Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963
Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant, différent, réformiste depuis 1963

Les enseignants vaudois à l’heure des réformes

Françoise Gavillet-Mentha analyse, dans un livre, l’impact des réformes et de l’évolution sociale et sur la vie et le travail des enseignants du secondaire obligatoire

L’école devient l’objet de débats enfiévrés. Qu’il s’agisse de ses structures, de ses méthodes, de ses plans d’études, tout est sujet à controverses. La confiance qu’on lui témoignait jadis s’érode, rongée par les doutes sur sa véritable vocation et sur sa légitimité démocratique. Les enseignants ne se font guère entendre dans ces tumultes; ils sont sur la réserve. Françoise Gavillet-Mentha a décidé de leur donner la parole et d’enquêter sur la manière dont ils vivent ces changements (Un métier désenchanté. Parcours d’enseignants secondaires, 2011, Editions Antipodes).

Pour cela, il fallait du recul. C’est pourquoi elle a opté pour une cohorte qui a traversé l’ère des grandes réformes du collège, c’est-à-dire le premier cycle secondaire dans le canton de Vaud. Elle a conduit des entretiens approfondis avec neuf enseignants et enseignantes qui ont commencé à travailler dans les années 1970.

Une succession de réformes

Les personnes interrogées ont fait des études universitaires et appartiennent à cette génération dite dorée qui a grandi durant les années fastes où l’économie était en pleine croissance. Toutefois, dès les années 1970, avec le premier choc pétrolier (1973), les choses se gâtent et la parenthèse des «Trente Glorieuses» se referme. On pénètre alors dans une période d’incertitudes qui se traduit aussi par une perte de confiance dans l’école et dans sa capacité de promouvoir une véritable égalité des chances.

Dès lors les réformes se succèdent. Elles vont changer radicalement les conditions de travail des enseignants et enseignantes. En 1986, les traditionnels examens de 5e année qui décidaient d’une entrée ou non au collège sont supprimés. Tous les élèves de ce degré pénètrent désormais dans l’enseignement secondaire. Les classes perdent donc de leur homogénéité et le corps enseignant se trouve investi d’une mission d’orientation.

Quelque dix ans plus tard, en 1997, les diverses sections (latine, scientifique, économique, moderne) de la filière qui conduit au lycée (gymnase dans le canton de Vaud, collège dans celui de Genève) sont supprimées et les classes deviennent encore plus hétérogènes.

Enfin, dès 1990, dans le sillage d’une certaine libéralisation de la formation, les établissements gagnent en autonomie et sont considérés comme des petites entreprises éducatives. Les directeurs et directrices deviennent en quelque sorte des managers chargés de promouvoir une meilleure qualité des prestations. Il s’agit avant tout de s’assurer de la rentabilité des investissements consentis.

Une génération bousculée

Les enseignants n’ont, en général, guère apprécié ces changements. Ils s’en sont toutefois accommodés et ont fait de leur mieux. Pour eux, ce qui compte avant tout c’est la classe et la qualité des relations qu’ils y entretiennent avec les élèves. Ces relations, soulignent-ils, sont à la fois individuelles et collectives. C’est là toute la difficulté du métier. Il faut s’adapter aux variations de la chimie des classes tout en restant attentif à la personnalité de chaque élève.

Cette exigence professionnelle est soulignée par toutes les personnes interrogées. Celles-ci relèvent aussi que depuis quelque quinze ans, cette double tâche devient de plus en plus complexe et requiert de nouvelles compétences éducatives. Il ne s’agit plus seulement d’instruire, de jouer ce rôle de «passeur culturel» tant prisé des enseignants mais aussi d’éduquer, de faire apprendre les codes sociaux à certains élèves déboussolés. Cette fonction prend de l’ampleur et se heurte souvent à la désinvolture de certains parents qui ne respectent guère les règles d’usage et n’hésitent pas, par exemple, à faire manquer l’école à leurs enfants pour des motifs souvent futiles.

Cette évolution pèse sur certains enseignants qui regrettent le temps de la sélection précoce et de l’autorité incontestée. Elle en stimule d’autres, qui déclarent que le fait de devoir gagner le respect des élèves les incite à innover et à renouveler leurs pédagogies. Les relations qui se tissent ensuite sont plus riches et plus satisfaisantes qu’elles ne l’étaient lorsque l’autorité du maître allait de soi.

Il est clair que la concurrence des nouvelles technologies rend l’enseignement traditionnel plus difficile. Les enseignants ne sont plus une des sources privilégiées du savoir. Loin s’en faut. Finalement, la conjugaison de ces divers phénomènes qui affectent le statut de l’école conduit à une dévalorisation, à une perte de prestige du métier d’enseigner. C’est sans doute ce que les enseignants interrogés ressentent le plus douloureusement.

Un regard sociologique

Le grand mérite de l’ouvrage de Françoise Gavillet-Mentha est sans aucun doute son regard sociologique et son souci d’inscrire l’évolution de l’école et du métier d’enseignant dans l’histoire sociale. Elle ne cède pas à la facilité de la simple description d’une «génération désenchantée» qui voit ses idéaux s’effriter mais qui résiste et s’accroche à la vision de sa mission: celle d’une transmission réussie de connaissances et du «partage d’œuvres culturelles» qu’elle juge importante.

Elle montre que l’école, comme tout autre service public, vit à l’heure de la libéralisation. Elle est de plus en plus soumise aux lois du marché et de la concurrence. Il lui faut désormais arriver à une meilleure qualité, à une meilleure efficacité tout en poursuivant une politique affirmée d’égalité des chances. C’est là que le bât blesse, car l’école – et les recherches le montrent – ne parvient pas à corriger les inégalités sociales.

