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L’UDC en quarante militants et sept leçons

Acteur majeur de la scène politique suisse, le parti de Christoph Blocher inspire les auteurs, à l’Université comme dans la presse satirique

Dans la présente campagne électorale, les stratèges de l’Union Démocratique du Centre ne parviennent pas à dicter l’agenda comme ils l’avaient fait il y a quatre ans. Cette manifeste perte d’influence, ils ont de quoi la compenser: on estime que la «machine à fric» de l’UDC a produit un trésor de guerre de 20 millions de francs, lui permettant de dépenser à elle seule davantage que tous les autres partis réunis pour les élections nationales de cet automne.

Ce somptueux budget ne suffira pas à faire de l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher un député au Conseil des Etats. Il n’y croit d’ailleurs pas lui-même, tandis que le président Toni Brunner semble avoir oublié l’objectif fixé de rassembler 30% des suffrages pour le Conseil national.

Le fléchissement de l’UDC rend particulièrement intéressants les éclairages donnés par deux publications récentes sur ce parti qui se revendique porteur de suissitude parfaite et s’avère en réalité tout à fait unschweizerisch. Cela dans la mesure où il se montre très peu porté sur les attributs du système helvétique, fait de compromis, d’arrangements et d’atermoiements aussi énervants que finalement efficients.

Si elles se complètent bien sur le fond, ces deux publications diffèrent en tous points par la forme et par le ton.

Sous le titre Militants de l’UDC – La diversité sociale et politique des engagés, Philippe Gottraux et Cécile Péchu signent un ouvrage qui livre 300 pages d’un texte compact réparti en neuf chapitres massifs. Dans leur langage de sociologues, les auteurs veulent objectiver l’interprétation des entretiens approfondis qu’ils ont conduits dans les années 2004 à 2006 avec 20 militants de Zurich et autant de Genève ainsi que des observations faites dans les circonstances de la vie du parti que les Alémaniques appellent «Parti suisse du peuple». S’il arrive au terme de tant de pages savantes, le lecteur sait tout sur l’ambiance des années glorieuses de l’UDC triomphante, galvanisée par la présence de son leader au Conseil fédéral.

Elle est par définition plus drôle, L’UDC en 7 leçons données sous la direction de David Laufer qui a pu compter sur les analyses de huit observateurs attentifs (dont deux collaborateurs de Domaine Public) et surtout sur les contributions d’un trio de rédacteurs particulièrement en verve travaillant pour l’hebdomadaire satirique Vigousse, Laurent Flutsch en tête. Ce Petit manuel à l’usage des citoyens se présente en format géant (24 x 31 cm), favorable à l’aération de textes dont la mise en page soignée s’anime de dessins et recherches graphiques, avec exercices, jeux et devinettes en encadrés. Le tout forme un ensemble alerte, de la plus haute actualité grâce au bouclement tardif de ce Guide Vigousse n°1 tiré à 4500 exemplaires.

Par-delà leurs différences de forme et de propos, les deux publications se font écho et s’éclairent mutuellement.

L’enquête sociologique d’abord. Selon un schéma communément admis, l’UDC réunirait paradoxalement deux types de militants que tout devrait opposer. Il y aurait d’une part la foule de ceux qui se sentent les «perdants» de l’internationalisation économique et de la société multiculturelle et, d’autre part, les grands«gagnants» de cette évolution. Or les portraits des quarante militants étudiés de près révèlent toute la variété des raisons d’adhérer à un parti à la fois nationaliste et protectionniste, ultralibéral et antiétatiste, viscéralement populiste et méfiant à l’égard des élites et autres têtes pensant faux. Par-delà les différences de trajectoires, logiques et motivations personnelles, malgré les écarts individuels par rapport à telle position de leur parti commun, les militants de l’UDC se laissent ranger en six catégories distinctes: les «populaires» qui marchent à l’instinct et dont certains sont venus de gauche; les «déclassés» qui correspondent en gros aux perdants précités en mal de reconnaissance ou d’intégration sociale; les jeunes antieuropéens qui surfent sur la dernière vague duSonderfall insubmersible; les méritants qui consacrent tous leurs efforts au maintien de leur indépendance économique ou à la lutte contre le déclassement; les libéraux qui se sentent mieux défendus par les «démocrates du centre» que par les radicaux dits du centre-droit; les idéologues et moralistes qui s’alignent vraiment sur les positions et les principes du programme UDC.

