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Une flamboyante indignation

«Les Caves du Minustaire», de Rafik ben Salah, L’Age d’Homme, collection Contemporains, 2011

La mode est aux indignés, et c’est une bonne mode; espérons qu’elle ne passera pas trop vite. Gageons plutôt qu’il ne s’agit pas d’une mode, mais bien d’un mouvement de fond, qui n’est pas près de se tarir.

Rafik ben Salah est un indigné. Toute son œuvre en témoigne, et particulièrement son dernier roman, Les Caves du Minustaire. Ayant, pour des raisons politiques, quitté sa patrie, la Tunisie, à l’âge de 20 ans, grâce à l’appui, ô paradoxe, d’un oncle ministre, il s’est établi en Suisse romande, où il enseigne depuis de nombreuses années. Mais c’est aussi un homme qui souffre, un homme qui espère et un homme qui doute, depuis le renversement de Ben Ali. Ce livre vient donc à point nommé pour nous rappeler, face au destin incertain des Tunisiens, le tout proche passé d’injustices, d’exactions, de rackett et d’abus de pouvoir d’un régime qui a basculé il y a juste quelques semaines.

Le narrateur des Caves est un conteur; il parle à «sa sœur Houria», l’épouse du grand Sidhom, respecté de tous. Il se fait le chroniqueur de l’histoire de son pays, quand le «générane Bouteboulis» a décidé de mettre sur la touche le dey révéré par le peuple tunisien, et de s’y pousser à sa place. Dès ce moment, les gens ont commencé à avoir peur, car il se fomentait des choses effroyables dans les caves du Minustaire, nécessitant l’intervention d’hommes en blouse blanche à l’allure de toubibs ou de pharmaciens. Ce phénomène s’avèrera être la conséquence des terribles tortures infligées à des malheureux qui ont eu la malchance de déplaire au pouvoir.

Deux héros dominent l’intrigue, touffue et méandreuse à l’instar d’un conte oriental: Sidhom, déjà nommé, et Rostom, l’honnête commerçant, assisté de sa femme, la belle Baya. Disons d’emblée que les femmes sont les vraies héroïnes du récit, même si leur culture les cantonne dans des rôles subalternes. Ce sont elles les vraies forces, malgré leur invisibilité dans le domaine public. Aux prises avec un rackett soutenu et encouragé par le pouvoir, et dont la description dépasse l’imagination, le couple cherche à résister. Baya en paiera les frais, de la façon qu’on peut imaginer, violée à plusieurs reprises par des brutes cyniques qui agissent en toute impunité. Cette dernière avanie vient à bout de l’équilibre psychique de Rostom, qui profitera d’une fête officielle pour jouer son va-tout. Voilà comment on transforme un honnête homme en forcené.

Sidhom de son côté voit sa propriété envahie par les séides de Bouteboulis, qui le soupçonnent de donner asile à deux femmes recherchées pour des raisons politiques. Pour un homme respecté dont la demeure est garante de paix et de sécurité, l’insulte est énorme, et Sidhom sort de cette épreuve «abattu et comme vidé de ses substances» (p.202).

Là-dessus se greffent l’aventure de Suisses jetés dans les geôles du régime et torturés pour d’obscures raisons, la disparition d’un écrivain tunisien exilé, revenu au pays pour y recevoir un prix, mais très probablement victime d’un complot, la cérémonie de remise du prix n’ayant été qu’un leurre pour mieux attirer l’homme dans les rets du pouvoir.

Mais ne croyez pas que l’on pleure à cette lecture. On la dévore et l’on y rit au contraire, tellement ce livre est affreux et drôle, vivant portrait d’une dictature et de ses injustices qui font hurler au fou! Le tout empoigné dans une langue unique, presque chantée, qui joue avec les rimes et les rythmes, français oriental mâtiné de vaudois, dont je ne connais pas d’équivalent dans la littérature francophone.

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Discussion

  • 1
    Janine Massard

    L’écriture de Rafik Ben Salah est tout à fait singulière dans la mesure où elle offre une langue nouvelle, entre deux cultures, la française et le parler tunisien mâtiné de français, réminiscence du colonialisme. Et puis, il introduit dans cette langue des mots  romands car les Helvètes sont nombreux en Tunisie. Tout cela est dévidé au rythme du conteur oriental qui, dans le fond, ne fait que s’inspirer des cahiers de Staline, l’écrivain public, omniscient quasi, qui depuis des décennies a tout consigné dans d’immenses registres. C’est une oeuvre de lettré, construite à la manière d’une mosaïque, où les cailloux côtoient les pierres précieuses et où les personnages toujours reviennent. 

    On ne peut que se réjouir – et se sentir honorés – qu’une telle oeuvre paraisse chez nous!

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