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Expansionnisme suisse

Un appel du président de la province italienne de Sondrio relance le feuilleton de politique-fiction sur l’élargissement de la Suisse

Dans les années trente, des milieux certes minoritaires préconisaient l’annexion de certaines parties de la Suisse par les puissances de l’Axe. Cette attitude trouva notamment un écho au sud des Alpes où, à la suite d’un discours de Mussolini qualifiant le Tessin d’«abâtardi et germanisé», un mouvement irrédentiste prôna l’annexion des régions italophones helvétiques par l’Italie fasciste.

Dernièrement le discours s’est inversé. Plutôt qu’une désagrégation de la Suisse (réclamée en dernier lieu par Kadhafi), on parle d’élargir le territoire helvétique en accueillant certaines régions limitrophes.

En juin 2010, la proposition est venue de l’UDC. Une Magna Helvetia de 25 millions d’habitants intégrant en tant que nouveaux cantons certaines régions voisines (Alsace, Bade-Wurtemberg, Vorarlberg, Savoie, Aoste, certains provinces lombardes,…) dont une majorité de la population en ferait la demande. On se souvient de cette boutade, déposée au Conseil national par le député jurassien Dominique Baettig et signée également par le président du parti Toni Brunner. Une provocation envers l’UE: «Vous voulez intégrer la Suisse dans l’Union européenne, l’annexer, nous voulons inverser le processus», affirmait le député UDC Hans Fehr, président de l’Association pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN). Le Conseil fédéral a rapidement combattu la motion en déclarant que celle-ci «nuirait de manière grave aux relations avec les États concernés».

Aujourd’hui la requête d’Anschluss à la Confédération émane directement d’autorités régionales italiennes. La nouvelle politique de rigueur financière italienne, adoptée le 13 août, prévoit la suppression des provinces les plus petites. Le président de la province lombarde de Sondrio, craignant la suppression de son entité administrative, a affirmé vouloir proposer un référendum permettant aux citoyens de choisir entre rester en Italie et dépendre de Rome ou rejoindre le proche canton des Grisons.

La Valteline, une région de la province de Sondrio, est historiquement liée à la Suisse. Bien qu’elle ne figure pas parmi les régions de la Grande Suisse rêvé par l’UDC, elle a été dominée durant longtemps par les Grisons. Au cours du 18ème siècle, une partie de l’élite locale avait même envisagé que la Valteline devienne la quatrième ligue des Grisons. En 1797, Napoléon enlevait définitivement la Valteline aux Grisons. Après la défaite de l’empereur, les Suisses ont bien tenté de la reprendre. Mais quand les troupes suisses ont essayé de conquérir la vallée en 1814, celle-ci était déjà occupée par les Autrichiens. Elles se retirèrent sans combattre. L’année suivante au congrès de Vienne, les négociateurs suisses tergiversèrent (les protestants ne voulaient pas un autre canton catholique) et la Valteline fut finalement attribuée à l’Autriche.

La proposition du président de la province de Sondrio a été prise au sérieux du côté suisse de la frontière. Cassiano Luminati, président de la région Valposchiavo (partie italophone du canton), tout en affirmant la non faisabilité de cette proposition, entend réfléchir à la création d’une région transfrontalière autonome regroupant deux vallée italophones des Grisons – Poschiavo et Bregaglia -, la Valteline et la Valchiavenna.

La proposition italienne est une provocation liée à la politique intérieure italienne. Néanmoins selon Luminati elle relance un débat d’actualité: la création de nouvelles entités administratives régionales. Un processus en cours, tant en Suisse qu’en Italie, mais qui devrait tenir compte du fait que certaines régions, unies d’un point de vue historique, économique et culturel, appartiennent à des Etats différents. L’Europe des régions devrait compléter l’Europe des Etats.

Entre temps, d’autres petites communes italiennes situées à la frontière avec le Tessin et menacés également de disparition à cause de leur petite taille ont envisagé de demander l’annexion à la Suisse. Les problèmes des travailleurs frontaliers et de la rétrocession des impôts seraient ainsi résolus.

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Discussion

  • Cette question est beaucoup plus sérieuse qu’il n’y paraît.

    Il se pourrait que l’expansion territoriale de la Suisse ne soit pas encore terminée. La Suisse est un  noeud de trois sous régions médiévales qui sont la Lombardie ou royaume d’Italie (Italie du Nord), le royaume de Bourgogne ou Haute Bourgogne (territoire : Suisse romande actuelle, Savoie, Dauphiné, Franche Comté à quoi s’est ajouté plus tard la Provence) duché d’Alémanie ou Souabe (Suisse allemande actuelle, Alsace, Bade-Württemberg, Vorarlberg, Grisons).

