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Le coût exorbitant du kWh nucléaire

C’est aussi pour des raisons financières qu’il est urgent de tourner la page

Photo mbeo Photo de mbeo (licence CC)
icone auteur icone calendrier 29 avril 2011 icone PDF DP 

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Le consommateur final connaît très exactement le prix qu’il paie pour un kWh d’électricité. Il lui suffit de consulter sa facture mensuelle. Mais déterminer le coût de production d’un kWh d’origine nucléaire relève du casse-tête.

Dans un rapport en réponse au postulat Ory, daté de mai 2008, le Conseil fédéral admet qu’il n’est pas possible d’effectuer un calcul sérieux du coût réel du nucléaire. Weinmann-Energies, un bureau d’ingénieurs-conseils spécialisé en matière énergétique, a fait le même constat d’opacité. Dans une étude publiée en 2009, il aboutit à des coûts supérieurs à ceux avancés par le Conseil fédéral. En cause, les bases de calcul peu explicites de l’administration: le coût se réfère-t-il à la puissance installée ou à la puissance disponible des installations, à une durée de fonctionnement théorique ou réelle, compte tenu des arrêts de production provoqués par des incidents techniques ou imposés par des travaux de maintenance?

Malgré ces différences – entre 3,64 et 6,67 centimes le kWh pour la centrale de Gösgen; entre 5,09 et 9,04 pour celle de Leibstadt -, le coût de production du kWh nucléaire reste sensiblement plus bas que celui des énergies renouvelables. C’est d’ailleurs l’un des arguments que font valoir les entreprises électriques projetant la construction de nouvelles centrales. Mais, pour asseoir leur crédibilité, ces dernières devraient d’abord fournir des chiffres solides et incontestables.

Cette transparence ne suffirait pourtant pas à convaincre des avantages en terme de coût de l’électricité nucléaire. En effet, après la catastrophe de Fukushima, les autorités vont sensiblement durcir les exigences en matière de sécurité. Ce qui, pour les spécialistes en investissements durables de la banque Sarasin, pourrait tripler le coût de production (Tages-Anzeiger, 9.04.11). Des spécialistes pour qui l’énergie nucléaire n’est tout simplement plus concurrentielle face à des énergies renouvelables dont les coûts ne cessent de baisser.

Ce n’est pas tout. L’énergie nucléaire engendre des coûts externes qui ne se reflètent pas dans son prix. On connaît les conditions désastreuses d’extraction du minerai dans les pays en développement et leur impact négatif sur les populations et l’environnement. Le coût de la gestion des déchets durant les prochains siècles, voire millénaires, n’est pas incluse dans ce prix. Pas plus que celui des dégâts en cas d’accident majeur que les assureurs refusent de couvrir. Rappelons qu’au contraire des autres sources d’énergie, le risque nucléaire fait l’objet d’une couverture de droit public puisqu’une loi fédérale institue une responsabilité de la Confédération jusqu’à hauteur d’un milliard de francs par installation. Les collectivités publiques et les générations futures sont donc priées d’assumer le cas échéant.

Point n’est besoin d’argumenter longuement. Le nucléaire est économiquement mort. Seuls les électriciens, qui croient ainsi préserver leur monopole, et economiesuisse, qui les relaie aveuglément, ne l’ont pas compris.

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Discussion

  • Excellent commentaire. Ce matin encore à la Radio romande, M. Schweickardt, PDG d’Alpic, soutenait, avec beaucoup d’assurance, le point de vue de la nécessité de maintenir le projet de construction de nouvelles centrales. Naturellement, il parlait pour sa paroisse. Il ajoutait qu’il convenait d’abord de savoir si les nouvelles énergies étaient suffisantes pour couvrir la consommation d’électricité. Mais la question fondamentale est là, justement. C’est celle de la consommation. Personne n’en parle, tout le monde occulte le problème, à commencer par de nombreux élus. Il faut apprendre à moins consommer et surtout à moins gaspiller. Mais comment y arriver si les pouvoirs publics n’offrent pas de pistes? Le drame de l’excès consumériste est au coeur de mon ouvrage « Le krach mondial – Chronique d’une débâcle annoncée – Et après? » (L’Hèbe, 2009).

