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«Nous étions au bord du gouffre…»

Dette publique, monnaie, économie: et si la crise n’était plus maîtrisable

Photo Will Spaetzel
Photo Will Spaetzel (licence CC)

Ce n’est, bien sûr, qu’une hypothèse. Mais elle mérite d’être examinée de près tant ses conséquences pourraient être terribles, en Suisse aussi. L’hypothèse est que les digues que tentent de dresser depuis bientôt deux ans les 17 pays de la zone euro pour éviter une contagion de la crise des dettes dites souveraines – en français, les dettes publiques – finissent toutes par céder, créant ainsi un chaos indescriptible, qui commencerait par les monnaies, qui s’étendrait inévitablement à l’économie et pourrait finir par toucher le politique et les institutions démocratiques.

Dans le Tages-Anzeiger Constantin Seibt, sous le titre «La fin de la classe moyenne», décrit ce qu’il pourrait advenir de nos emplois et de nos comptes si les marchés financiers et les Etats se «crashaient» parmi. Plus le temps passe, plus cette perspective ne peut être exclue. La raison en est que la défiance marquée par les marchés financiers ne cesse de s’étendre.

Au départ, c’était la Grèce qui posait problème. Ensuite ce furent l’Irlande et le Portugal. Puis l’Espagne et l’Italie. Maintenant c’est la France – le taux d’intérêt que l’Etat français doit payer sur ses nouveaux emprunts est désormais le double de celui de l’Etat allemand!. En attendant la Belgique et les Pays-Bas. Et au bout du compte, lorsqu’il ne restera que l’Allemagne pour assumer toutes les garanties accordées depuis deux ans par la zone euro, le dernier pilier solide cèdera à son tour.

Il faut se rendre compte que les marchés financiers ont désormais changé de perspective. Au départ, il s’agissait d’attirer l’attention sur le cas particulier d’un pays lourdement endetté. Maintenant, les marchés se comportent comme s’ils évaluent tous les pays à leur valeur de liquidation. Les responsables financiers et les comptables des entreprises connaissent bien la différence essentielle entre valeur de continuation et valeur de liquidation. Dans le premier cas, on part de l’idée que la valeur d’une entreprise est déterminée par sa rentabilité. Elle vaut donc davantage que la valeur intrinsèque de chacun de ses composants. Dans le second cas, l’entreprise ne vaut plus que ce que sa mise aux enchères peut rapporter. C’est-à-dire, souvent, une misère.

Evalués à leur valeur de liquidation, les échafaudages de crédits à l’échelle nationale, européenne, voire mondiale se mettent à vaciller. Prenons le cas de la Grèce. La faillite éventuelle de ce pays, son «défaut», serait grave pour les instituts financiers étrangers (banques, assurances, fonds de pension) qui ont souscrit aux emprunts publics, mais serait dramatique pour les instituts financiers grecs qui comptent parmi les principaux souscripteurs de ces mêmes emprunts. Effacer une partie de la dette grecque équivaut donc à supprimer une part importante des avoirs des banques grecques, ce qui compromet l’épargne des habitants de ce pays et le financement de son commerce et de son industrie. D’où le fait que les plans de sauvetage de la Grèce prévoient à la fois une réduction de sa dette publique et une recapitalisation de son secteur bancaire.

Ce qui peut être organisé à relativement petite échelle – la Grèce – ne peut être étendu à l’ensemble de la zone euro, car les montants seraient gigantesques. Ainsi, lorsque des doutes apparaissent sur la capacité d’un pays d’assurer le service de sa dette (paiement des intérêts et remboursement), il faut examiner si et dans quelle mesure les banques (nationales et étrangères) peuvent faire face au défaut partiel d’un pays et, de plus en plus, aux défauts partiels de plusieurs pays. A ce taux-là, tous les instituts financiers, même ceux considérés comme les plus solides, vont finir par être ébranlés sur leurs bases.

