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Russie, Suisse, matières premières et transparence

Et si le Kremlin contrôlait directement des sociétés suisses?

Après une phase difficile, caractérisée par des enquêtes sur des cas de blanchiment d’argent impliquant les plus hautes sphères de l’Etat russe, les relations entre la Russie et la Suisse se sont améliorées. En 2010, les deux pays ont signé un accord pour encourager les relations économiques. Les échanges commerciaux entre les deux pays se sont déjà multipliés par trois dans les cinq dernières années.

La Suisse est devenue le terrain de jeu des intérêts russes en Occident. La Confédération est la première destination de l’argent transféré par des particuliers russes. Et elle est devenue terre d’accueil pour de richissimes hommes d’affaires et leurs sociétés, parfois directement liées au Kremlin. Les intérêts russes en Suisse sont concentrés dans le négoce de matières premières. Vekselberg, Kantor, Animisov, Safin, Timtchenko, Pumpyanskiy, les Russes présents dans le classement des trois cents patrimoines les plus importants de la Suisse ont bâti leur richesse dans ce secteur, dans le commerce des métaux et du pétrole notamment.

Entreprises suisses en salade russe

Le flux économique entre les deux pays ne suit pas uniquement le sens est-ouest. Des entreprises suisses s’installent également en Russie. Cet immense pays, qui dispose d’un territoire riche en ressources naturelles, est devenu un lieu crucial pour les sociétés actives dans l’extraction (Holcim), le négoce (Glencore et Mercuria) et l’énergie (Axpo).

En Russie, les matières premières sont un secteur clé de l’économie. L’Etat y est impliqué, soit parce qu’il contrôle directement certaines sociétés – le géant gazier Gazprom et le pétrolier Rosneft par exemple -, soit parce que des oligarques proches du pouvoir sont à la tête des plus importantes compagnies.

En 2005, le journal Novaïa Gazeta avait comparé la Russie à une grande holding guidée directement par Poutine. Ce dernier aurait confié à ses proches la direction des filiales, les branches le plus importantes de l’économie comme par exemple le complexe militaro-industriel et l’extraction des matières premières. De ce fait pour pouvoir accéder et commercialiser cette manne, il est nécessaire établir de bonnes relations avec le gouvernement et les oligarques.

Prenons l’exemple de Glencore dont une partie importante des produits commercialisés provient de ce pays, l’aluminium et le nickel notamment. En 2006, la branche aluminium de Glencore a fusionné avec l’entreprise Rusal de Oleg Deripaska et avec SUAL de Viktor Vekselberg. Ces deux hommes sont très proches du Kremlin. Le «suisse» Viktor Vekselberg, cinquième patrimoine de la Confédération, est connu pour ses participations dans d’importantes entreprises helvétiques comme OC Oerlikon, Sulzer et Züblin. Il a été choisi par le président Medvedev pour coordonner la mise en place du centre de recherche de Skolkovo, une sorte de Silicon Valley russe. Deripaska, sixième fortune de Russie, est considéré comme le milliardaire de Poutine qu’il a contribué à placer au pouvoir. La présence de Glasenberg, patron de Glencore, dans la direction de Rusal avec Vekselberg et Deripaska permet à la firme zougoise d’être dans une excellente position stratégique.

En 2008, un troisième oligarque est entré dans Rusal. Mickael Prokhorov, troisième fortune de Russie, dispose actuellement de 17% du capital. Grâce à Prokhorov, Rusal (et donc Glencore) possède plus d’un quart du capital du géant Norilsk Nickel, premier producteur mondial de nickel et de palladium ainsi que principal producteur d’or de la Russie. Mickael Prokhorov a annoncé ces jours sa candidature au Kremlin. Une candidature derrière laquelle se cacherait la volonté de Poutine de fragmenter l’opposition.

Des poupées russes

75% du pétrole russe sont commercialisés à Genève, siège des plus importantes sociétés de trading pétrolier du monde. Parmi elles Gunvor, le premier fournisseur mondial d’or noir russe avec une chiffre d’affaire de 65 milliards de dollars. Gunvor a été fondée en 1997 par ses deux principaux actionnaires: le Suédois Törbjörn Tornqvist et le Finlandais d’origine russe Guennadi Timchenko. Ce dernier est également le principal actionnaire et membre de la direction de Novatek, le plus grand producteur indépendant de gaz russe. Les deux milliardaires qui résident en Suisse se partagent le 90% de la société.