  • 2
    Benoit Genecand says:

    Voir la chronique de Hervé Kempf dans le monde concernant EDF : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/04/26/nationaliser-edf_1513005_3232.html. Assez dévastateur.
    En revanche, dire que le nucléaire est économiquement mort fait le pari que la science, dans ce domaine, ne progressera plus. Pari tenu!
    Pour le reste, d’accord avec Christian Campiche : le défi se situe du côté des consommateurs. Ai déjà eu l’occasion sur ce site de pointer du doigt cette esquive de gauche très convenable : dire que le méchant c’est le producteur de nucléaire. Tous les autres étant de pauvres et passifs spectateurs, c’est s’acheter une conscience à vil prix. Ces panneaux jaunes qui défilent en ville sont nos modernes indulgences…

  • 3
    Jaussi says:

    L’article de M. Delley met le doigt sur une facette du problème, bien qu’importante. Le prix de l’électricité va et doit monter substantiellement, seul moyen de réduire la concommation. Ainsi l’argument économique n’est pas unique. Les autres questions: est-ce que la fameuse « Stromlücke » existe dans un marché continental? Comment se comporteront ces projets dans un marché libéralisé? Est-ce de tels projets peuvent être financés sans la garantie de la Confédération? Est-ce que le réseau a la capacité d’absorption? Supporterait-il un déclenchement subit de 1600 MW? S’agit-t-il de technologie de pointe avec un rendement de 33 %? Est-ce que la responsabilité civile de l’exploitant ne devrait pas être substantiellement élevée? Pourquoi les fournisseurs nucléaires n’acceptent aucun risque nucléaire avant la réception de l’ouvrage et pendant la garantie, même limité au dommage à l’ouvrage? Existe-t-il une solution concrète pour les déchets? Est-ce que la concentration de dizaines de milliards de francs sur 2 gros projets ne va pas assécher les moyens pour d’autres sources de production? Est-ce que de tels gros projets ne correspondent pas à de la « Planwirtschaft » digne de l’ancienne RDA? Ne serait-il pas plus opportun dans un régime d’économie libérale de décentraliser et privatiser au maximum la production? Quelles sont les alternatives? 2 ou 3 centrales à gaz ne pourraient pas avantageusement couvrir une période transitoire? En les combinant avec l’obligation sur 10-15 ans de supprimer les chauffages à mazout et gaz pour les remplacer par des pompes à chaleur en compensation de CO2? De telles centrales sont financièrement légères, flexibles et amortissables sur 15 ans, et démontables sans danger à peu de frais. La discussion nucléaire est complexe et surtout trop idéologisée.

  • Le bilan est encore pire pour le nucléaire si l’on tien compte de l’énergie grise consommée pour sa mise à disposition au consommateur final.
    Sans même entrer dans le débat de la dangerosité du nucléaire et du problème non résolu du traitement de ses déchets, une simple comparaison des coûts de mise à disposition entre l’éolien, le photovoltaïque et le nucléaire fait bien ressortir le coût exorbitant du kWh nucléaire, à partir du moment où l’on tient compte de l’énergie grise consommée pour mettre à disposition ces énergies au consommateur final: pour la mise à disposition (extraction, conditionnement, acheminement, utilisation) de 1 kWh, éolien et photovoltaïque consomment 0,11 kWh, alors que le nucléaire en consomme 4 kWh, soit la bagatelle de 36 fois plus!!

