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Cahin-caha, l’Union monétaire a pris les décisions nécessaires pour se renforcer

Le pseudo veto de la Grande-Bretagne n’a rien empêché, et la Suisse finira par se retrouver plus isolée que jamais

L’Union européenne s’éloigne-t-elle toujours davantage de la Suisse? La question vaut d’être posée après le nouveau sommet «de crise» tenu par les dirigeants de l’UE depuis que la Grèce, à l’automne-hiver 2009-2010, a dû reconnaître que ses comptes avaient été maquillés et que son endettement public était substantiel.

Sans trop de surprise, la multiplication de ces réunions, dites de la dernière chance, conduit un nombre certain d’Helvètes à considérer que notre pays a eu raison de rester en-dehors de ce tohu-bohu institutionnel. Au risque de les froisser, le bilan intermédiaire n’est pas si clair et évident que cela.

Commençons par la monnaie dite unique. En une dizaine d’années – un instant minuscule en termes historiques – l’euro s’est imposé comme la deuxième monnaie dans le monde, dont la valeur s’est tendanciellement renforcée par rapport au dollar. C’est un succès retentissant, même un peu inattendu – surtout au regard des nombreuses prédictions, chez nous en particulier, qui annonçaient son échec avant même sa naissance.

Les grandes nations «émergentes» (les BRIC: Brésil, Russie, Inde, Chine) ne semblent aujourd’hui pas souhaiter la disparition de l’euro, qui représente un contrepoids salutaire à l’hégémonie du dollar. Les Etats-Unis savent toujours opportunément manipuler le billet vert pour servir leurs intérêts nationaux (se rappeler la fameuse phrase de l’ancien secrétaire au trésor américain John Connally, en 1971: «le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème»).

L’un des paradoxes de la situation actuelle est d’ailleurs que la crise qui affecte plusieurs pays de la zone euro n’a pas d’incidences sur la monnaie elle-même dont le cours est d’une très grande stabilité. La décision de la Banque nationale suisse, début septembre, de fixer un cours plancher au franc par rapport à l’euro (et non pas rapport au dollar) est un signe que les responsables de la politique monétaire suisse ne voient pas l’euro disparaître, et encore moins qu’ils le souhaitent.

Un euro protecteur

Il est de bon ton, pour certains, de faire des gorges chaudes des difficultés de l’Europe monétaire – reflet d’un sens aigu d’une Schadenfreude très helvétique. Il serait cependant plus opportun de s’interroger sur l’état de l’Union européenne si l’euro n’avait pas existé. Les deux crises financières intervenues au cours de la précédente décennie (la bulle internet en 2001-2002 et la bulle des subprimes en 2007-2008) auraient vraisemblablement eu des effets significativement plus dévastateurs sur les instituts financiers, les relations commerciales et les parités monétaires, avec des conséquences sans doute douloureuses pour notre pays.

On peut se comporter, aujourd’hui, comme si notre sérieux et la Providence nous mettaient à l’abri des difficultés de nos voisins. La vérité est plus probablement que l’euro nous a protégés de tempêtes qui, sans lui, auraient pu être ravageuses pour le franc.

Le dernier sommet illustre aussi une des constantes de la construction européenne. Elle ne se développe et ne s’approfondit qu’au travers de crises qui ne se concluent jamais définitivement, mais toujours provisoirement lors de nuits de négociations-marathons. Les résultats sont généralement couci-couça, laissant aux esprits «rationnels» tout loisir de relever des manques, des insuffisances, des incohérences. Les traités peuvent devenir de plus en plus compliqués et, dit-on, impénétrables. Rien n’y fait pourtant, l’Union européenne est toujours là, et plutôt plus européenne aujourd’hui que hier.

Loin de se dissoudre dans un grand marché commun, l’Union européenne continue au contraire d’emprunter le chemin inverse. Vingt ans après avoir décidé de créer une monnaie unique (avec les abandons de souveraineté qui en résultent), elle paraît être prête à franchir un pas supplémentaire en matière fiscale et budgétaire, en concédant des droits de regard à la Commission européenne et à la Cour de justice de l’UE, à Luxembourg. Et, histoire d’en rajouter une couche, plusieurs des pays qui n’ont pas adopté l’euro – la Grande-Bretagne mise à part – laissent entendre qu’ils pourraient malgré tout ratifier les objectifs arrêtés par les 17 pays de l’union monétaire! Une bonne indication que, crise ou pas crise, ces pays doivent avoir fait l’analyse que l’euro est devenu un «bien commun» européen qu’il importe de préserver, et dont il ne faut pas trop s’éloigner.

Aggiornamento, s’il vous plait

Des deux côtés de la Manche, les commentateurs observent que le fossé entre la Grande-Bretagne et l’Europe continentale s’est élargi. Les Britanniques, en réalité, ont toujours défendu une version de l’Union européenne qui tenait plus d’un grand marché commun que d’une construction sui generis se situant quelque part entre les Etats-nations et un Etat fédéral. Les nouvelles concessions de souveraineté décidées à la fin de la semaine dernière n’entrent évidemment pas dans leur logique. Mais contrairement à ce qui s’est dit et s’écrit, le «veto» du premier ministre britannique n’en a pas été un. The Economist online observe que, si les mots ont un sens, un veto doit éviter qu’une décision soit prise – comme par exemple au Conseil de sécurité de l’ONU. Or le «no» de David Cameron n’a rien empêché, celui-ci se retrouve au contraire bien isolé.

Il en va, et il en ira vraisemblablement de même pour la Suisse. L’Union monétaire devra encore affronter des difficultés et surmonter des obstacles pour finaliser les principes arrêtés. La construction européenne devrait néanmoins continuer d’aller de l’avant, et pourrait sortir renforcée des épreuves traversées. On peut imaginer que la politique européenne de la Confédération sera plus ardue, et la négociation de nouveaux accords bilatéraux plus hasardeuse et incertaine.

Il faudra bien une fois que notre pays cesse de contempler son nombril et de croire qu’il est le centre du monde. Le nouveau Parlement helvétique et le «nouveau» Conseil fédéral auront-ils la capacité et le courage de procéder à un indispensable aggiornamento, et de l’expliquer à la population?

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