plus de la part de la présidente de la Confédération. C’est honteux !
     
    Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur l’argumentaire biaisé de cet article. Par exemple vous relevez que M. Blocher aussi, dans sa carrière d’homme d’affaires a gagné de l’argent en spéculant. Ce n’est pas honnête comme argument. M. Blocher était un homme d’affaires privé, pas un président d’une banque nationale, ni un membre d’un exécutif. Il n’avait donc aucun conflit d’intérêt. Depuis quand est-il interdit aux particuliers de spéculer ? Et puis, quand M. Blocher a été élu au CF il a été d’une correction extrême, puisqu’il a cédé toutes ses participations alors qu’il n’y était nullement tenu par la législation en vigueur. Nota bene, M. Schneider-Ammann ne l’a pas fait. J’attends encore les critiques de la gauche sur ce comportement de M. Schneider-Ammann. Hélas je risque d’attendre longtemps.
     
    Enfin je voudrais donner mon impression personnelle sur l’affaire.
     
    Je n’ai aucune animosité envers M. Hildebrand, exemple de réussite professionnelle digne d’éloges s’il n’avait pas fauté aussi grossièrement. Je vais même jusqu’à avoir de la sympathie pour lui car c’est un coup dur par rapport à ses ambitions. (Mais il ne fera pas pleurer dans les chaumières, il va certainement se reconvertir chez Goldman Sachs ou ailleurs avec un salaire et des bonus encore meilleurs qu’à la BNS.)
     
    Hildebrand est tombé à cause d’une faute grave, mais finalement secondaire. Son vrai crime est ailleurs. Il a été commis d’ailleurs avec la majorité traîtreuse du parlement. Il s’agit de la décision d’accorder un crédit spécial de 16 milliards de Frs au FMI pour l’aider à sauver l’Euro dont on sait qu’il est insauvable. Fondamentalement je conteste que la Suisse ait à participer à ce genre d’opérations, immorales en elles mêmes, car participant du projet de gouvernement mondial voulu par Wall Street aux dépens des peuples. Mais si déjà on le faisait, alors il s’agissait de ne pas léser le citoyen suisse. Or, avec cette décision incroyable, prise dans le but de favoriser la carrière internationale de Hildebrand, le citoyen suisse est lésé. En effet à cause du montant exorbitant de 16 milliards chaque Suissesse, chaque Suisse est engagé(e) à raison de 2‘268 dollars contre seulement 686 dollars par Autrichien(ne), 496 dollars par Allemand(e) – l’Allemagne est pourtant la plus grande puissance économique du système – pour la France ce ne sont que 464 dollars et l’Italie 362 Dollar par habitant!
     
    Donc il est absolument exact de dire que Philip Hildebrand a dilapidé la fortune du peuple.
     
    Comment pourrait-on justifier cela ? C’est évidemment injustifiable.
     
    Il est très curieux que ce point, qui est pourtant à mon avis le vrai point essentiel de cette affaire, soit le seul que vous n’ayez pas relevé dans votre article.
     
    Il est heureux qu’une justice immanente ait permis de châtier ce crime.

    • Je ne vais pas faire de polémiques sur vos propos outranciers, mais mettre les choses à leur juste place.
      D’abord ce qu’a fait Hildebrand est un péché véniel. Il ne vit pas dans le même milieu que la grand majorité de nous, ses repères ne sont pas les mêmes. La Suisse perd un grand bonhomme très compétent, pour une peccadille. Un proverbe et une parole biblique s’appliquent bien à son cas : Quand on veut tuer son chien, on l’accuse de la rage; que celui qui n’a jamais fauté lui jette la première pierre.
      Quant on parle de crimes, vois feriez mieux de vous intéresser, comme commence à le faire d’ailleurs une partie de la presse suisse alémanique, aux cadavres que Blocher a dans ses placards.
      Enfin l’euro ne vas mourir, pour une simple raison que relevait un important expert, étranger à l’Europe (mais dont je n’ai pas noté le nom) : «Si l’euro disparaissait, ce n’est pas vingt ou trente ans en arrière que l’Europe reviendrait, mais cinq cent ans en arrière.» L’Europe est tellement intégrée économiquement que ce n’est plus possible de revenir en arrière. Ce qui est certain, c’est que l’Allemagne va obtenir un poids politique considérable au sein de l’Europe, mais elle ne l’a pas voulu, ce sont beaucoup d’autres pays, qui ont vécu au-dessus de leurs moyens, qui vont devoir le payer et se soumettre à la politique que va dicter Allemagne, bien malgré elle.