Dans leur conclusion, Philippe Gottraux et Cécile Péchu parviennent à expliquer ce qui rassemble les militants, toutes catégories confondues et tensions internes constatées, dans un engagement fondé sur des valeurs assez communes pour permettre une relative cohésion.

De son côté, le Petit manuel fait moins dans l’analyse en profondeur que dans l’approche générale et méthodique, fine et drôle en toutes ses sept «leçons». A chacune son titre en forme de jeux de mots et son texte en phrases et citations drôles. Mais attention, les formulations recherchées ne sont jamais gratuites, toujours significatives. Elles amusent par leur tournure mais renvoient à un contenu consistant, elles font sourire au premier abord mais ont en réalité une gravité et une justesse qui frappent. Les têtes de chapitre sont de petits chefs-d’œuvre: de «La démocratie, us et abus» aux Jeunes UDC purs et durs jusque dans leurs abstinences mais qui «se lâchent sur la Toile», en prenant pour la plupart la précaution du pseudo. On passe par «L’argent: achat de pouvoir», qui traîte du financement de l’UDC et des autres partis en commençant par un délicieux «Sur nos ronds quand le soleil…». Mention spéciale pour le titre de la plus joyeuse leçon du Petit manuel, consacrée à la modeste place laissée par l’UDC à «ses» femmes, confinées au foyer, voire à l’étable: «Moi Tarzan, toi Heidi». Compliment suprême: on frise, en plus léger, le niveau du Canard enchaîné dont les Dossiers ont manifestement inspiré les rédacteurs du premier Guide Vigousse.

C’est à ce dernier que l’on peut emprunter une conclusion générale en forme de boutade, valable pour les deux publications récentes sur l’Union Démocratique du Centre. Dans cette appellation francophone, «le seul terme qui ne soit pas fallacieux, c’est du».

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Discussion

  • <Merci aux auteur(e)s pour avoir cernés avec autant d’acuité la vacuité du discours et de l’action de l’UDC

    • D’accord, tout est dit ou presque à ce sujet, sauf peut-être une chose que l’on oublie souvent en tant que citoyen de gauche ou plutôt à gauche, et surtout en tant que citoyen démocrate, c’est qu’environ 15-20 % des nos populations, tant helvétiques que des pays proches, ne sont foncièrement pas démocrates, mais sont pour la loi du plus fort avec un chef charismatique à leur tête. C’est triste à dire dans une des plus vieilles démocraties, mais c’est comme ça. Vouloir fermer les yeux sur ce constat, c’est aussi ne pas comprendre fondamentalement le succès de l’UDC auprès de ces électeurs-là.

