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Abandon du nucléaire: notes en marge du débat

Il faut relire le préambule du traité EURATOM pour mesurer le renversement de perspective

1. Il lui faut du temps pour décider. Le parti radical n’a pas d’avis sur une question cruciale et nationale. Il demande un délai de réflexion. Il préconise un moratoire qu’il applique à lui-même: il s’abstient sur le renoncement à l’utilisation en Suisse de l’énergie atomique.

En réalité, il sait que le peuple a déjà choisi. La démocratie directe donnera la réponse, plus définitive qu’un sondage: il n’y a pas en Suisse de majorité pour poursuivre, à terme, l’exploitation des centrales nucléaires. L’abstention radicale n’est que la peur de perdre.

2. L’arrêt des réacteurs représente une redistribution des cartes, en Europe et en Suisse. Or le marché est à la fois ouvert et dépendant des autorités nationales, voire communales. La France avec sa cinquantaine de centrales n’a jamais caché son ambition, via EDF, d’être dominante grâce au nucléaire. Les décisions allemande et suisse peuvent la mettre provisoirement en position de force, ayant à offrir à bas prix du courant aux pays qui se privent de cette ressource jusqu’ici disponible. En profitera-t-elle pour investir dans le non-nucléaire? Qui sera gagnant dans la période de transition?

La même question, en Suisse, est posée aux cantons détenteurs de réserves hydrauliques. Les concessions auront un prix d’achat plus élevé. Au profit de qui? pour quel projet? La question est d’ores et déjà posée (voir Entreprise romande, 10.6).

3. La décision de principe peut être considérée comme prise. Encore faut-il en maîtriser l’application. Les observateurs s’étonnent de l’activité fébrile des lobbyistes. Pourquoi tant d’agitation? Les grandes sociétés resteront en mains publiques et elles auront à gérer la production des énergies de substitution. Mais cette transition pourrait entamer leur omnipotence actuelle. Le Conseil des Etats sera donc sollicité pour que la motion d’abandon du nucléaire soit amendée, préservant les pouvoirs actuels. Pour cela, il faudra éviter de multiplier le nombre des interlocuteurs, des fournisseurs de courant «artisanal». L’obligation de racheter ce courant sera tempérée par le prix offert. Le financement des solutions de substitution privilégiera les centrales à gaz, qui ne dipersent pas la production (mais bien le CO2). La limitation du droit de recours des associations renforcera le pouvoir des sociétés en place – porteuses de projets d’expansion. Même la date limite d’exploitation des centrales aura son importance, déterminant la politique d’amortissement. Les enjeux sont certes économiques, mais ce sont aussi des enjeux de pouvoir. Les lobbyistes ne chômeront pas.

4. L’EURATOM fut créé comme devant être un pilier de la construction européenne, en 1957, à la naissance de la Communauté, à la veille du Traité de Rome. Alors que la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) mettait de l’ordre dans un secteur qui fut celui du défi industriel (la tour Eiffel), mais aussi celui de l’affrontement des guerres mondiales (les marchands de canons), l’EURATOM, malgré Hiroshima, semblait organiser la production sans limite d’une société d’abondance.

Il faut relire le Préambule du traité:

«Sa Majesté le Roi des Belges, le Président de la République fédérale d’Allemagne, le Président de la République française, le Président de la République italienne, Son Altesse royale la Grande-duchesse de Luxembourg, Sa Majesté la Reine des Pays-Bas,

CONSCIENTS que l’énergie nucléaire constitue la ressource essentielle qui assurera le développement et le renouvellement des productions et permettra le progrès des œuvres de paix,

CONVAINCUS que seul un effort commun entrepris sans retard promet des réalisations à la mesure de la capacité créatrice de leurs pays,

RESOLUS à créer les conditions de développement d’une puissante industrie nucléaire, source de vastes disponibilités d’énergie et d’une modernisation des techniques, ainsi que de multiples autres applications contribuant au bien-être de leurs peuples,

SOUCIEUX d’établir les conditions de sécurité qui écarteront les périls pour la vie et la santé des populations,

DESIREUX d’associer d’autres pays à leur œuvre et de coopérer avec les organisations internationales attachées au développement pacifique de l’énergie atomique,

ONT DECIDE de créer une Communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM) ( …)».