On se met à osciller entre prophéties autoréalisatrices (DP 1922) et logiques antagonistes. Les marchés financiers s’inquiètent sans doute à juste titre des accumulations excessives de dettes publiques. Mais comment y répondent-ils? Ils couvrent leurs craintes par une majoration de la «prime de risque», c’est-à-dire par une hausse des taux d’intérêt sur les emprunts publics. Cette hausse des taux d’intérêt renchérit le coût du service de la dette, ce qui mécaniquement augmente les doutes sur la capacité des Etats à y faire face. Et plus les craintes sont grandes, plus les primes de risque s’élèvent, et ainsi de suite.

Pour tenter de ramener le calme sur les marchés financiers, les gouvernements européens ont instauré des politiques dites de rigueur ou d’austérité. L’objectif est évidemment de montrer aux marchés financiers qu’ils tiennent compte de leurs avertissements. Fini le temps où les gouvernements financent leurs projets par l’emprunt. Fini le temps où l’on vit au-dessus de ses moyens. Mais austérité rime plutôt avec frugalité qu’avec croissance. Et voilà que les marchés financiers, loin d’être rassurés, redoublent d’inquiétude. Car l’absence de croissance, voire la récession, rend encore plus lourd le poids des dettes publiques par rapport au produit national. Elle renforce donc le risque que les Etats ne parviennent pas à dégager des excédents suffisants pour réduire le poids relatif de leur dette. Au fond, dans le contexte actuel,

Dans «La Vie économique»

Le numéro de novembre de la revue publiée par le Secrétariat d’Etat à l’économie vient de paraître. Le thème du mois: «Sortir de la crise de l’euro» (les articles sont disponibles en ligne).

quoi que fassent les gouvernements, ils ont tout faux.

Il ne faudrait pas croire, pour autant, que les marchés sont cohérents. Manifestement, ils courent deux lièvres à la fois. D’un côté, les hausses des taux d’intérêt qu’ils imposent poussent les gouvernements vers la compression des dépenses. D’un autre côté, ces mêmes marchés s’effraient de cette austérité qui réduit la capacité des Etats à assumer la charge de leurs emprunts.

Enfin, comment ne pas relever et souligner qu’on peut certes montrer du doigt certains gouvernements qui ont trop longtemps vécu au dessus de leurs moyens. Mais il ne faudrait pas en déduire que lesdits marchés sont des parangons de vertu, de lucidité, de clairvoyance ou d’intelligence. Ils n’ont en effet pas hésité, durant des décennies, à prêter à qui mieux mieux des milliards et des milliards d’unités monétaires. Ils réalisaient de bonnes affaires, et les bonnes affaires ne se refusent pas. Mais aujourd’hui, ils prennent peur de leurs audaces passées. Une peur qui paralyse l’analyse et conduit à prendre des décisions soudaines et intempestives qui aggravent les maux au lieu de les soigner.

Il est plus que temps d’expliquer aux marchés qu’ils devraient faire une pause pour prendre le temps de la réflexion. Vœu pieux tant il est évident que les marchés sont incapables de réflexion. Mais qu’y a-t-il au bout de ce chemin? Une issue qu’on peut craindre dramatique et qui fait inévitablement penser à une phrase devenue célèbre (que Google attribue à différents anciens chefs d’Etat, en particulier à l’ancien président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny):«Nous étions au bord d’un gouffre, nous avons fait un grand pas en avant».

PS: La situation actuelle est si grave et ses conséquences potentielles si terribles que certains tentent de s’en tirer par des pirouettes, du genre «il suffit que la Banque centrale européenne (BCE) décide de racheter les dettes anciennes des Etats et/ou de souscrire leurs nouveaux emprunts pour que les marchés financiers se calment». La théorie tient la route. La pratique moins. De telles interventions de la BCE seraient contraires aux traités européens. L’Allemagne ne veut pas en entendre parler, pour la (très) bonne raison que les gouvernements n’auraient plus aucune raison de freiner ou réduire leur endettement. Même en faisant l’hypothèse, probablement peu réaliste, qu’une modification de la gouvernance financière de l’Union européenne soit décidée, le délai de sa mise en œuvre serait probablement suffisant pour effectuer le «grand pas en avant» évoqué précédemment. Et, à l’intention des europhobes, la Suisse, toute indépendante et autonome qu’elle soit, est tout autant concernée par cette problématique que tous nos voisins.