Gunvor est soupçonnée d’être directement contrôlée par le Kremlin. Comment cette société a-t-elle pu atteindre cette taille en moins de 15 ans? Gunvor commercialise un tiers de la production de Rosneft, le bras pétrolier du Kremlin. Un tel succès aurait-t-il été possible sans le soutien de la classe dirigeante?

Le système politique russe de l’époque post-soviétique est fondé sur l’alliance entre l’appareil politico-administratif et le pouvoir économique. Un système qui tout à la fois garantit la stabilité politique et assure le partage des énormes richesses naturelles du pays. Les oligarques de la première heure s’étaient approprié les dépouilles de l’Etat grâce au feu vert du clan Eltsine. Avec l’arrivé au pouvoir de Poutine, certains de ces oligarques ont été «éliminés» et supplantés par une nouvelle génération de magnats plus proches du nouvel homme fort. 

La Wochenzeitung décrit l’essor de Gunvor à partir de 2003 lorsque le gouvernement russe déclare la guerre à Mikhaïl Khodorkovski, patron du groupe pétrolier Ioukos. L’oligarque est incarcéré et la société démantelée. A la place de Ioukos, le Kremlin crée une nouvelle société, Rosneft. Tandis que les anciens oligarques se retrouvent en prison, les nouvelles sociétés étatiques, Rosneft – mais également Gazprom qui a pris la place de l’ancienne Sibnef – sont vendues à une nouvelle génération d’oligarques qui soutiennent le pouvoir politique en place à Moscou. Il s’agit du clan pétersbourgeois, une cercle de personnalités qui dans les années nonante gravitaient autour de l’Hôtel de ville de Saint Petersbourg et qui occupent aujourd’hui les hautes sphères du pouvoir politique et économique russe: Poutine, Medvedev, Miller (directeur de Gazprom), Timchenko et d’autres encore.

Les soupçons du soutien politique dont bénéficie Gunvor reposent également sur les révélations de Wikileaks: le mystérieux troisième actionnaire de la société serait Vladimir Poutine en personne. Selon le politologue Blekovsky, lié à l’opposant exilé Boris Berezovski, Poutine contrôlerait 50% de Gunvor à travers son représentant Timchenko. La société serait ainsi une des sources principales de l’immense patrimoine secret du premier ministre. Par le biais d’actions en justice et de déclarations dans la presse, Gunvor et Timchenko ont toujours démenti leurs liens supposés avec le pouvoir russe et Rosneft. 

La vérité? Nul ne peut l’établir avec certitude. Elle se cache dans les constructions complexes abritant les compagnies de trading, un emboîtement de poupées russes ayant leur siège dans différents paradis fiscaux et dont on ne connaît pas les propriétaires ultimes.

Par voie de motion, la conseillère nationale Hildegarde Fässler-Osterwalder (PS/SG) demande au Conseil fédéral d’examiner le rôle de la Suisse en tant que siège de sociétés de matières premières. Une occasion d’y voir plus clair et de prendre les mesures légales imposant la transparence en matière de propriété et de contrats de fourniture. De manière à ce que la Suisse cesse de cautionner l’opacité et d’abriter les fruits de la corruption en Russie, 154e sur 178 pays dans le classement de Transparency International.

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Discussion

  • Enfin une motion pour secouer une apparente léthargie des pouvoirs politiques concernant l’expansion de l’implantation de sociétés de négoces en Suisse et particulièrement à Genève. Quand on sait le nombre grandissant de traders qui s’établissent dans l’arc lémanique et surenchérissent le prix de l’immobilier, il y a des questions à se poser. Oû sont les limites? D’autant plus que ces sociétés de négoce ont une réputation sulfureuse si on en croit l’ouvrage publié par la Déclaration de Berne « Swisstrading ».
    Un débat politique de fond avec des parlementaires bien informées devient une affaire de première nécessité.
    Bonne année quand même!

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