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La rencontre de l’art et de la nature à Môtiers (NE)

Une balade artistique dans le Val-de-Travers, à découvrir encore jusqu’au 18 septembre

Photos Pierre Jeanneret Photos Pierre Jeanneret
icone auteur icone calendrier 27 août 2011 icone PDF DP 

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Les expositions de «sculptures» (mais le terme est trop réducteur) en plein air se multiplient: Bex & Arts, Jardin alpin à Champex, parc de Mon-Repos à Lausanne, etc. Elles ne constituent pas seulement un effet de mode, comme on pourrait parfois le penser. Elles répondent à une interrogation fondamentale du public – même inconsciente et non explicite – sur les rapports (de complicité ou d’antinomie) entre paysage et œuvre d’art, nature et culture.

Galerie de photos en fin d’article

La manifestation de ce type qui a lieu tous les quatre ans à Môtiers nous paraît particulièrement intéressante et séduisante. En mobilisant quelque 200 bénévoles, elle contribue d’abord à la cohésion de ce village du Val-de-Travers, une région qui fut industriellement sinistrée suite à la récession des années 1970, mais qui connaît aujourd’hui un essor économique réjouissant.

On ne saurait évoquer Môtiers sans rappeler l’ombre de Jean-Jacques Rousseau, qui y élut domicile de 1762 à 1765. C’est d’ailleurs près de sa maison, au cœur du village, que commence – ou se termine – le parcours du visiteur, avec le titre du Contrat social placé sur un bûcher: la condamnation de ce grand texte politique à Genève explique d’ailleurs le refuge de Jean-Jacques en Pays de Neuchâtel.

Nous découvrons ensuite – le terme est adéquat car certaines pièces sont volontairement un peu cachées – 69 œuvres, concentrées dans le bourg (à l’extérieur ou dans des granges et autres bâtiments), puis réparties dans la plaine, et surtout dans la grande et belle forêt pentue de feuillus et de conifères qui le domine. Précisons en passant que la balade artistique d’environ trois heures n’est pas de tout repos et s’adresse plutôt à un public ingambe! Vers le milieu du parcours, une sympathique buvette offre de bons produits du terroir, ce qui est une autre manière d’intégrer l’art dans une région, avec son âme qui réside aussi dans ses nourritures terrestres.

On prendra soin de ne pas suivre les faux poteaux indicateurs de tourisme pédestre, qui renvoient aux caractéristiques géologiques de cette région jurassienne… La forêt semble être le lieu de tous les sortilèges. Un troll de Sylvie Fleury, Guardian, nous surplombe et semble veiller sur nous. Il faudra faire preuve d’attention pour découvrir, à l’entrée d’une grotte, le dernier ours du Val-de-Travers. Une œuvre sort du lot, l’admirable «harpe» Eole s’en mêled’Etienne Krähenbühl, à l’entrée d’une autre grotte et jouxtant une sublime cascade «rousseauiste», dans un paysage de calcaire que n’aurait pas renié le peintre Courbet.

Certaines œuvres, notamment celles faites de bois, comme Claire-voie de Mireille Fulpius, une double haute barrière aux douces courbes dans une clairière, semblent communier avec la forêt environnante. Tandis que d’autres artistes jouent sur le hiatus entre la nature et la présence d’objets incongrus, en particulier des témoins de notre agitée civilisation urbaine et surtout autoroutière: ainsi le mur anti-bruit de Gilles Aubry, Reversible sound wall, placé en pleine forêt.

On peut certes reprocher à certains créateurs de pécher par intellectualisme: c’est-à-dire que l’idée, le concept, voire la thèse sont énoncés en un langage esthétiquement et techniquement minimaliste, proche des ready made que l’on a souvent vus… On appréciera donc particulièrement des œuvres témoignant d’un réel travail sur la matière, comme Elephant rock de Christopher Füllemann, réalisé en matières synthétiques, d’où l’on a, par ailleurs, une large vue sur le village et le vallon. Parmi les travaux qui affirment délivrer un message, une mention particulière à Marcus Egli: la mytiliculture est la culture de moules dans l’eau de mer, pratiquée sur des pieux ; en recouvrant ses pieux de petits personnages stylisés, tels les joueurs d’un jeu de football de table, il pose une question fondamentale sur «l’élevage» des êtres humains dans le conformisme.

Il serait vain de décrire ici toutes les œuvres exposées in situ. Et nous enlèverions au visiteur le plaisir de la découverte, souvent insolite! Mais l’on ne saurait passer à côté de C’est quoi, ce cirque? de François Burland et Murielle Michetti, une étrange et réalistico-fantastique procession de jouets de métal, surtout militaires, plusieurs arborant l’étoile rouge, qui remplissent la grange d’une ferme du village. Comfort # de Lang / Baumann en remplit une autre de larges tubes gonflés d’air qui peuvent faire songer à un monstrueux intestin blanc. L’humour noir et l’absurde sont également présents, sur l’emplacement d’un ancien cimetière pour pestiférés, avec les épitaphes toujours pleines d’imagination et déstabilisantes de Plonk & Replonk. La vidéo apparaît comme un médiat artistique fréquemment utilisé, avec des fortunes diverses: relevons l’inquiétant Nr. Atomico 29 d’Ingrid Wildi Merino, et le parcours de La maison volante de Betz / Holliger au-dessus du site célèbre du Creux-du-Van. Enfin, dans une démarche «sculpturale» plus classique, bien que fondée sur la théorie de Darwin, on admirera l’immense Charlie’s shoe tree de Michel Schmid, que le visiteur-participant est invité à faire refleurir en y lançant ses vieilles godasses…

Au terme de ce parcours, qui constitue à la fois une balade sur des sentiers enchanteurs et une découverte d’aspects très divers de l’art contemporain, le visiteur est habité par des sentiments contradictoires: inquiétude devant des périls menaçant notre univers, bien-être apporté par des œuvres sereines et toutes d’harmonie, parfois incompréhension face au message que souhaitait faire passer l’artiste, plaisir jubilatoire qui naît de l’humour décalé, de la surprise, de l’inattendu, et c’est à nos yeux ce sentiment-là qui l’emporte.
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Môtiers 2011, Val-de-Travers, Art en plein air, jusqu’au 18 septembre, du mardi au dimanche de 10 h à 18 h

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