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Lutte contre la pauvreté: quand les clichés le disputent à l’efficacité

Les leçons d’une approche scientifique et expérimentale

Photo Kris Krug Photo de Kris Krug (licence CC)
icone auteur icone calendrier 2 juillet 2011 icone PDF DP 

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La majorité du Grand Conseil zurichois veut interdire aux bénéficiaires de l’aide sociale de posséder ou de louer un véhicule automobile.  Ainsi réapparaît, s’il avait jamais disparu, le cliché du pauvre incapable de gérer son quotidien et qu’il faut mettre sous tutelle.

Un cliché présent non seulement à Zurich et dans quelques cantons qui pratiquent déjà cette interdiction, mais qui caractérise trop de politiques bien intentionnées de lutte contre la pauvreté partout dans le monde. Car offrir une aide aux plus démunis sans que ces derniers puissent définir leurs besoins constitue déjà une mise sous tutelle.

C’est ce que dénonce l’économiste française Esther Duflo, enseignante au Massachusetts Institute of Technology et au Collège de France, mais surtout infatigable chercheuse de terrain (Das Magazin 25/2011).

Si l’on veut combattre efficacement la pauvreté, il faut tout d’abord savoir qui sont les pauvres, comment ils vivent. Or les données fiables à ce sujet sont étonnamment rares. L’image que nous avons de la pauvreté reflète surtout notre ignorance et nos préjugés.

Ensuite il est indispensable d’évaluer avec précision les effets de l’aide. Esther Duflo ne se satisfait ni des thérories générales ni de slogans. Depuis 15 ans, elle conduit des expériences et récolte des informations sur les cinq continents. Elle a pu constater que les plus pauvres sont pour la plupart des êtres rationnels qui cherchent un mieux-être. Et que ce mieux-être peut émerger d’un plaisir autre qu’un simple supplément calorique.

Si elle disposait de plus d’argent, une famille marocaine affirme qu’elle achèterait plus à manger; l’enquêtrice demande alors pourquoi cette famille, qui ne bénéficie pas du minimum calorique, s’est procuré un poste TV, une antenne parabolique et un lecteur DVD: parce que la télévision est plus importante que le manger! Lorsque des familles chinoises peuvent acquérir du riz à prix réduit, elles utilisent l’argent ainsi économisé pour acheter de la viande et des crevettes, abaissant parfois même leur consommation de calories.

Pour ce qui est de la scolarisation des enfants, il ne s’agit pas tant de construire des bâtiments que d’assurer la présence des élèves… et des enseignants. Une campagne de vermifugation des enfants – désormais en meilleure santé – a permis d’abaisser de manière significative le taux d’absentéisme. Et, à plus long terme, les enfants ayant bénéficié de ces campagnes, ont obtenu comme adultes des revenus supérieurs. Quant aux maîtres, l’obligation de fournir aux autorités une photo datée électroniquement avec leur classe le matin et en fin de journée a suffit à assurer une présence en hausse et, partant une meilleure formation des élèves.

On le comprend, Esther Duflo et ses équipes pratiquent l’expérimentation en double aveugle, à la façon des médecins: un groupe bénéficie de la mesure, l’autre pas. L’observation et la comparaison des résultats permet de tirer des conclusions en matière d’efficacité.

Tout le contraire des propositions de l’UDC, qu’elles concernent les bénéficiaires de l’aide sociale, les requérants d’asile ou les étrangers. Toutes sont issues d’idées reçues et conçues non pas pour résoudre un problème, mais pour en tirer un avantage électoral.

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Discussion

  • Votre acception du terme « double aveugle » est erronée.

    L’étude en double aveugle a pour objectif de réduire au mieux l’influence sur la ou les variables mesurées que pourrait avoir la connaissance d’une information à la fois sur le patient, premier « aveugle » et sur l’examinateur, deuxième « aveugle ». La prescription médicamenteuse ou son placebo sont ordonnés à deux groupes de patients, mais aussi par deux groupes de prescripteurs, qui ignorent le contenu réel de leur prescription.

    C’est la base de la médecine fondée sur les faits.

    Je ne sais pas comment il serait possible d’adapter un tel principe au cas examiné par Mme Dufflo: Ce n’est probablement pas possible, puisqu’il n’y a pas de prescription.

    Il y a des sciences molles, et des sciences dures.
     
     
     
     

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