Du Préambule de 1957 à l’abandon du nucléaire, on n’a pas changé simplement de «combustible», on a changé d’espérance.

Cette croyance au progrès, qu’illustrait la même imagerie de steamers transatlantiques et de locomotives surpuissantes, était le fonds commun du capitalisme et du marxisme, le symbole du défi de l’homme exploitant la nature à son profit et pour son émancipation.

C’est ce rapport qui a changé. Certes, les capacités de la science demeurent intactes; mais pas son orgueil. L’abandon du nucléaire est le signe que nous changeons de civilisation. Dans l’apparence de l’actualité, ce n’est qu’un vote du Conseil national, puis viendra le Conseil des Etats. La routine institutionnelle. En fait, nous avons changé d’ère. Le parti radical demande pourtant un délai de réflexion!

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Discussion

  • 1
    Galilée says:

    Dans 50 ans, les historiens examineront sans doute avec quelque perplexité cette décision considérable prise dans l’émotion et l’angoisse, trois mois seulement après une catastrophe qui n’a, à ce jour, fait aucun mort par radioactivité.
    Ils s’étonneront de la pensée unique (et panique) qui s’est soudain emparée de nos élites politiques et médiatiques.
    Ils se demanderont comment des êtres raisonnables ont pu céder à la peur du nucléaire tout en continuant à plébisciter une autre technologie qui fait 3000 morts par jour – le trafic automobile.
    Ils constateront que les belles promesses au sujet des énergies renouvelables ne se sont traduites que lentement et à un coût bien plus élevé qu’annoncé.
    Ils mesureront l’usage massif et accéléré de combustibles fossiles, avec les conséquences climatiques et l’augmentation dramatique de leurs prix.
    Rendez-vous dans 50 ans.

  • 2
    dubonsens says:

    Je rejoins aussi l’avis de Galilée. La tornade antinucléaire qui s’est abattue sur le monde germanique suite à l’accident de Fukushima relève de l’hystérie et de la psychose! Gouverner et prendre des décisions sous le coup de l’émotion et de la peur ne présage rien de bon pour la démocratie. Ce sont les mêmes reproches que la gauche fait pourtant constamment et à juste titre à l’UDC, qui fonde ses campagnes populistes et xénophobes en s’appuyant sur les peurs diffuses de la population! Comment la gauche suisse (non écolo) a-t-elle pu se fourvoyer à ce point et se laissant mener en bateau par le fondamentalisme des antinucléaires, totalement irrationnel et irresponsable. Evidemment, on n’est pas dupe, il y a aussi de gros intérêts économiques en jeu (les businessmen-écolos promoteurs des nouvelles énergies renouvelables et des cleantechs qui rêvent déjà de profiter des milliards de subventions fédérales de la Confédération!), les Allemands l’ont d’ailleurs bien compris en mettant en avant comme énergie de substitution les centrales à gaz, usines à CO2 ultra-polluantes et très coûteuses, qu’ils aimeraient bien vendre à leurs cousins suisses nucléophobes! Comble de la contradiction des prétendus « défenseurs de l’environnement », en plus des centrales à gaz, les Allemands ont déjà prévu de construire une quarantaine de centrales à charbon (!) pour compenser la fermeture des centrales nucléaires d »ici 2019 : un véritable non-sens écologique et une catastrophe pour le réchauffement climatique. Mais le plus grotesque est bien la volte-face du PDC et de son président Christophe Darbellay, justifiant son ralliement au lobby antinucléaire en se référant à « l’exemple allemand et bavarois »: Deutschland über alles!! Le totalitarisme écolo a d’ailleurs a aussi révélé son vrai visage en proposant la suppression de tous les chauffages électriques pour 250’000 ménages suisses, alors que pourtant un grand nombre se ces logements bénéficient des techniques d’isolation thermique réduisant la consommation de ces chauffages électriques, qui de l’avis général, est considéré comme un type de chauffage peu gourmand en électricité. Mais voilà les fanatiques écolos exigent des « têtes » pour légitimer leur idéologie extrémiste en désignant des boucs émissaires faciles, souvent des gens modestes qui devront se ruiner pour changer leur système de chauffage ! Mais peut-être que la Conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro a des actions parmi les fabricants de pompes à chaleur!!

