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La maladie des uns fait la rentabilité des autres

Quand l’industrie pharmaceutique pratique la socialisation des coûts et la privatisation des bénéfices

Est-il normal que la maladie soit à l’origine des profits parmi les plus élevés au monde? Depuis longtemps, on nous fait croire qu’ils étaient indispensables à une industrie qui vit des fruits de recherches très coûteuses et aux résultats aléatoires. Or les chiffres révèlent une autre réalité: des dividendes et des primes et autres bonus faramineux, sans parler des plus-values liées à une accumulation du capital quasi sans limites.

Pourquoi de tels bénéfices? Les brevets qui permettent à celui qui découvre de nouveaux médicaments d’amortir ses investissements lui valent pendant des années une rente d’exclusivité, un monopole de fait qui lui permet de fixer librement ses prix de vente. Même si des concurrents développent des molécules offrant des avantages similaires, les membres de cet oligopole ont partie liée: aucun d’entre eux n’a intérêt à faire pression sur les prix.

De son côté, le consommateur, le patient, n’a strictement aucun moyen de pression, si ce n’est celui de ne pas se soigner. C’est ce qui se passe souvent dans les pays dépourvus d’un système complet de sécurité sociale, aux Etats-Unis par exemple, et presque toujours dans les pays en développement.

Chez nous, comme en Europe, ce n’est plus le malade qui finance ces énormes profits mais la collectivité, au travers de caisses-maladie ou d’assurances sociales publiques. En Suisse, ce sont donc les familles, par une prime par tête totalement inégalitaire, ainsi que l’Etat – Confédération et cantons – qui sont en fait les acheteurs de ces médicaments en vertu d’une législation qui continue de permettre à l’industrie pharmaceutique de fixer ses prix de façon arbitraire et discriminatoire, différant d’un pays à l’autre. Ainsi, dans notre économie soi-disant libérale où les mécanismes du marché sont censés garantir une allocation optimale des ressources, il incombe à l’Etat et à la collectivité, au travers des caisses-maladie, de financer directement les plus-values et les bénéfices excessifs dont profitent les cadres et les actionnaires.

Certains pays l’ont compris et influent directement sur les prix. En Suisse, des négociations ont été menées mais le Conseil fédéral n’a pas le pouvoir de fixer unilatéralement les prix, à supposer qu’il en ait l’envie.

En tout cas, les rapports de forces sont très clairs, comme l’a rappelé Novartis après l’annonce de 320 licenciements à Nyon. C’est, a-t-elle dit, le résultat de pressions sur les prix. Si ce n’est pas du chantage, ça y ressemble diablement. Dans un pays où chaque impôt, où chaque dépense fait l’objet de décisions démocratiques – par le peuple ou par ses élus – il serait peut-être temps que les pouvoirs publics se penchent sur les marges que prend cette industrie.

Plusieurs voies possibles: intervenir sur les prix, ou exiger de l’industrie le versement d’une ristourne sur ses ventes ou encore prélever un impôt spécial sur ses bénéfices excédentaires. Peut-être pourrait-on aussi, maintenant qu’on y licencie à tour de bras pour préserver les marges et les bénéfices de demain, réclamer à ces entreprises qu’elles financent les salaires des employés qu’elle met au chômage plutôt que ces compensations incombent, une fois de plus, à la collectivité, sollicitée en l’occurrence au travers de l’assurance-chômage.

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Discussion

  • Mais peut-être devrait-on surtout parler maintenant, comme le demandait le PS du canton du Tessin par exemple, de la nationalisation pure et simple des entreprises pharmaceutiques. La recherche et la production de médicaments est un service public, qui doit être soustrait à la concurrence et au profit.
    Gageons que l’outrecuidance des sieurs dirigeants de Novartis permette d’avancer sur ce chemin.

  • Ce n’est pas la maladie qui fait le profit des pharmas, mais la guérison !
    Rien ne vous oblige à vous soigner, vous pouvez très bien dire à votre médecin « c’est trop cher, je préfère souffrir (ou mourir) … » 

    Ces deux boutades pour en introduire une autre, entendue du Prof Burkhardt de l’EPFL, fondateur de l’institut de microtechnique, lors de sa leçon terminale :
    « au début de ma carrière je voulais faire des jouets. ensuite je suis devenu sérieux et j’ai travaillé à la robotique industrielle. Et maintenant je conseille à tous les étudiants de travailler dans le médical, parce que les vieux dans mon genre, on est prêts à payer des millions pour vivre quelques années de plus ». 

    C’est exactement ça : le marché de la santé est en plein boum parce que la demande est potentiellement infinie. La Suisse a de la chance de disposer de nombreuses entreprises bien placées dans ce secteur, car ainsi les profits restent (ou viennent) dans le pays plutôt que d’en sortir…

  • Des médicaments efficaces et sûrs, c’est essentiel! Mais n’oublions pas qu’il existe plusieurs médecines, complémentaires les unes des autres.

  • Très bon point de vue.
    Je rajouterais que la recherche est financée au travers de nos impôts, ceci par le biais des hautes écoles.
    Qui forme les chercheurs? Qui fait la recherche « de base », celle qui est indispensable pour construire par dessus une recherche plus appliquée et trop coûteuse et trop incertaine pour une politique du court terme.
    Ces entreprises posent des brevets, c’est bien… on se fait plein d’argent sur ces brevets, mais finalement celui qui aurait le plus de droit sur un brevet c’est l’Etat.
    Maintenant pour le bien de l’innovation, la seule solution serait de redonner ceux à qui les idées appartiennent, le peuple et tout le monde, et non des privilégiés qui arrivent à faire croire que la montagne leur appartient, car ils ont fait les 2-3 mètres les séparant du sommet, quand d’autres ont fait tout le travail pour arriver jusqu’à ces 2-3 mètres.

    Une autre solution intéressante serait d’étatiser les brevets. Le brevet appartenant à l’Etat qui ensuite redonne une partie des bénéfices aux entreprises.

  • 5
    Edouard Dommen says:

    Les autorités fédérales pourraient commencer par autoriser les importations parallèles de médicaments, ce qui soulagerait les malades et leur assurance maladie qui subventionnent les entreprises pharmaceutiques par le biais de la protection actuelle.

    • L’importation parallèle était justement l’objet de l’initiative Denner, malheureusement repoussée, malgré quelques défauts faciles à corriger, car trop d’intérêts étaient en jeu. Son sort a été scellé quand même une partie de la gauche s’est laissé embobiner par les arguments des pharmas… et par son aversion pour Karl Schweri. Avec les 3 partis bourgeois contre (selon la délicieuse expression allemande « Wes Brot ich ess, des Lied ich sing ») et le PSS divisé, elle n’avait aucune chance. Voir :
      http://www.domainepublic.ch/articles/8557
      http://www.swissinfo.ch/fre/index.html?cid=1919712

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