    • Si j’ai pensé intéressant de traduire le texte ci-dessous, c’est bien sûr parce que je m’en sens proche. Il me semble en outre trouver sa place ici.
       
      Texte de MM. Martin Killias, professeur ordinaire de droit pénal et de procédure pénale, et Daniel Jositsch, professeur extraordinaire de droit pénal et de procédure pénale, tous deux à l’université de Zurich, publié dans « Der Sonntag », édition en ligne du 21 janvier 2012, traduction Rodolphe Weibel. Texte original : http://www.sonntagonline.ch/blog/462/
       
       
      La nouvelle : Après le retrait du président de la Banque nationale Philipp Hildebrand, pour cause de commerce de devises, se pose maintenant la question : Qui peut, le cas échéant, juridiquement et moralement, être rendu responsable, et pour quoi ?
       
      Le commentaire : Après qu’un peu de calme est revenu sur le front médiatique, il est possible d’examiner avec plus de recul le déroulement des évènements autour de la BNS. D’entrée de cause se pose la question de savoir si son chef a le droit de gagner de l’argent avec des monnaies étrangères. Des commentateurs étrangers, comme le prédécesseur de Hildebrand, Jean-Pierre Roth, le disent très clairement : ça ne doit pas être.
       
      Ce sont des normes bien plus sévères pour des transactions sur devises par des employés dirigeants d’une banque centrale émettrice de devises que pour des acteurs de l’économie privée qui doivent prévaloir. Ils n’ont pas seulement accès à des informations délicates, mais peuvent aussi par leurs décisions influencer l’évolution des cours (et ainsi la valeur de leur portefeuille). Les conflits d’intérêt sont évidents.
       
      On prétend maintenant que le règlement n’aurait pas été violé. Comme notre collègue Kaufmann l’a récemment exposé, la fixation sur le règlement a d’emblée été à côté de la question. Des règlements internes précisent des règles générales de comportement, mais ne les remplacent pas, ni moins encore ne les abrogent.
       
      Dès lors que le législateur a clairement établi et explicité que les affaires d’initiés ne sont pas licites, des commerces privés de devises par des cadres de la BNS ne peuvent être légaux. Certes les commerces d’initiés sur des devises ne sont pas formellement compris par l’article 161 du Code pénal – ne le sont d’ailleurs pas non plus dans les ordres juridiques étrangers, pour autant que nous le voyions -, mais ceci seulement parce que d’une part les personnes privées ne peuvent guère avoir de savoir d’initiés sur les devises et d’autre part parce qu’aucun législateur n’a envisagé la possibilité que des cadres de banques émettrices puissent exploiter leur situation privilégiée dans le but d’un profit sur les cours.
       
      Nous nous posons également la question de savoir si la conversion en dollars d’une grande partie du produit de la vente d’une maison de vacances à Gstaad en mars 2011 était admissible, au regard du règlement auquel tous se réfèrent, alors que l’objet de remplacement est situé en Suisse, et non aux Etats-Unis.
       
      Si la manière d’agir du couple Hildebrand n’était pas légale (même si non punissable), il est complètement dénué de pertinence de savoir si la transaction a été déclenchée par le mari ou par la femme – il n’est pas contesté qu’il s’agissait d’un compte de Monsieur Hildebrand et qu’il n’a pas annulé la transaction sitôt qu’il l’a apprise.
       
      Apparemment les protagonistes ne voient pas les choses différemment : L’organe de révision parle d’une opération « délicate », ce qui est une formulation assez dure, Hildebrand lui-même a fait don du bénéfice sur devises à l’Aide aux montagnards et a parlé d’une faute qu’il ne ferait plus jamais, le conseil de banque veut renforcer le règlement pour que tout ceci ne se renouvelle pas – tant de remords et de compréhension ne peuvent guère être manifestés si l’on est d’avis que tout fut légal et qu’on n’a rien à se reprocher.
       