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Discussion

  • Je pense qu’il y aura pendant longtemps un débat pour essayer de désigner les responsables. Il est clair que si personne n’avait souscrit aux emprunts des Etats, il n’y aurait pas eu de crise de la dette, mais cette justification est un peu facile… Les racines de la crise sont plus à mettre sur le dos d’Etat vivant au-dessus de leurs moyens, à mon humble avis. Pour des raisons électoralistes.
    Quant à plaider une monétisation de la dette, je crois que c’est une folie. Mais comme l’Europe semble partie pour y venir, nous aurons tous l’occasion d’en vivre la démonstration.

  • Hé bé…!

    On est effaré, épouvanté de lire ça. Et d’autant plus qu’on sent bien que M. Ghelfi voit clair.

    Alors, si cela est vrai, si M. Ghelfi a raison, comment doit-on qualifier ceux qui par idéologie européiste ont créé cet Euro au mépris de toute rationalité économique, et qui donc, par conséquent, on pris ce risque et créé cette situation dramatique: incapables? fumistes? charlatans? irresponsables ? criminels?

  • Et si, au lieu de peser sur des Etats et des privés endettés, on leur laissait leurs taux actuels d’intérêt des dettes, mais leur imposait un amortissement supplémentaire d’un taux correspondant à la hausse du taux d’intérêt projetée, afin de réduire progressivement le risque de non-solvabilité? A moyen terme, ils seraient capables de régler leurs problèmes. J’ai une confiance très limitée dans « les marchés » que je vois surtout animés par l’appât du gain et la cupidité.

  • Je me souviens du temps où je jouais au Monopoly… ce jeu créé par… et aux conséquences dont on riait, trichait, etc.

    Qu’était-ce d’autre qu’un Monopoly des grands, ce système financier – qui est fini depuis un certain temps déjà et s’écroule devant nos yeux comme dans un rêve, au ralenti, car les mécanismes sont trop immenses, les structures trop improbables, les ramifications trop nombreuses pour que la logique du jour puisse y discerner une raison, y deviner des conséquences jusqu’au réveil brutal.

    Je méprise une chose: d’entendre encore parler de redressement possible par des spécialistes thuriféraires du système en question. (Mais c’est vrai qu’ils ont quand même des raisons valables: une panique généralisée ne servirait de rien, connaissant la nature humaine… De plus, il ne faut pas oublier les gouvernements qui profiteraient – qui en sont conscients probablement – d’une dislocation de l’Europe… Qui ou quoi en reprendrait le contrôle, paré du rôle de sauveur?)

    Je redoute une chose: qu’une autre solution ne soit pas trouvée rapidement sans trop de casse et de misère à venir…

    Car, malgré ce que je prévois (plutôt au niveau moral que financier d’ailleurs), je crois en l’Europe – la Suisse avec – et l’expérience en cours que fait l’Europe ne devrait pas être inutile pour un monde meilleur à l’avenir… 

