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Les fins de mois pour tous

L’initiative 1:12 est l’occasion d’obtenir un état des lieux du capitalisme suisse et d’ouvrir le débat

Combien gagnez-vous? La réponse aura un sens double. Elle déterminera un pouvoir d’achat. Elle fixera un positionnement. Car les choses ont une valeur en soi et une valeur comparative.

Les Jeunes socialistes ont lancé une initiative, qui a abouti en mars dernier, pour que soit réglementé constitutionnellement, au sein d’une entreprise, l’écart entre le salaire le plus bas et le salaire le plus haut. L’échelle ira de 1 à 12, ce qui signifie que les plus favorisés ne pourront gagner en un mois plus que ce que gagnent d’autres en une année.

L’initiative est conçue pour être appliquée; elle n’est pas une simple profession de foi. Sont réservés expressément le temps partiel, la formation, la location de services. Elle complète, de fait, tout un dispositif. D’un côté l’initiative Minder et les propositions cadrant les bonus, notamment dans les banques, de l’autre côté l’initiative syndicale (DP 1911) instaurant un salaire minimum et enfin, clé de voûte, l’initiative des Jeunes socialistes, dodécaphonique.

Mais on ne règle pas tout en un graphique. Entre 1 et 12, vous pouvez tracer autant de courbes qu’il vous plaira: celles qui sont plates au départ, celles qui ne se redressent qu’en fin de course. Les inégalités s’accommodent de la géométrie.

Il faut prendre de l’initiative son exigence première: celle d’une égalité régulée, chiffrée et non pas verbale. Ainsi le débat politique portera sur deux points:
– pourquoi l’écart salarial augmente-t-il si fortement?
– cet écart est-il supportable pour la cohésion nationale?

Millionnaires

Entre 1997 et 2008, le nombre de personnes touchant un salaire supérieur à 1 million est passé de 510 à 2’824 (Communiqué de l’Union syndicale suisse,26.4.2011). Il ne s’agit donc pas de la réussite de quelques traders ayant du flair et sachant spéculer. On assiste à une prise de possession, au prélèvement d’une part de la plus-value par la classe des managers. D’un côté, leur nombre est significatif: ils ne sont pas les gagnants d’une loterie par un hasard heureux. D’autre part, le phénomène se renforce malgré la crise financière, malgré les critiques. Impunément, impudiquement.

Certains prétendent qu’il appartient au conseil d’administration des sociétés de fixer les règles de rétribution, de même qu’il décide des grandes orientations. Une telle justification est significative de la méconnaissance du phénomène d’accaparement au profit de la classe managériale. Car le conseil d’administration fixe aussi les règles de la rétribution qu’il s’accorde à lui-même. La direction est juridiquement sous son contrôle; de fait, elle a les mêmes intérêts, elle est en situation de complicité.

Cette caste oligarchique mérite d’être sociologiquement décrite avec ses interconnexions, ses procédés de communication. De moins en moins industrielle, de plus en plus financière – les banques ayant obtenu de fait une garantie de l’Etat défendant de toute son autorité leurs intérêts privés, voire (affaire UBS) leurs comportements illégaux.

L’écart des salaires et des revenus, non pas seulement dans une entreprise donnée mais dans la société, risque de mettre en question la cohésion nationale. Car, lorsqu’un salaire est si élevé qu’il ne correspond plus à une prestation appréciable, il a pour effet de rendre insignifiant le travail ordinaire, souvent pénible. Il est une forme de mépris.

Un petit pays, disait Montesquieu à propos de la Suisse, doit pratiquer la frugalité. La Suisse semble s’être conformée à cette conduite. Elle n’a pas de capitale, pas de luxe ostentatoire même si les demeures patriciennes témoignent d’une richesse historiquement accumulée (voir DP 125-127, février 1970,Essai sur le capitalisme suisse).

C’est de cette retenue qu’elle s’éloigne. Le «too big» des deux grandes banques qui, suisses, portent son nom est devenu un problème national, épineux.

Certes, la caste managiériale prétendra qu’elle contribue à l’enrichissement collectif, elle fera sonner sa capacité fiscale. Mais sous son «patriotisme», il y a une prise de pouvoir. L’initiative 1:12 a l’avantage de provoquer le débat. Le Conseil fédéral et les Chambres seront certainement pressés de s’en débarrasser, proposant le rejet sans contre-projet. Il faudra refuser cette facilité. Et obtenir au moins une radiographie du capitalisme suisse contemporain.

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