    D’accord pour mettre hors service progressivement les anciennes centrales, mais renoncer purement et simplement à la technologie nucléaire, en constante amélioration,  avec les réacteurs de la 3ème génération notamment, est une décision politique partiale et émotionnelle que nous risquons de payer très cher plus tard, tant en termes de coût de l’électricité, qui explosera fatalement, que du risque réel de pénurie chronique de l’électricité, vu les besoins de consommation en constante augmentation. L’autre alternative est celle de la décroissance et du chômage de masse et de la pénurie généralisée et imposée comme sous les régimes totalitaires! Mais cette question cruciale n’a pas été posée lors des sondages récents, affirmant que la population suisse était clairement pour la sortie du nucléaire! Donc attendons qu’un véritable débat démocratique puisse avoir lieu et les citoyens pourront alors se faire une opinion en toute connaissance de cause dans les urnes…

  • Cette décision a en effet été prise très rapidement, dans la foulée de l’accident de Fukushima. Mais ce sont bien les partis de droite, soit le PDC et le PLR qui ont si vite changé d’avis, ou tourné leur veste avec une rapidité foudroyante.
    A gauche et chez les Verts, la question était tranchée depuis fort longtemps et des propositions crédibles de sortie du nucléaire existent depuis plusieurs décennies. C’est leur ignorance chez la majorité qui peut rendre la décision actuelle moins facile à négocier.
    Et si les pro-nucléaires étaient capables de formuler, après ces longues décennies, une véritable solution pour des déchets restant dangereusement radioactifs sur une durée plus longue que l’existence d’homo sapiens, on comprendrait mieux les envolées arrogantes qu’ils peuvent proférer à l’occasion contre la décision prise par les autorités helvétiques.
    Je gage personnellement que les deux messages précédents paraîtront amusants d’ici quelques décennies…

  • Si je comprends l’attitude des verts extrémistes vis-à-vis du nucléaire, j’ai toujours eu énormément de peine avec l’attitude socialiste.

    Selon la plupart des verts (heureusement pas tous), l’Homme n’a « pas le droit » de se soustraire aux limitations de la Nature. Donc, dans leur optique :
    – Plus de 20’000 morts par tsunami est normal – circulez, il n’y a rien à voir !
    – En revanche, quelques radioisotopes qui se baladent dans la nature (d’ailleurs moins que les éléments radioactifs naturels, mais c’est une autre histoire…) sont un gros scandale…

    En revanche, comme les conséquences d’une sortie rapide du nucléaire sont une énorme casse, économique, sociale et même écologique, il est vraiment bizarre que cette option fasse l’unanimité à gauche. À choix, pour remplacer l’atome :
    – Charbon (Allemagne, +10 GW) : plusieurs milliers de morts/an dans les mines, CO2, …
    (N.B. Il s’agit bien de ‘travailleurs’, espèce que le PS a eu défendu…)
    – Introduction précipitée du renouvelable :
    Revenus modestes chargés par le prix du kWh
    Délocalisations économiques et chômage, pas compensés par les emplois générés
    – Gaz : un peu meilleur que le charbon, mais ressources plus limitées, CO2
    (En fait pas beaucoup meilleur que le charbon, si gaz de schiste)

    Quant aux économies, il faut rester réaliste : l’optimisation des bâtiments et des processus industriels se fera, mais ça prendra du temps (30-50 ans au moins, surtout pour les bâtiments). Ceux qui propagent l’idée qu’on peut tout assainir en 10-20 ans n’ont manifestement jamais rien fait de leurs mains… un autre indice de la perte de contact entre la direction du PS et le monde du travail !

    Quant aux déchets nucléaires, il faut raison garder :
    – L’écrasante majorité n’est pas plus radioactive que certaines roches alpines (granit).
    – Quasiment tout le reste, vitrifié de manière stable, devient sûr en env. 300 ans.

    Il ne reste que quelques dizaines de kg de déchets à longue vie par centrale (vie longe, env. 100’000 ans à comparer avec la stabilité des roches, millions à milliards d’années).

Les commentaires sont fermés.