  • Article intéressant, auquel il manque toutefois quelques éléments.
    1. Il n’est pas très pertinent d’opposer les « Etats » aux « Marchés ». les deux étant dirigés par les mêmes élites. Pensons par exemple aux carrières de Villiger, Schroeder, Blair, etc. (pour ne rien dire des Etats-Unis) et des anciens de Goldman Sachs qui prennent les commandes ces jours à Rome ou Athènes. 
    2. L’endettement des Etats ne résulte pas d’une mauvaise gestion, mais d’une politique délibérée, qui permet d’offrir des placements sûrs aux investisseurs, tout en fournissant un prétexte commode pour ne pas fournir plus de prestations aux citoyens. N’oublions jamais que toute dette est une fortune. Qui sont les gens qui encaissent ces intérêts payés avec l’impôt des citoyens? Cela est le plus souvent gardé confidentiel, même si on se doute un peu qu’il s’agit la plupart du temps de gens ayant une certains influence sur les politiques des Etats. La dette est à notre société ce que les droits féodaux étaient à l’ancien régime. (Ne me faites pas dire ce que je ne pense pas: il évident que le dérapage actuel n’a pas été planifié, mais résulte d’une avidité irrationnelle des élites et de leurs croyances aveugles dans des modèles mathématiques incompréhensibles.)
    3. Maintenant que la dette a dépassé toutes les limites, il n’y a plus qu’une solution pour sortir de la crise, le défaut. Disons-le haut et fort, la Grèce ne reçoit actuellement aucune aide. C’est elle qui aide les banques, car, elle fait du bénéfice avant payement de ses dettes. Les « aides » européennes ne servent qu’à rembourser les banques. Je pense qu’il en va actuellement de même pour la majorité des pays d’Europe. Ils n’ont donc pas besoin des banques, ce sont les banques qui ont besoin d’eux. Une faillite bancaire, ce n’est pas grave. Cela consiste simplement à décréter qu’on ne peut pas tout payer aux créanciers, mais la banque peut parfaitement continuer à fonctionner quand même. Ce n’est pas que moi qui le dit, c’est aussi Joseph Stiglitz.  Les dettes étatiques sont illégitimes car elle résultent d’une trahison des élites. Il est absurde que toute l’activité économique soit freinée juste pour les rembourser. N’oublions pas que l’argent, ce n’est que du papier. L’Europe n’est pas en ruine, nous ne sommes plus en 1945, tout a été reconstruit depuis bien longtemps. Rappelons que l’Argentine ou l’Equateur, qui ont annulé certaines de leurs dettes, s’en portent beaucoup mieux. Les citoyens européens n’ont aucun intérêt à rembourser toutes leurs dettes. Cela ne serait peut-être pas dans l’intérêt de la Suisse, pays de banquiers et de créanciers, mais tant pis! Ce serait juste quand même. Et puis, est-ce vraiment dans notre intérêt que l’Europe sombre dans le chaos? Pouvons-nous longtemps être une île de prospérité au milieu d’une continent en déclin?
    4. Bien entendu, faire marcher la planche à billets est une façon déguisée de ne pas payer entièrement les dettes. Mais pour que cela soit vraiment efficace et que cela ne pénalise pas le simple citoyen, il faudrait y aller vraiment franchement, notamment en imprimant assez de papier pour indexer les retraites, les salaires, etc. On risquerait d’en arriver à de l’hyperinflation, donc à une situation de chaos. Il me paraît donc largement préférable que les Etats suspendent le remboursement de leurs dettes. 
    5. La solution radicale du défaut étant actuellement politiquement marginale, je pense que M.Ghelfi a entièrement raison d’être pessimiste. Nous sommes partis pour une très longue crise. Le FN au pouvoir en France d’ici à quelques années? L’UDC à 50%? Je ne l’espère pas, mais je dis: pas impossible.

  • L’analyse est tout à fait correcte. N’importe quel mathématicien peut comprendre cette logique.

    L’homme est dans cette situation extrême ou il a été dépassé par son invention, le système financier international avec ses instruments dérivés. La bourse est devenue un aspirateur à monnaie, créatrice de milliardaires. Depuis la chute du mur, plus de 60 multi-miliardaires russes vivant à Londres, d’ou vient tout cet argent? A eux seuls ils pourraient résoudre le problème financier de plusieurs Etats.

    Pourtant en kg de nourriture, ils ne mangent pas beaucoup plus que l’européen moyen.

    Depuis plusieurs millénaires l’argent permet le pouvoir, mais à présent l’argent dépasse le pouvoir, le pouvoir échappe à ceux qui détiennent ces milliards, le pouvoir de ceux qui ont tout perdu devient dangereux.

    L’homme cherche à épargner, réflexe contraire aux encouragements à la consommation, résultat : la croissance stoppée net, conséquence : le système est bloqué.

    Une question: pourquoi ne fermons nous pas tout simplement les bourses? Cela imposerait ce fameux temps de réflexion que propose Monsieur Ghelfi.

    Bon courage à nous tous!!!

     

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