    On constate que ces trois régions fonctionnaient en vase clos. Même les mariages entre grandes familles dynastiques et féodales se faisaient en circuit fermé dans cette région, le cas le plus connu étant celui de la reine Berthe, fille du duc Bourcard d’Alémanie et épouse du roi Rodolphe II de Bourgogne.

    Après le grand interrègne, la région alpine s’est organisée localement (Waldstätten, etc.) mais sans perdre ses ambitions en Italie du Nord, d’ou les guerres d’Italie jusqu’à Marignan 1515. Berne et Fribourg, fondées par les ducs de Zähringen, ont conservé les ambitions « bourguignones » de leurs fondateurs. Elles seront donc concurrentes des comtes puis ducs de Savoie qui eux aussi voulaient rassembler le territoire de l’ancien royaume de Bourgogne. La maison de Savoie a réussi à dominer un temps le Pays de Vaud, mais finalement c’est Berne qui a gagné la partie en annexant l’essentiel de la Bourgogne « transjurane » en 1536 et en évinçant la maison de Savoie. Les Suisses ont tenté aussi de reprendre la Souabe, mais ce fut un échec (guerre de Souabe, paix de Bâle 1499).

    C’est pourquoi la Suisse a du se restreindre au territoire exigu entre le Tessin les Alpes et Jura, le lac Léman et le lac de Constance. La consolidation de grands états nationaux autour d’elle a stoppé son expansion dans sa zone naturelle. A noter tout de même quéconomiquement ces régions sont encore aujourd’hui des provinces de la métropole suisse.

    Aujourd’hui tout a changé puisque les états autour de nous ne sont plus souverains. Le pouvoir de l’empire (pardon moor) favorise la création de régions transfrontalières pour mieux dissoudres les états nations selon une théorie inventée, peut-être, par Denis de Rougemont. D’ou la floraison de mouvements régionalistes: ligue du Nord, séparatisme alémanique, mouvement Franche-Comté, Alsace d’abord, etc. Tous ces mouvements centrifuges veulent prendre la poudre d’escampette de l’Italie, de la France, Autriche etc. et même du machin de Bruxelles en faillite. En effet ce sont des régions riches qui en ont plein le dos d’engraisser les classes politiques corrompues et incompétantes de Paris, Rome, Bruxelles, etc. et ne veulent pas être plumées pour combler le tonneau des danaïdes de la faillite française, italienne européenne, etc.

    Toute la question est: ce mouvement de dissolution réussira-t-il à dissoudre aussi la Suisse?Selon moi non. Il est donc bien évident que pour toutes ces régions, la Suisse, avec sa monnaie, sa place financière, sa neutralité, sa démocratie directe, etc, etc, est attractive, surtout compte tenu de ce que l’Union Européenne devient une prison des peuples et de toute façon est un échec.

    Donc, rien d’étonnant dans ce qui se passe.

    Je rappelle encore deux points:

    En 1918 avec le mouvement pro Vorarlberg 80% de la population vorarlbgeoise s’est prononcé pour le rattachement à la Suisse. Les autorités suisses n’ont pas donné suite à cause des pressions des puissances mais peut-être aussi parce que les radicaux et les protestants dominants ne voulaient pas d’un nouveau canton catholique. Selon des sondages récents, plus de 50% des Vorarlbergeois désirent devenir suisses. Ils n’ont plus aucune confiance dans la neutralité autrichienne et encore moins dans la pétaudière européiste.

    Au sujet de la Valteline, elle a été un pays sujet des Ligues Grisonnes pendant des siècles. En 1815 la Valteline a demandé à devenir suisse. L’unique raison pour laquelle cela a été refusé est que les dirigeants des Grisons (famille Planta, Salis, Sprecher & Cie) étaient indignés que ces sujets prétendent être placés sur un pied d’égalité avec eux. Peut-être qu’aujourd’hui les choses ont changé. Les Grisons accepteraient peut-être de donner l’galité à la Valteline.

  • 2
    Pedro del Río says:

    Avec une union entre Valtelline et Grisons on obtiendrait un canton à majotiré italophone. Je doute que les germanophones des Grisons actuels accepteraientt de devenir une minorité.

    • Probalement pas. Mais ce que je voulais dire c’est que si, en 1815, il était impensable pour les gens des Grisons que la Valteline ne soit plus leur pays sujet, et plutôt que d’accepter cette prétention insupportable ils se sont opposés à son entrée dans la Confédération, l’eau a coulé sous les ponts depuis, et aujourd’hui ils accepteraient peut-être un canton de la Valteline, à égalité avec eux.

      Il s’agirait d’un 27ème canton, pas d’une union entre la Valteline et les Grisons. Cela ne changerait donc rien aux relations majorité-minorité au sein des Grisons eux-mêmes.

      Cependant votre remarque me donne à penser qu’en profondeur les esprits ont peut-être moins évolué que je ne le croyais. Cela confirmerait la thèse du caractère profondément conservateur de toute communauté humaine, surtout en Suisse.

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