A cet égard, Françoise Gavillet-Mentha relève l’ambiguïté de la mission du collège: obéir au souci d’une société démocratique en intégrant tous les élèves, et répondre aux besoins du marché du travail en les sélectionnant rapidement, dès les premiers degrés de ce cycle secondaire. Une gageure en un mot et c’est sans doute le mot qui résume le mieux tout ce qu’on attend aujourd’hui de l’école.

DOMAINE PUBLIC

Analyses, commentaires et informations sur l'actualité suisse
Indépendant et différent depuis 1963
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch
Newsletter gratuite chaque lundi: les articles, le magazine PDF et l'eBook
En continu, avec liens et réactions sur http://www.domainepublic.ch

Lien vers l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/17504
logo creative commmons Republier
La reproduction de cet article est autorisée et gratuite, mais selon les modalités du présent contrat Creative Commons: activer un lien vers la page ou citer l'URL de celle-ci, http://www.domainepublic.ch/articles/17504 - Merci

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Articles par courriel

Flux RSS

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook.
Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus).
Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site.

Si vous avez apprécié cet article, ne manquez pas les prochains en vous abonnant gratuitement au moyen d'une des trois options suivantes.

L'hebdomadaire

Recevez tous les lundi par courriel le sommaire des nouveaux articles et le lien vers l'édition PDF ou l'édition eBook. Je m'abonne

Articles par courriel

Recevez chaque article dès parution (un courriel par jour au plus). Je m'abonne

Flux RSS

Lisez les articles dans votre agrégateur, ajoutez les sur votre blog ou site. Je m'abonne

Discussion

  • Il est pour moi totalement incompréhensible que la gauche n’ait pas répudié définitivement et depuis longtemps l’idéologie de réformite scolaire, au nom de la fidélité des valeurs d’égalité des chances dont elle est porteuse.

    En effet, j’ai eu le privilège de faire partie de l’une des dernières volées ayant encore joui de l’ancien système tant regretté: autorité des maîtres allant de soi, sanctions, examen du collège, notes, sélection, prim sup-collège, sections latin grec, latine, scientifique et générale ou langues modernes. Grammaire digne de ce nom. Pas de maths modernes. Bref une formation qui tienne la route.

    Il est absolument évident et cela crève les yeux pour toute personne objective s’en tenant aux faits, que ce système était infiniment plus efficace pour promouvoir l’égalité des chances car il permettait à tout fils d’ouvrier ou de paysan intelligent de parvenir aux plus hautes études avec un bagage solide qui assurait sa réussite. Quant à la prim sup, c’était une pépinière de conseillers fédéraux, commandants de corps d’armée et présidents du conseil d’administration de la Société de Banque Suisse ou de la Migros.

    Par contre le système post soixanthe-huitard qu’incarne la sympathisante marxiste révolutionnaire Anne-Catherine Lyon est un boulet pour les éléments méritants et doués, qui se voient irrémédiablement défavorisés par rapport aux gosses de riches, qui eux, bien entendu, pourront toujours aller dans une école privée et jouiront de toutes sortes de privilèges avec lesquels les étudiants de condition modeste ne pourront plus rivaliser car ils ne sont plus armés comme ils  l’étaient avec l’ancien système.

    Avec le recul on est obligé de constater la triste vérité: les pédagogistes de gauche ont été en réalité les meilleurs agents de mise en place d’une société hyper inégalitaire qui est celle des multinationales mondialisées au service de l’hyperclasse des super riches managers jet set. On veut (les multinationales veulent) des incultes analphabètes interchangeables et décérébrés, chose incompatible avec le maintien des exigences de l’ancien système et la réelle culture qu’il permettait de démocratiser.

    Les pédagogistes de gauche atteints de réformite aiguë ont-ils été seulement des idiots utiles ou ont-ils eu délibérément la volonté « d’implémenter » cet « agenda » de régression sociale globale? Personnellement je suis convaincu que les pédagogistes du menu fretin ont été des idiots utiles très stupides, très manipulés et très néfastes. Mais ils n’ont été par rapport aux vrais maîtres du jeu rien de plus que ce que sont les petits dealers par rapport aux grands boss du trafic de drogue appartenant aux décideurs de la mafia internationale, avec ses connections politiques et financières.
     
    Alors à partir de quel niveau la complicité avec le plan international scélérat des exploiteurs capitalistes est-elle consciente? Ce n’est pas très facile à déterminer. Personnellement j’estime que cela commence au niveau des chefs (cheffes) de département cantonaux de l’instruction publique et des hauts fonctionnaires fédéraux qui ont inventés ces saloperies qui s’appellent Harmos etc.

  • 2
    Jeanprêtre Francine

    Enchantée que F. Gavillet nous livre ce précieux témoignage, merci à elle ! Je lis dans « le Monde « du  18 mai  dans la rubrique « Education » l’intervew de l’économiste J. Sachs : Il faut considérer les impôts comme le prix à payer pour développer la « civilisation » dit-il. Et il recommande d’investir très tôt dans l’éducation et le capital humain. Comprimer les budgets de l’éducation et de la recherche, etc… est le pire des choix ! Nous pouvons parfaitement nous accorder avec les propos de cet économiste; nous sous sommes tant investis pour couper ailleurs (budget de l’armement par ex.), et augmenter les impôts des plus riches, notamment…

Les commentaires sont fermés.

Accueil

Les auteur-e-s

Les articles

Les publications

Le Kiosque

A propos de DP