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La saga du franc fort

Le Conseil fédéral saoulé par le franc fort – pourvu que la BNS garde la tête froide

Le Conseil fédéral se devait de réagir à la hausse du franc. L’opinion publique, inquiète, demandait à être rassurée. D’où cet activisme de surface qui relève plus de l’effet d’annonce que d’une politique substantielle. Le premier rôle reste à la Banque nationale.

L’inconsistance et le caractère bricolé du paquet de deux milliards annoncé par le Conseil fédéral crèvent les yeux. Les exportations helvétiques représentent annuellement quelque 300 milliards. Une hausse du franc suisse de 10% implique théoriquement un même renchérissement des biens et services exportés, soit une perte de 30 milliards. En comparaison, le soutien proposé par Berne ne fait pas le poids.

Quant à sa faisabilité, elle relève du casse-tête. Comment cibler les entreprises qui souffrent vraiment de la surévaluation de la monnaie helvétique? Il faudrait distinguer celles qui produisent avec des composants produits à l’étranger – et donc peu touchées par la cherté du franc – et celles dont la plus-value est pour l’essentiel créée en Suisse. Et les entreprises ayant accumulé des réserves ou contracté une assurance contre les risque de change devraient-elles être privées de soutien au profit de celles qui n’ont pas pris ces précautions?

Un soutien ciblé impliquerait de lourdes et longues procédures administratives. Une aide générale se traduirait par des inégalités de traitement et favoriserait les effets d’aubaine.

Economiesuisse et les partis bourgeois rejettent un arrosage général de l’industrie exportatrice – distorsion de concurrence, difficultés d’application. Par contre ils ne manquent pas l’effet d’aubaine: profiter de l’inquiétude provoqué par le niveau du franc pour ressortir la vieille revendication d’une baisse de l’imposition de toutes les entreprises. Voilà qui ne consolera pas les entrepreneurs ayant vu leurs bénéfices fondre à cause de l’envolée du franc et qui ne paieront de toute façon pas d’impôts! Et qui réjouira les acteurs de l’économie intérieure, plutôt favorisés par les turbulences monétaires, ainsi que toutes les entreprises toujours bénéficiaires.

Dans ce paquet, seuls méritent considération un durcissement de la loi sur les cartels, que les partis bourgeois et les milieux économiques ont par ailleurs toujours voulu affaiblir, et un soutien à l’innovation technologique. Que le Parlement adopte rapidement ces deux propositions.

Quant à la lutte directe contre le franc cher, elle revient à la Banque nationale. Dans une récente page Opinion et débats de la NZZ (10.8), trois économistes de renom jugent le combat gagnable à deux conditions.

Tout d’abord que la BNS bénéficie d’un appui sans faille des autorités politiques et des partis.

Or dans un premier temps, la banque centrale a hésité à intervenir massivement après les lourdes pertes de change qu’elle a enregistrées et les violentes attaques qu’elle a subies de ce fait. En particulier de la part de Blocher et de son bras médiatique Die Weltwoche qui ont cherché à déstabiliser sa direction; qu’un autre parti se soit permis de telles attaques, ils l’auraient aussitôt taxé de traître à la patrie. Mais aussi des cantons, soucieux de continuer à bénéficier des bénéfices de la BNS. Harris Dallas, de l’Université de Berne estime même qu’une prise de position sans équivoque des principaux partis en faveur d’une intervention illimitée de la BNS suffirait à calmer le jeu, les investisseurs sachant dès lors à quoi s’en tenir.

Pour assurer sa crédibilité, la BNS doit ensuite fixer un cours-plancher au-dessous duquel elle ne laissera pas descendre l’euro.

Ernst Baltensperger, professeur honoraire à Berne, suggère dans un premier temps un objectif modeste – une hausse de 10 à 15% – et l’annonce simultanée d’une seconde étape qui pourrait ramener l’euro à 1.30-1.40 Fr. Le risque d’inflation lié à cette création monétaire est faible puisque la forte demande de francs ne vise qu’une sécurité de placement et non l’achat de biens et de services. D’ailleurs la BNS dispose des instruments nécessaires pour stériliser une partie de la masse monétaire en cas de besoin.

Reste à espérer que malgré l’excitation propre à la campagne électorale, les partis sauront raison garder et que Confédération et cantons accorderont plus d’importance à la sauvegarde du franc qu’à leurs parts au bénéfice de la BNS.

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Discussion

  • Vous écrivez: « Les exportations helvétiques représentent annuellement quelque 300 milliards. Une hausse du franc suisse de 10% implique théoriquement un même renchérissement des biens et services exportés, soit une perte de 30 milliards ».

    L’industrie suisse est une industrie de transformation. Elle commence par acheter à l’étranger des matières premières ou des produits non finis avant de les travailler pour les exporter. Ce n’est donc que sur la plus-value créée en Suisse que la cherté du franc a des conséquences concurrentielles.

    C’est le cas non seulement pour des biens (café, cacao, aciers fins, cuivre, machines, etc), mais aussi pour les assurances: Certes le montant des primes versées à nos assurances par des clients étrangers baisse, compté en francs; mais le coût du risque assuré, à l’étranger, qui continuera à être compté en euro ou en dollar, baissera également, en francs: Les assurances vendues par des compagnies suisses à l’étranger ne vont en aucun cas augmenter de 10 % si le franc renchérit de 10 %; elles vont devoir augmenter de 10 % sur la seule part d’administration réalisée en Suisse, peut-être 10 %  (?). L’augmentation de prime nécessaire à l’adaptation au nouveau cours du change ne sera donc que d’environ 1 %.
     
    Les 300 milliards d’exportations helvétiques devront donc subir un renchérissement de l’ordre de trois milliards, et les deux milliards envisagés par le Conseil fédéral sont loin d’être de simples clopinettes.

  • 2
    Giorgio Zürcher says:

     
    L’émission  supplémentaire de 3 milliards de francs de la part de la BNS serait sans doute beaucoup plus efficace que l’intervention envisagée  par le Conseil  fédéral. Aux  effets de  l’accroissement de l’offre de francs  suisses s’ajouteraient  les effets psychologiques sur la spéculation. 

    Même des personnes proches des milieux bancaires  affirment en privé que la BNS  pourrait créer des avantages supplémentaires pour la Suisse en utilisant ces moyens financiers supplémentaires pour acheter des biens à l’étranger, notamment dans le domaine de la production d’électricité.

  • 3
    francoise buffat says:

    Merci à Jean Daniel Delley pour son courageux commentaire auquel je souscris totalement.

    Comme lui, je suis choquée par la façon totalement hypocrite avec laquelle les partis de droite prétendent lutter contre les cartels. On ne peut à la fois prôner la liberté de commerce et d’industrie et protéger en douce les cartels. Sur le marché intérieur, une vraie concurrence serait le meilleur moyen pour lutter contre les méfaits du franc fort… et de rassurer nos concitoyens.

Les commentaires sont fermés.