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Belle efficacité des agriculteurs

Face au lobby paysan, le nombre des consommateurs et des citadins ne fait pas le poids sous la Coupole

A une majorité de 60%, le Conseil national exige de rompre les négociations avec Bruxelles sur l’accord de libre-échange agricole (ALEA). C’est une très belle victoire pour cette petite branche professionnelle ne représentant que 3,4% de la population active.

Ce vote, politiquement fort, est sans effet pratique direct. L’ALEA n’est simplement plus à l’agenda fédéral pour une double raison. D’abord parce que toutes les discussions avec Bruxelles sont au point mort en raison de profondes divergences sur le cadre institutionnel de nos relations avec l’Union européenne. Ensuite parce que l’interminable cycle de Doha est mort et que nul ne saurait prédire quant il reprendra vie.

La libéralisation du commerce mondial a toujours été prioritaire pour les milieux économiques qui dictent la politique commerciale extérieure de la Suisse. Mais, difficulté pour Berne, les négociations au sein de l’OMC imposaient une large ouverture de nos marchés agricoles étroitement protégés. Le Conseil fédéral a donc estimé qu’un libre-échange progressif avec l’Europe était le meilleur moyen de permettre à notre agriculture de préparer et d’atténuer le choc de l’ouverture au monde.

L’échec de Doha change radicalement l’équilibre des forces des lobbies helvétiques. Economiesuisse n’a plus guère d’intérêt à défendre l’ALEA. Délivrés de la menace d’une libéralisation internationale, les paysans ne voient aucune raison de relâcher un protectionnisme confortable. Les seuls bénéficiaires d’un libre-échange agricole avec Bruxelles seraient les consommateurs. Ils pourraient bénéficier de prix se rapprochant des niveaux européens. Mais leur poids ne compte guère. D’ailleurs, leurs organisations n’ont soutenu que très mollement l’ouverture à une Europe jugée notamment trop laxiste à l’égard des OGM ou autres poulets en batterie.

Dans ce contexte, un vote hostile à l’ALEA sans conséquence pratique directe présente des avantages politiques non négligeables à la veille des élections fédérales. L’UDC peut réaffirmer son hostilité à l’Europe et soutenir son aile paysanne. Le PDC entend freiner l’érosion de son électorat dans les régions agricoles. Les Verts, favorables aux produits de proximité et économes en énergie, sont traditionnellement hostiles au libre-échange agricole. Tout cela représente une confortable majorité.

Au-delà de ce soutien massif mais sans conséquence pratique, les paysans tirent un profit direct de cette agrophilie parlementaire. Sans coup férir et contre l’avis du Conseil fédéral, les deux Chambres acceptent de rétablir les aides pour la vente à l’étranger de bétail vivant descendant à l’automne de nos pâturages de montagne. Or les subventions à l’exportation de produits agricoles ont très mauvaise réputation. Les agriculteurs peuvent évoquer la garantie de la souveraineté alimentaire d’un pays pour justifier une protection à la frontière contre l’invasion de produits étrangers trop bon marché. Mais une aide publique pour concurrencer le paysan étranger n’a aucune justification vertueuse. L’OMC entendait donc bannir cette pratique perturbatrice. Pour se plier au consensus international, la Suisse avait renoncé à ces subventions. Conséquence, quelque 5’000 têtes de bétail suisses ne trouvaient plus d’acheteurs en Allemagne ou aux Pays-Bas. Une rapide action du lobby paysan a rétabli la situation. Quelle efficacité face au Parlement!

Les représentants des villes suisses, qui regroupent bien plus que 3,4% de la population suisse, sont nettement moins performants. En mars dernier, ils étaient parvenus à convaincre le Conseil national d’accorder aux régions urbaines, grevées par d’importantes charges sociales, une contribution accrue de 56 millions de francs dans le cadre de la péréquation financière entre la Confédération et les cantons. Le Conseil des Etats préférait octroyer cette somme aux régions périphériques. La Chambre du peuple a rapidement cédé. Les rats des villes ont encore tout à apprendre des rats des champs.

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