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Economie suisse: la montée du négoce des matières premières

Une évolution qui n’a pas que des côtés positifs et réclame plus de vigilance

A fin juin, l’hebdomadaire économique alémanique Handelszeitung, en collaboration avec le cabinet Dun & Bradstreet (Suisse), a publié la traditionnelle étude sur les plus importantes entreprises suisses. Cinq cent sociétés ont été analysées et classées. Malgré l’absence des banques et des sociétés d’assurance, l’étude offre une vue panoramique de l’état de santé et de la structure de l’économie suisse.

En général, les principales entreprises suisses se portent bien. Leurs bonnes performances confirment que la crise est désormais surmontée. Alors que 280 entreprises voient croître leur chiffre d’affaires, seules dix-neuf ont présenté un bilan négatif en 2010 (contre 60 l’année précédente).

L’étude confirme également la présence de plus en plus importante des sociétés actives dans le négoce des matières premières. Ainsi pour la première fois depuis la publication de l’étude, Nestlé ne figure pas en tête du classement. La multinationale de Vevey a été en effet dépassé par Glencore International, société active dans le commerce de matières premières qui a son siège à Baar, dans le canton de Zoug. Coté en bourse depuis quelques mois seulement, avec un chiffre d’affaire de plus de 144 milliards de francs (+36,3% par rapport à l’année précédente), un profit net de 5,290 milliards (+60%) et 54’800 employés, Glencore est un véritable géant au niveau mondial.

Les secteurs plus traditionnels jouent toujours un rôle important dans l’économie suisse. Parmi les entreprises en tête du classement, on retrouve des noms«familiers» tels que Novartis, Roche, Adecco, Migros et Coop. Mais des sociétés qui ne sont pas historiquement liées à la Suisse et dont le nom n’est guère connu du public figurent également aux premiers rangs du classement. À la troisième place figure la Lucernoise Trafigura, à la septième la société zougoiseXstrata, à la huitième la Genevoise Mercuria Energy Trading et à la onzième une autre société basée à Genève, Cargill International. Toutes ces sociétés sont des acteurs importants dans le négoce de matière premières : pétrole et métaux pour Trafigura, extraction minières pour Xstrata, produits agricoles pour Cargill, pétrole également pour Mercuria.

L’essor du secteur du commerce de matières premières et de sa présence en Suisse est connu, particulièrement dans l’arc lémanique et la région zougoise. Genève et la zone limitrophe constituent le plus important centre européen de ce genre d’activité. On retrouve au moins 400 sociétés de ce genre implantées entre la ville de Calvin et Lausanne. Les avantages fiscaux dont bénéficient ces firmes expliquent en grande partie cette concentration. A Zoug par exemple, l’impôt sur le capital des holdings est fixée à 0,02%.

La forte présence de ce secteur en Suisse ne présente pas que des avantages sur le plan économique. A Genève, il représente 8’000 emplois, génère un chiffre d’affaires annuel de 700 milliards de francs et l’impôt sur le bénéfice rapporte au canton près de 285 millions de francs et à la Confédération plus de 10 millions de francs de TVA. Ces chiffres ne sont pas négligeables. Néanmoins, la contribution réelle (emploi, formation, etc.) de ce secteur à notre économie reste faible par rapport aux profits générés.

Ces sociétés ne sont helvétiques que par leur boîte aux lettres, elles ont leur siège en Suisse mais opèrent à l’échelle internationale. La majorité de leur personnel se trouve à l’étranger. Cette tendance caractérise de plus en plus l‘économie suisse et ses grands entreprises. L’économiste Ignazio Bonoli note qu’en 2010 les cent principaux employeurs suisses comptaient 1,88 million de collaborateurs, dont 658’450 occupés à l’étranger. Une progression de 3,6% à l’échelle mondiale par rapport à 2009, mais de 0,9% seulement en Suisse même. Il faut également souligner le fait que les sociétés qui s’installent en Suisse«importent» une partie non négligeable de leur personnel. Un phénomène qui contribue à la crise du logement et à l’explosion des loyers.

Cette présence soulève également des questions éthiques. Le 21 juin dernier, une coalition d’organisations chrétiennes ont transmis une pétition pourvue de 27’237 signatures qui demande au Conseil fédéral de prendre des mesures pour renforcer la transparence de ce secteur. Les firmes de négoce des matières premières ne respectent pas suffisamment les droits humains et environnementaux. La spéculation sur les matières premières agricoles contribue à l’augmentation des prix des produits alimentaires. La législation suisse est considérée comme trop laxiste, notamment en ce qui concerne la publication des flux financiers de ces entreprises. Dans un rapport, Glencore est accusé d’utiliser «toutes les astuces possibles et imaginables pour éviter de payer des impôts et des taxes» dans des pays en développement comme le Congo ou la Zambie. L’entreprise zougoise est soupçonnée de «manipuler les résultats financiers de ses mines zambiennes et de rapatrier ses bénéfices en Suisse pour frauder le fisc zambien».

La pétition exige donc que «les multinationales de l’industrie extractive dont le siège est en Suisse révèlent le montant des impôts et des taxes qu’elles reversent à chaque pays». Dans un livre que publiera en septembre la Déclaration de Berne et intitulé Swiss Trading SA , l’ONG suisse entend montrer comment les entreprises de trading «profitent des zones grises du système helvétique pour engranger des profits colossaux sur le dos des pays riches en ressources naturelles».

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Discussion

  • 1
    Charlotte Robert says:

    Depuis les premiers temps de la colonisation, les Suisses ont dominé le commerce des matières premières « soft » (café, cacao, jute, coton, etc); c’est ce que raconte Lorenz Stucki dans un livre passionnant « L’empire occulte ». Les matières « hard » sont venues plus tard, attirées par les conditions fiscales. Mais il y a aussi un autre facteur intéressant : beaucoup d’entreprises de transport maritime sont établies à Genève et ceci remonte aux années 60 et 70 quand la Suisse avait une longueur d’avance sur ses voisins en matière de télécommunications, une infrastructure évidemment essentielle au commerce international. A Genève on peut faire une formation complète d’armateur ! Et souvenez-vous de Sheik Yamani, alors Ministre saoudien du pétrole, interviewé à sa descente d’avion à Vienne (siège de l’OPEP) : qu’êtes-vous aller faire à Genève? et sa réponse a été : j’avais des téléphones à faire.

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