Mode lecture icon print Imprimer

«Le Matin Dimanche», Addax et Pain pour le prochain

Accaparement des terres: la bataille de la communication fait rage entre investisseurs et ONG

Présenter de manière exclusivement positive les biocarburants, alors même que ceux-ci sont mis en question pour leur rôle dans la hausse de prix des denrées alimentaires. Diffuser la pensée unique d’une entreprise dont l’image est écornée par de récents rapports d’ONG et discréditer ces mêmes organisations. C’est ce triste journalisme qu’a pratiqué Le Matin Dimanche dans un article, Addax investit 310 millions pour faire de l’éthanol en Sierra Leone, paru le 19 juin dernier.

Sujet central de l’article d’Elisabeth Eckert,  la société genevoise Addax Bioenergy et son projet de production de canne à sucre en Sierra Leone (DP 1913). Dès les premières lignes, on constate que l’article relève plus de la propagande en faveur de l’entreprise que d’un reportage indépendant et d’une analyse objective du phénomène d’accaparement des terres et de la production des biocarburants.

Ces derniers temps, Addax et les biocarburants sont au centre de l’attention médiatique. Le New York Times vient de consacrer un article à Jean Claude Gandur, ce commerçant suisse propriétaire de la société qui, après être devenu milliardaire grâce au pétrole, parie maintenant sur les biocarburants. La production d’éthanol est très controversée. De nombreux acteurs actifs dans la lutte contre la faim tiennent cette production pour responsable de la dramatique flambée des prix des produits alimentaires. Les arguments permettant d’émettre quelques doutes sur le projet d’Addax ne manquent pas. La Sierra Leone n’est pas autosuffisante pour son alimentation. Le fait de produire 90’000 m3 d’agrocarburants pour le marché européen est pour le moins discutable. Le rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation vient de rappeler que l’interconnexion de plus en plus marquée des marchés de l’énergie et des marchés agricoles est évidente et dangereuse.

L’article de l’hebdomadaire dominical ne tient guère compte de ces critiques. Pourtant, deux études récentes montrent l’impact négatif du projet sur la population locale. La première, réalisée par l’ONG canadienne Oakland Institute, souligne les risques que font courir les fonds spéculatifs et les achats de terres dans les pays en développement. Ce rapport consacre trois pages au cas d’Addax en mettant l’accent sur l’écart entre le discours de l’entreprise et la réalité du terrain. Un autre rapport publié le 15 juin et commandé par le Réseau sierra-léonais pour le droit à l’alimentation (SiLNoRF), soutenu également par la fondation suisse Pain pour le prochain (PPP), arrive à la même conclusion: malgré les promesses (orales) d’Addax, les communautés locales sont de plus en plus confrontées à l’insécurité alimentaire, seuls quelques membres des élites locales profitant du projet.

Addax conteste les résultats de ce dernier rapport, qu’elle juge polémique et tendancieux, «écrit dans l’objectif de créer une résonance médiatique maximale afin d’imposer ces ONG comme interlocuteurs incontournables dans un processus de coordination déjà mis en œuvre par Addax Bioenergy et les populations locales». C’est le bon droit d’Addax d’exprimer son point de vue pour contrecarrer les attaques dont la société fait l’objet. Elle a trouvé dans Le Matin Dimanche un relais bienveillant, qui non seulement fait l’éloge de son projet et de ses efforts en matière de développement durable, mais attaque également les opposants suisses, considérés comme illégitimes. La cible principale est PPP et Yvan Maillard Ardenti, responsable «marchés financiers, dettes et corruption» de la fondation, accusé d’avoir piloté l’étude. L’auteure de l’article ne fait preuve d’aucun esprit critique. La critique ne s’adresse qu’aux opposants, accusés de «conserver les paysans africains dans la dépendance et la misère plutôt que de favoriser un développement économique durable».

Inélégant, le texte en vient même à citer un courriel privé envoyé par Maillard Ardenti à Nikolaï Germann, le directeur du projet. On imagine aisément la source de ce mystérieux document «dont Le Matin Dimanche a pris connaissance» et qui n’apporte rien au débat. Il ne s’agit de rien d’autre que d’un «flak», un contrefeu, terme utilisé par les spécialistes pour définir l’effort ciblé pour discréditer les organisations et les individus qui sont en désaccord ou émettent des doutes à l’encontre des assertions dominantes.

PPP a envoyé une lettre de réponse, reléguée en avant-dernière page du Matin Dimanche du 26 juin. Une réponse forcément sommaire et dont l’impact médiatique ne peut pas être comparé à l’article en question. La fondation a rédigé un document de quatre pages relevant et recontextualisant douze affirmations inexactes répertoriées dans l’article. Un récent reportage de la télévision alémanique en Sierra Leone montre également que le projet d’Addax n’est pas aussi performant que Le Matin Dimanche et Addax le prétendent. Mais les lecteurs de l’hebdo dominical n’en sauront rien.

Chacun est libre d’avoir son opinion sur le sujet. Addax a certainement fait des efforts en matière de communication et dans la prise en compte de certains aspects sociaux. Mais un journal qui se veut d’information ne peut se limiter à présenter des faits sur la seule base des informations fournies par l’entreprise concernée et par son agence de communication.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Un point de vue de gauche, réformiste et indépendant
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Chaque semaine, par courriel, sur papier ou comme eBook (gratuit).

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/17951
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/17951 - Merci
fleche imprimer Envoyer Envoyer

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Discussion

  • MERCI pour cette mise au point claire et qui montre un grand problème dans une grande partie du journalisme actuel : la manipulation des informations !

Les commentaires sont fermés.