  • 5
    André Bovay-Rohr, Physicien says:

    Constat fâcheux: les autorités, la presse et les médias nous ont roulés dans la farine ; écouter un auteur aussi mal informé nous mènerait dans le mur.
    § Le rôle des usines thermiques, principalement le nucléaire, n’est rempli par aucun autre type de générateur; les Genevois et les Vaudois consomment en moyenne annuelle un KWH sur deux de provenance nucléaire, beaucoup plus en hiver …

    § Le rapport de l’Ofen sur la question de Mme Ory fourmille de données très exactes et très complètes: il ne saurait en être autrement, toutes les entreprises en question ont des comptabilités de SA. Les commentaires assassins sur  le flou des coûts du nucléaire sont le fait de politiques ou d’administratifs félons, supérieurs sans scrupules des auteurs. Pourquoi le Conseil fédéral et le Parlement ont-ils accepté ce furoncle ?

    §  Les déchets nucléaires peuvent être détruits, par des réacteurs à onde de combustion nucléaire ou des réacteurs nucléaires à sels fondus. Par Kg de cette marchandise, on pourra tirer jusqu’à 2 millions de Fr d’électricité … De quoi alimenter en énergie de remplacement (du pétrole, du gaz et de l’ancien nucléaire) la Suisse pour plus d’un siècle ! La Confédération a été mise au courant en 2002: QUI était responsable de l’énergie à l’époque ? QUI n’a jusqu’ici rien fait pour exploiter ce pactole ? 

    § Le jour d’après le tarissement du pétrole et du gaz, ce qui pourrait se produire sous peu dans le monde troublé où nous sommes, nous n’aurons plus que les énergies renouvelables (qu’il faut développer, mais hélas pour encore longtemps des clopinettes) et le nucléaire: ce n’est pas du tout le moment d’en « sortir »
    § Les cendres de l’éruption du volcan Eyafjöll ont répandu sur l’Europe des milliers de tonnes d’uranium et de thorium (et évidemment tous leurs produits de décompositions nucléaires) ;  à en juger par les torrents d’encre de la Presse et les heures de TV consacrées à Tchernobyl et à Fukushima , on se dit que l’information ressemble à celle d’un reportage de guerre !

    • Vous dites :
      « Les déchets nucléaires peuvent être détruits, par des réacteurs à onde de combustion nucléaire ou des réacteurs nucléaires à sels fondus ».
      Prouvez-le !
      Comment ? La Suisse serait (seule ?) au courant de l’existence d’une baguette magique qui ferait disparaître les déchets nucléaires et elle n’aurait rien fait… Et évidemment, tous les Etats qui se prennent la tête avec leurs déchets nucléaires (enfouissement, retraitement – c’est-à-dire réduction quantitative, mais augmentation de la dangerosité – ou encore entreposage provisoire qui dure…) font de même… Un gigantesque complot planétaire – les gouvernements, les médias et consorts – pour cacher un miracle quasi-religieux : l’existence d’une solution « merveilleuse » qui fait fondre les déchets nucléaires.
      Bref, restons sérieux !
       

    • 5.2
      André Bovay-Rohr, Physicien says:

      @ moor : « …Bref, restons sérieux !… »

      entièrement d’ACCORD :=)
      Aucune magie là-dedans, de la physique nucléaire – le pire est que la théorie date des années 1950 et que la simulation complète sur ordinateur date de 1995 (!): renseignements sous « Onde de combustion nucléaire » ou « Laufwellen-Reaktor » ou « travelingwave reactor » sur Wikipedia, par exemple; rien de caché :=))

      Quant aux raisons qui amènent à un comportement anti-nucléaire pseudo-religieux de peuples entiers, il faut les chercher d’abord dans les gigantesques profits des énergies concurrentes: en 2008, les Suisses ont dépensé 32’640 mioFr pour leur énergie, dont 23’480 mioFr d’importations; d’où une guerre de l’information et une guerre commerciale contre tout ce qui pourrait menacer ces profits: c’est bien un complot à toutes les échelles, malgré les dangers du CO2 … Naïveté et incompétence aidant, le (mauvais) tour est joué ! :=((

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