    • Entre nous soit-dit, Bravissimo, est-ce que la démocratie ce n’est pas précisément ça? Le fait que les populations observent les forces politiques en présence et se demandent lesquelles sont les plus sérieuses, les plus puissantes, et par conséquent les plus crédibles. Finalement elles votent pour les plus forts, espérant ainsi que ces puissances tiendront compte des demandes exprimées par l’électorat.
      Personnellement je pense que la démocratie exprime la perception qui existe dans la population du rapport de force réel au sein des groupes dirigeants. Et les partis gagnants le sont précisément parce que le peuple pense qu’ils sont les plus forts. Ceala vaut autant pour la gauche que pour la droite. Le pouvoir, démocratique, va au pouvoir réel.
      Depuis qu’on connait la démocratie moderne en Suisse, les radicaux se sont présentés, dans les cantons protestants, comme les plus forts, les patrons, parce qu’ils avaient gagné la guerre civile de 1847 et depuis ils détenaient ainsi le vrai pouvoir. Dans le canton de Vaud on votait radical parce que les radicaux tenaient « le château » et donc on espérait, si on avait des relations avec un élu radical, avoir des bonnes relations « au château ».
      Dans les cantons catholiques, qui avaient perdu la guerre civile, le parti conservateur tenait le pouvoir localement, et c’est pourquoi l’électorat majoritaire votait pour les conservateurs, pour être bien vus. Et les conservateurs tenaient compte un peu des demandes des gens, aidés par les curés.
      Pendant longtemps, c’est à dire pendant toute l’après guerre et jusqu’à la fin de la guerre froide, la force sociale démocratique a eu un fort prestige auprès des électeurs car elle apparaissait comme la force politique capable de redistribuer aux salariés un peu des fruits de la croissance économique. Les maîtres de l’économie avaient conclu un accord avec les chefs de la social démocratie, dans toute l’Europe, pour écarter le danger communiste soviétique, et pour cela, on était d’accord de payer un prix: création des assurances sociales, participation des socialistes au gouvernement, etc. En votant socialiste l’ouvrier, l’employé espérait en retirer un avantage pratique. Il espérait aussi avoir ainsi un peu accès au pouvoir et se faire des relations utiles « au château » cantonal et fédéral.
      Depuis la chute du mur de Berlin, le peuple a senti instinctivement que les partis sociaux démocrates n’étaient plus vraiment intéressants puisqu’ils n’avaient plus rien à distribuer. Les forces de l’économie libérale avaient gagné. Il n’y avait plus d’URSS, plus de danger communiste, donc le patronat ne serait plus disposé à payer le prix qu’il avait payé pendant les 50 années passées. A quoi bon dans ces conditions voter socialiste?
      Sentant celà la masse s’est graduellement détournée des partis sociaux démocrates et c’est cela la raison de leur déclin inexorable. A chaque élection ils ont perdu des suffrages et ils vont continuer d’en perdre. Ils essaient sans grand succès de compenser leurs pertes dans la classe salariée en poussant des thèmes sociétaux: féminisme, idéologie soixante-huitarde, libéralisme moral, droit des gays etc., mais cela n’intéresse pas vraiment la masse, qui pense surtout à ses fins de mois.
      Le basculement n’a pas profité aux partis du passé: radicaux et démo-chrétiens, héritiers du XIXème siècle. Ces partis en effet se sont compromis dans l’impasse européenne. Si ça avait marché, les suffrages auraient confirmé ce succès. Le peuple aurait senti qu’il fallait soutenir les gens puissants au château de Bruxelles. Mais tout cela est en train de s’écrouler piteusement, calamiteusement.
      Donc, pour le moment, en Suisse, les gens misent principalement sur la nouvelle force sociale paraissant dominante: la nouvelle vague patronnale, à la Blocher, qui a remplacé l’ancienne garniture radicale du « radicalisme des affaires » et du vieil establishment (« Filz ») qui s’est planté notamment dans l’affaire Swissair etc. Cela explique le triplement de l’UDC.
      De plus comme on n’est plus dans une ère de croissance optimiste mais dans une ère de probable récession et d’inquiétude, on ne pense plus tant à se partager les fruits de la croissance, mais bien plutôt on est inquiet du retour d’une certaine pénurie et donc on souhaite réserver aux Suisses les bienfaits des institutions sociales. Le gâteau va diminuer, n’augmentons pas le nombre des bénéficiaires.
      Tout cela explique que les suffrages vont principalement au parti qui a compris cette nouvelle situation et se pose en garant de l’acquis du peuple suisse travailleur.
      Marginalement, d’autres sujets sont apparus: le souci environnemental, que les partis dits bourgeois avaient négligé et que l’extrême gauche avait tenté de monopoliser avant que des transfuges du radicalisme (Verts lib) ne leur disputent ce monople. Mais cela ne pèse pas très lourd. Là aussi, tout se joue sur la crédibilité: pour la portion de la population surtout motivée par l’environnement, les Verts ont été attrayants tant qu’ils étaient les seuls porteurs de cette offre. Depuis que des gens sérieux, c’est à dire bourgeois et patronaux, représentant les riches, se soucient d’environnement, l’électeur se détache un peu des Verts, puisque ce sont des gauchistes, donc moins crédibles que des gens comme le Dr Haury & Cie. Là encore, le suffrage va là où est la force, du moins la force perçue.
      C’est ça la démocratie.