      Nous jugeons ce qu’a fait un chef de la banque nationale moins préoccupant que le fait que de nombreuses personnes qui comptent qualifient son comportement de bagatelle et traitent les critiques d’apôtres de la morale (ou d’envieux). Nous ne trouvons pas beau non plus la façon dont un large consensus semble se former pour vouloir que le « traître » et d’autres parties doivent être forcés « sans prendre de gants » à rendre des comptes. Ça résonnait de la même manière dans le cas Meili, qui grâce à notre ministère public a été proclamé héros aux Etats-Unis.
       
      Qu’on se fasse une image de l’ampleur du dommage pour la réputation de la Suisse si la spéculation sur les devises par les dirigeants de la BNS, peut-être en plus grand, s’était poursuivie pendant des années. Ce qui seulement semble important à beaucoup,  c’est que le secret bancaire ait été violé et que l’extrait bancaire ait été manipulé, (formellement mais non quant au fond). Il semble ici que les normes morales se soient dangereusement déplacées, comme c’est le cas pour les super-revenus des banquiers de pointe.
       
      Que l’affaire se soit répandue dans la presse peut bien être inélégant – ceux qui doivent se le reprocher en première ligne sont ceux qui, avec une hâtive attestation d’innocence, ont obtenu que les contrôles internes faillissent à leur tâche, l’organe de révision et le contrôle fédéral des finances.

    • Merci pour la traduction faite aux lecteurs de Domaine Public de cet article très bien documenté et structuré, où droit et morale se mêlent, et qui alimente bien ce débat.
      Je commente 4  points :
      1. C’est à la limite du procès d’obtention lorsque les auteurs écrivent : « si la spéculation sur les devises par les dirigeants de la BNS, peut-être en plus grand, s’était poursuivie pendant des années. »
      2. Le secret bancaire ne me préoccupe pas, je suis pour son abolition en Suisse.
      3. Le troisième point est plus délicat et pourrait faire l’objet d’un large débat. Lorsqu’une personne a un très large pouvoir, que ce soit politique, économique ou autre, elle doit, pour que son action soit efficace, mettre les mains dans le cambouis, et en conséquence je pense qu’elle peut aussi parfois violer certaines règles ou s’en accommoder plus ou moins. Et un citoyen modeste comme moi doit l’accepter. Il y a toujours des zones grises dans lequel ces personnes doivent pouvoir naviguer. Personne n’est saint, et c’est tant mieux d’ailleurs ! Dans ce cas, bien sûr que c’était un délit d’initié, mais unique j’en ai l’impression… Était-ce vraiment un crime abominable ?
      C’est pourquoi que, même si droit et morale ont été transgressés dans le cas du couple Hildebrand, je persiste à penser que c’était une bagatelle, qui était ridicule en comparaison de l’action efficace du mari à la tête de la BNS pendant ces deux dernières années.
      4. Quant à la réputation de la Suisse, je m’en tape le popotin !

    • Vers 500 avant J.-C., pendant trois siècles, les Grecs, les Athéniens, ont inventé et vécu la démocratie (sans y inclure les esclaves ni les femmes). Ils ont identifié l’hybris (ce qui dépasse la mesure, l’excès, d’où l’orgueil, l’insolence, la témérité, l’emportement): Une maladie, une folie, un défaut de caractère, un crime? un peu de tout ça. En tous cas, à Athènes en 500, l’hubris, c’était grave.
      Ils ont aussi inventé l’ostracisme, qui permettait à l’assemblée des citoyens de bannir pendant 10 ans un homme publique. Ce n’était pas, en principe, une décision de justice, mais une décision politique, prise par l’assemblée des citoyens: L’homme gardait sa citoyenneté, sa fortune, ne subissait pas d’autre peine que celle-là.
      A chacun de décider qui dans notre affaire est atteint d’hubris, et qui mérite l’ostracisme: Tous les deux?

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