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Le coût social des naissances non désirées

Une initiative populaire attaque le remboursement de l’avortement

Photo Paul Thielsen
Photo Paul Thielsen (licence CC)

Les milieux suisses opposés à l’avortement, ayant renoncé à convaincre les citoyens sur le fond de la question, se replient sur des arguments bassement financiers. Ils ont déposé le 4 juillet 2011 une initiative populaire fédérale visant à supprimer le remboursement de l’interruption de grossesse par l’assurance de base. Ils espèrent ainsi pouvoir interdire aux femmes pauvres ce qu’ils ne peuvent interdire à toutes les femmes.

Bien que les sommes en question soient dérisoires, le débat est malheureusement lancé. A ce sujet, il est intéressant de prendre connaissance des travaux des économistes américains Steven Levitt et Stephen Dubner: ils se sont interrogés sur la baisse de la criminalité constatée aux Etats-Unis dès le début des années 1990, que personne n’avait prévue. Après avoir constaté que nombre d’explications courantes – plus grande sévérité des peines, meilleure efficacité policière – ne sont pas confirmées statistiquement, ils arrivent à la conclusion surprenante que la cause principale du phénomène remonte à … 1973, lorsque l’avortement devint légal dans l’ensemble des États-Unis.

Il semble bien qu’un enfant non désiré, que sa mère aurait préféré ne pas mettre au monde, a une probabilité particulièrement forte de devenir criminel. Lorsque l’avortement fut légalisé, on constata que les enfants non nés auraient eu 50% de chances de plus que la moyenne d’être pauvres et 60% de chances de plus que la moyenne de grandir dans une famille monoparentale, deux facteurs qui doublent le risque de devenir criminel, au même titre que le fait d’avoir pour mère une adolescente. Il n’est donc pas si étonnant que la criminalité ait commencé à baisser une vingtaine d’années après la légalisation de l’avortement.

Une analyse plus fine apporte confirmation: dans les cinq États qui ont légalisé l’avortement avant 1973, soit New York, la Californie, l’Etat de Washington, Hawaï et l’Alaska, la criminalité a baissé plus tôt que dans le reste du pays. D’autre part, les États ayant connu le plus fort taux d’avortement au cours des années 70 sont ceux où la criminalité a le plus baissé au cours des années 90. Des études effectuées en Australie et au Canada sont arrivées à des conclusions semblables.

En Suisse aussi, les femmes qui font le choix douloureux de renoncer à leur enfant sont celles qui auraient le plus de peine à l’éduquer dans de bonnes conditions. Par-dessus le marché, le non-remboursement de l’interruption de grossesse pénaliserait en priorité les plus démunies d’entre elles. Les enfants nés dans de telles conditions difficiles courraient donc un risque de mal tourner largement supérieur à la moyenne en plus des autres difficultés sociales liées à une naissance non forcément désirée et planifiée.

Autant dire que les soi-disant économies mises en avant par les opposants à l’avortement entraîneraient probablement des dépenses supplémentaires.

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Source: Steven D. Levitt et Stephen Dubner, Freakonomics, Folio actuel 2006, «Où sont passés les criminels?», pp. 172-216.

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Discussion

  • Je trouve les arguments avancés dans cet article très dangereux… Sous-entendre que les enfants non-désirés sont forcément issus de milieux défavorisés et ont plus de risques de devenir délinquants non seulement ouvre la porte à toutes sortes de dérives mais déplace également le problème. Cette initiative remet en cause un droit fondamental acquis de haute lutte par les féministes qui nous ont précédé, ce droit est celui de la femme à disposer de son propre corps comme elle l’entend et de choisir si et quand elle veut un enfant! C’est cet argument qui doit selon moi être mis en valeur. Il faut bien sûr expliquer que ce droit est remis en question surtout pour les femmes les plus défavorisées qui ne pourront pas contracter une assurance privée pour financer leur avortement et ne pourront dès lors avorter dans des conditions sanitaires décentes… Quand à l’argument des coûts, on sait très bien qu’il n’est qu’un prétexte pour les initiants qui veulent en fait remettre la question de l’avortement à l’agenda politique et qui aimeraient tout bonnement l’interdire. Rentrer dans cet argument me semble également pervers, car certes, les avortements ne coûtent pas autant que ce qu’ils prétendent, mais même si leur prix était exorbitant, serait-ce une raison pour arrêter de défendre ce droit des femmes et le remettre en cause? je pense personnellement que je défendrai le droit pour les femmes de choisir quel qu’en soit le coût!

    • « …les arguments avancés dans cet article très dangereux… » Il ne s’agit pas d’arguments, juste de données statistiques incontestables. Et les statistiques, par définition, ne peuvent jamais servir à tirer des conclusions sur des cas individuels. L’argument de fond que vous évoquez, servi seul pour lutter contre cette initiative dangereuse, n’aurait pas d’effet sur un électorat beaucoup plus sensible à l’émotion qu’à l’argumentation. Alors, pour une fois que la contradiction à une campagne réactionnaire serait placée sur le même terrain, cette fois bassement financier, je pense que l’efficacité serait bien meilleure. J’encourage les milieux politiques qui feront campagne contre cette initiative vicieuse à utiliser à fond ces données chiffrées.
      En passant, le lien sur « les milieux opposés à l’avortement » pointe sur l' »Union suisse pour décriminaliser l’avortement », c’est juste le contraire et c’est ambigu.

  • 2
    Charlotte Robert

    Une info utile pour la campagne à venir : ce n’est qu’en 1869 que le pape Pie IV a déclaré que les foetus avaient une âme et que par conséquent l’avortement était un crime.
    On pourrait aussi soustraire de l’assurance-maladie les soins en cas de cancer des poumons lorsque les malades ont fumé.

    • Juste pour votre information: le pape Pie IV a régné de 1559 à 1565. En 1869 c’était Pie IX.
      Donc votre information semble pour le moins imprécise.

      Si vous entendez tirer argument d’un texte papal, il faudrait au moins citer la référence précise du texte, le passage topique, et démontrer que ce passage ne confirme pas tout simplement une doctrine antérieure,même implicite.

      A mon avis, il vaudrait mieux chercher un autre argument. De ce côté là vous ne risquez pas de convaincre ceux pour qui l’enseignement des papes a encore de la valeur.
       

  • Cette initiative et les réactions qu’elle suscitent génèrent  en moi un malaise et m’attristent. Qu’on puisse avancer des raisons purement matérielles pour combattre ou défendre le droit à l’avortement, quelle misère !
    Mon point de vue, c’est que le choix du peuple suisse n’a pas à être remis en question; mais quel a été ce choix ? Celui de permettre aux femmes qui, de par leur conviction, pensent avoir le droit moral de recourir à l’avortement, d’y recourir légalement; mais est-ce juste d’obliger ceux qui, de par leur conviction, pensent qu’on n’a pas le droit moral de recourir à l’interruption de grossesse, à subventionner un acte qu’ils réprouvent… D’où un deuxième malaise : en supposant que tout citoyen qui serait en accord avec le fait que l’interruption de grossesse n’a pas à figurer dans les maladies prises en compte par la Lamal est censé vouloir revenir sur un choix du peuple et contester le droit acquis pour ceux sont d’autre opinion, c’est faire un procès d’intention; et ceci me chagrine. Qu’il y en ait pour qui c’est le cas, c’est possible, mais de là à généraliser, il devrait y avoir de la marge !

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