    • 1.3
      nour (= Bravissimo)

      @curieux, …. Bravissimo devient nour. J’avais choisi l’ancien pseudo à propos d’un seul article, et je choisis maintenant nour, la lumière en arabe, c’est d’actualité, surtout avec l’admiration que je porte aux jeunes de Lybie et de Syrie et d’ailleurs, à leur courage, et aussi à tout ce mouvement d’indignés, au Chili et aillleurs, dont ce sera une fête aujourd’hui.
      Et puis changer de pseudo, c’est aussi mon caractère; je me souviens d’une exposition Van Dongen, à Martigny, où on voit que le peintre a signé presque tous ses tableaux avec une autre signature … j’ai admiré ses oeuvres d’autant plus!
      J’en reviens au débat sur l’UDC, très brièvement cette fois. Vous êtes de droite et je suis de gauche, point à la ligne; je dois dire que je lis volontiers des journaux de droite, parce que je suis avant tout démocrate et je ne crois pas que mes idées sont meilleures que les autres. Le problème, comme déjà relevé dans l’introduction de Laurent Flutsch dans « l’UDC en 7 leçons », c’est que dans « Union démocratique du Centre » le seul terme qui ne soit pas fallacieux c’est « du » …
      Alors, quand vous dites c’est ça la démocratie, c’est très ambigu, puisque, comme déjà dit, une démocratie doit mettre un cordon sanitaire autour des mouvement non-démocrates comme l’UDC, tout simplement déjà pour survivre.
      .
      .
      .
      C’étaient quelques instants de silence en respect pour tous les jeunes Leïla et Mohammed qui meurent pour la démocratie dans les pays arabes, ou qui en Suisse travaillent durement pour notre bien-être commun.

  • C’est très bien que des universitaires étudient la diversité sociale et politique des engagés dans l’UDC. Parmi ces engagés, on trouve bien entendu aussi des entrepreneurs, des médecins, des juristes, des historiens, des professeurs et instituteurs et autres personnes avec une formation supérieure. Mais cela ne signifie nullement que ces gens soient recommandables. Ils ne se démarquent pas de la politique du parti UDC nationaliste, protectionniste, xénophobe, populiste, ennemi d’une justice indépendante qui respecte le droit international auquel la Suisse a adhéré. Ils n’ont pas protesté contre le affiches anti-minarets, ils ne protestent pas contre les affiches contre l’immigration et autres horreurs du même genre. Ils me rappellent les milliers de juristes, juges, fonctionnaires supérieurs et entrepreneurs allemands qui ont collaboré en silence avec le régime nazi: le manque de courage civil les rend co-responsables des crimes commis. Le manque de clarté des engagés UDC les rend défenseurs silencieux de la xénophobie, du populisme, d’une justice dépendante de la vox populi propagés par l’UDC. Et ils ont moins de circonstances atténuantes que les Allemands précités: ils ne risquent pas leur vie, juste l’exclusion du parti dans le pire des cas.

1 Rétrolien

  1. […] avec d’ailleurs la parution récente de différentes publications sur l’UDC (voir notamment un article de Domaine Public à ce sujet) – et se poursuivra à l’évidence après les élections. Il a […]

    Cité par J-6 : 20 ans d’UDC en Suisse : les remèdes | Raphaël Mahaim au Conseil national - 17 octobre 2011 à 6 h 53 min

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