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Recherche: quand Syngenta finance une chaire à l’EPFZ

A quelles conditions un financement privé respecte-t-il encore la crédibilité scientifique?

Photo Beat Doebeli
Photo Beat Doebeli (licence CC)

Depuis des années, la majorité des instituts universitaires de Suisse entretiennent d’étroits liens avec le secteur privé, dans les sciences biologiques et techniques tout particulièrement.

La moitié environ des 110 millions de francs qu’il aura fallu pour construire la nouvelle bibliothèque de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le Rolex Learning Center, a été récoltée auprès des plus importantes entreprises du pays. Des financements indispensables fournis notamment par Credit Suisse, Logitech, Novartis, Nestlé, Losinger, Sicpa et, naturellement, Rolex.

Si les financements privés permettent des investissements importants dans un secteur vital pour la société et l’économie suisse, ils représentent sauf cadrage réglementaire un danger potentiel pour l’autonomie de la recherche et la liberté de l’enseignement supérieur. La prévention s’impose avec la multiplication des exemples. Ces derniers vont des entreprises pharma qui financent des chaires à Nestlé qui installe son centre de recherche dédié à la «nutrition de santé» à l’EPFL, en passant par les banques qui sponsorisent l’enseignement de l’économie ou par Syngenta qui finance une chaire sur les agroécosystèmes durables.

Prenons ce dernier exemple. La multinationale suisse Syngenta, leader mondial du commerce des produits phytosanitaires, versera dix millions de francs en dix ans une chaire rattachée à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). Ainsi le premier producteur mondial de pesticides soutient un cours intitulé«agroécosystèmes durables» ? Or l’entreprise bâloise en question est connue pour ses pratiques commerciales peu durables, dont elle a fait une démonstration particulièrement spectaculaire dans le cas du dangereux pesticide Paraquat. La contradiction entre le développement durable et la maximisation des ventes de pesticides est flagrante.

La chaire prévue s’inscrit dans la World Food System Initiative, un programme de l’EPFZ centré sur les thèmes de la sécurité alimentaire et de l’agriculture durable. Or, Syngenta figure parmi les leaders mondiaux dans la fourniture de semences et la manipulation génétique des graines. A l’instar d’autres multinationales, elle soutient que l’industrie peut apporter une contribution décisive à la résolution des problèmes de la faim dans le monde. Inversement, des experts comme par exemple Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, dénoncent l’existence de marchés oligopolistiques et proposent des solutions fondées sur des pratiques plus écologiques et durables. De fait, on doit s’interroger sur le paradoxe consistant à réaliser des recherches sur la sécurité alimentaire grâce aux subsides d’une entreprise soupçonnée de mettre en cause cette sécurité.

Jusque dans les années quatre-vingts du siècle dernier, la recherche agricole demeurait l’apanage des institutions publiques. Mais depuis que la loi autorise le brevetage des gènes modifiés, le paradigme a changé et le secteur privé s’est lancé à fond dans la recherche. Syngenta détient un grand nombre de brevets, dont ceux qui couvrent la séquence génétique d’une quarantaine d’espèces végétales – limitant d’autant la recherche publique dans ce domaine.

On l’a bien vu dans le cas du très controversé Golden Rice. Créé grâce à une recherche publique effectuée au sein de l’EPFZ, ce riz a failli ne jamais être distribué parce qu’il recourt aux éléments couverts par quelque septante brevets déposés par différentes multinationales. Ces dernières, suite à de laborieuses procédures, ont finalement accepté de livrer ce riz sans que l’ETHZ doive payer d’énormes royalties.

La Déclaration de Berne a mené une enquête pour comprendre si et de quelle manière Syngenta influencera l’enseignement auprès de la haute école fédérale de Zurich. Concrètement, ce partenariat permet à un représentant de Syngenta de siéger au Comité de sélection de la chaire Syngenta. Certes, cela fera un seul membre dans un groupe de seize personnes, mais quand même une voix délibérative susceptible d’émettre des réserves à propos de telle ou telle candidature. Par ailleurs, les intérêts commerciaux de l’entreprise seront selon toute vraisemblance pris en compte lorsqu’il s’agira d’orienter la recherche et l’enseignement  

En l’absence d’une motivation de pure utilité publique, la recherche dans le secteur agricole risque fort de négliger certaines cultures vitales pour les populations des pays où la sécurité alimentaire n’est pas assurée. En effet, la recherche se concentrera sur les très rentables monocultures d’exportation (maïs, soja, coton, etc.). Certaines ONG viennent de critiquer la position dominante de l’industrie agrochimique dans la recherche agricole en Afrique, orientée sur les OGM et les biotechnologies.

Cet exemple met en évidence les dangers que peut représenter le développement du sponsoring privé pour l’autonomie de la recherche publique, qui doit être garantie dans l’intérêt public. Il incombe au législateur de préciser les conditions-cadre permettant de garantir cette autonomie de même que la liberté de l’enseignement.

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