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Malthus, le retour

De l’aménagement déficient au danger nucléaire, le bouc émissaire de la population étrangère sert toujours

La croissance attendue de la population au cours des prochaines décennies, résultant pour l’essentiel de l’immigration, a fait sortir du bois les disciples de Malthus. Mettre en cause la libre circulation, c’est oublier que la Suisse vieillissante et en mal de reproduction ne peut se passer des immigrés. Et surtout c’est éluder les vrais problèmes: la gestion raisonnable d’un territoire exigu et l’usage ménager d’une énergie qui se fait plus chère et plus rare.

Un million d’individus supplémentaires au cours des 25 prochaines années, plus de deux millions selon le «scénario élevé». C’est la dernière prévision de l’Office fédéral de la statistique. Un chiffre à prendre avec des pincettes si l’on se souvient d’un certain professeur Kneschaurek qui, à la fin des années 60, annonçait une Suisse de 10 millions d’habitants pour l’an 2000. Plus près de nous, en 1996, l’état-major de prospective de l’administration fédérale envisageait une population de 7,5 millions à l’horizon 2006, se stabilisant ensuite, voir même diminuant. C’est dire que les scénarios varient avec rapidité au fil des décennies et  leur concrétisation reste tributaire de facteurs que nous ne maîtrisons pas, en particulier l’évolution de la conjoncture économique mondiale.

Ces chiffres suscitent des visions apocalyptiques et alimentent le soupçon d’un complot délibéré: l’appât du gain, fiscal pour les autorités et commercial pour les promoteurs, expliquerait une politique visant à attirer des entreprises étrangères qui elles-mêmes drainent une main-d’oeuvre immigrée. Cet accroissement de population ne peut que péjorer les conditions de vie – promiscuité et violences, dégradation de l’environnement naturel en particulier . L’UDC, dont l’opportunisme n’est jamais pris en défaut, ne prétend-elle pas aujourd’hui que, sans l’afflux démographique provoqué par la libre circulation, on pourrait sans autre fermer la centrale nucléaire de Mühleberg.

A ces fantasmes, il faut opposer quelques faits. La dégradation de l’environnement naturel, le mitage du territoire et la pénurie de logements à loyers accessibles dans les grandes villes ont précédé l’entrée en vigueur de l’accord de libre circulation. Assumons donc la responsabilité de notre incapacité à résoudre ces problèmes, plutôt que d’en faire porter le chapeau aux étrangers! Et notre société vieillissante ne peut se passer de l’immigration dans aucun des secteurs d’activité, des emplois les plus modestes aux fonctions dirigeantes.

Cette perspective catastrophiste et stérile écartée, on peut s’interroger sur la pertinence du modèle de développement actuel. L’attractivité de la Suisse tient à son marché du travail, à sa qualité de vie, à sa stabilité politique. Faut-il encore en rajouter en offrant des avantages fiscaux à des entreprises qui n’hésitent pas à plier bagage à la première alerte ou lorsque les privilèges accordés prennent fin? En proposant une taxation forfaitaire inéquitable aux riches étrangers sans activité lucrative. En racolant des multinationales fuyant le fisc de leur pays d’origine et des organisations sportives à but non lucratif mais très lucratives et très peu imposées. En tolérant l’accaparement de propriétés foncières de grande dimension par quelques privilégiés, suisses comme étrangers, alors que le commun des mortels peine à se loger.

Plutôt que de rêver à un village suisse propret où l’on vivrait entre soi, organisons la Suisse urbaine. Une Suisse qui pourrait abriter 10 millions d’habitants sans problème de promiscuité et sans dégrader plus encore l’environnement. A condition de développer les villes et de cesser de coloniser la campagne avec des grappes de villas mitoyennes. A condition de réaliser un réseau efficace de transports publics, de construire et de produire de manière à utiliser les énergies renouvelables de manière optimale. Voilà les véritables défis auxquels nous devons répondre pour édifier la Suisse de demain.

 

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Discussion

  • Organiser la Suisse urbaine est un défi  en soi. Comment passer d’un réseau de cités et villes fédérées à un magma urbain où, de Genève à Romanshorn, la mobilité devient le seul dénominateur commun. Si au XIX e siècle les radicaux avaient inventé une Suisse alpestre et fière de son identité, que proposons-nous aujourd’hui comme modèle aux jeunes générations? Une Suisse où les quatre composantes linguistiques se tournent le dos en s’accrochant à la multiculturalité version Facebook? Nous ne sommes même pas capables d’avoir une chaîne multilingue dans notre pays, alors que les franco-allemands ont créé ARTE.

    Cette Suisse du XXIe siècle veut se prouver avec quelques emblèmes médiatiques souvent à relents consuméristes (Alinghi, Federer…) que, bien que minuscule, elle continue à exister.  La réalité actuelle dans les classes d’école de nos grandes villes c’est que souvent seuls 20 % des élèves sont d’origine suisse et que la géographie et l’histoire nationale ne sont plus enseignés. Question de mode et d’ouverture sur un monde mondialisé. Alors, sans verser dans un cynisme total, cette Suisse urbaine que l’on entend construire, est-ce un projet significatif ou un nouveau mythe? 

  • Je partage totalement l’opinion de M. Delley qui place la discussion dans un contexte constructif et réalisable. J’ajouterai que le zurichois Sébastien Girod était intervenu dans le même sens avant de se faire montrer une carte jaune de la direction de son parti. J’ajouterai finalement que l’article de M. Delley est à lire en conjonction avec l’article de M. Tille relatif aux logements à loyers modérés. Je ne veux pas vivre dans un pays riche dans lequel les personnes désavantagées doivent vivre dans la précarité avec toutes ses conséquences dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’intégration sociale. Je me sens bien et libre que si tous les autres se sentent bien et libres, surtout les couches sociales avec conditions difficiles. C’est la condition pour avoir un pays avec une âme et une cohésion. Pas avec le folklore de pacotille.

  • 3
    Karl Grünberg says:

    Je découvre aujourd’hui cet article intéressant dont je partage l’essentiel et aussi les accents différents de mes deux prédécesseurs.
    Au-delà des rapports de force politiques à construire pour opposer cette Suisse « écosociale », qui reste à développer, au couple bétonnage/nostalgie qui domine et se déchire aujourd’hui il me semble que se posent trois questions.
    La relative obsolescence des cantons et des communes, et donc une réflexion sur la confédération. Parmi les succès de l’UDC, celui d’avoir bâti un parti fortement centralisé, grande première en Suisse, grâce à la manipulation de la xénophobie et du racisme: cet outil lui donnera les moyens de contribuer plus ou moins masqué à cette discussion;
    La coopération avec les régions frontalières, qui pose des problèmes institutionnels complexes;
    La, ou plutôt les, questions identitaires et communautaires, qui demande(nt) une discussion libre et décomplexée
     

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