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Prix unique du livre: un drôle de bidule

Le combat de David contre Goliath se transforme en querelle des anciens et des modernes

Contre l’avis du Conseil fédéral, le Parlement a décidé de réglementer le prix du livre. Le référendum lancé avec le précieux soutien d’economiesuisse contre «le prix unique du livre» permettra au peuple suisse de se prononcer.

La campagne précédant le vote promet la plus grande confusion. En effets, une série d’arguments vertueux avancés par les partisans de la loi ne tiennent pas la route. Et alors que les clients traditionnels ont de bonnes raisons de dire oui, spécialement en Suisse romande, les inconditionnels d’Internet n’hésiteront pas à rejeter un texte qui pourrait condamner le commerce en ligne.

Le point de départ du projet est la volonté de sauver les libraires traditionnels de la concurrence des grands distributeurs en imposant un prix unique du livre. On ne vend pas un produit culturel comme des cacahuètes. Avec la disparition des petits libraires et leurs bons conseils, des régions entières deviennent des déserts d’offres culturelles. Il faut donc légiférer. La Constitution demande d’encourager la culture (art. 69) et permet de soutenir les branches économiques menacées dans leur existence.

Répondant à la demande des éditeurs alémaniques en donnant son avis sur le projet parlementaire, le Conseil fédéral réfute les arguments en faveur du prix unique en se basant sur une comparaison entre les marchés du pays cloisonnés par les barrières linguistiques. La Suisse alémanique a vécu jusqu’en 2008 avec des prix fixes, imposés par cartel. La Commission de la concurrence a mis fin à cette entente illicite. La Suisse romande, qui n’a jamais connu un tel système, a conservé un réseau de librairies plus dense qu’outre Sarine. La protection par une absence de concurrence sur les prix est donc illusoire.

Le Parlement a persisté. La loi prévoit un prix de détail du livre uniformisé avec une autorisation faite au libraire d’accorder une remise de 5%. Les rabais peuvent être progressivement plus importants pour les ventes en plusieurs exemplaires ou celle faites aux bibliothèques et atteindre jusqu’à 20%.

Mais la loi a une dimension bien plus rigoureuse qu’une simple réglementation des remises autorisées. Sur proposition du Surveillant des prix, le Conseil fédéral peut, par ordonnance, fixer les prix pratiqués par les importateurs en fonction de ceux en vigueur dans le pays d’origine. Si elle est appliquée avec rigueur, cette règle aura une importance capitale pour la Suisse romande. En effet, les éditeurs français imposent, par l’intermédiaire de leurs importateurs, des prix totalement surfaits sur le marché suisse. Voyons donc. Cent mots à sauver, le dernier livre de Bernard Pivot, est vendu en France à 20 euros, soit 26 francs au cours actuel. Le prix dans une librairie suisse est de 36,80 francs. Il est de 34,90 francs au rayon d’un grand magasin. Ce n’est qu’un simple exemple, multipliable à l’envi.

Deux constatations s’imposent.

Le rabais usuel du grand magasin est de 5%. Il peut être plus élevés pour le lancement des bestsellers. La loi votée par le Parlement entérine, pour l’essentiel, la pratique actuelle et ne modifie pas substantiellement la concurrence entre les détaillants du livre.

En revanche, les nouvelles compétences données au Conseil fédéral représentent une véritable machine de guerre contre l’entente verticale entre éditeurs et importateurs étrangers. La loi fédérale sur les cartels interdit depuis 2004 de tels accords verticaux. Mais la Suisse ne peut imposer sa loi en France. Le conseiller fédéral Pascal Couchepin avait tenté, lors d’un voyage officiel à Paris, de convaincre les éditeurs français de modérer leur appétit sur le marché suisse. Sans grand succès. La loi aura le mérite de prendre le relais face à l’impuissance de la Commission de la concurrence. Le représentant de Payot nous prédit une baisse de prix de quelques 20% en librairie. Pourquoi donc refuser un tel cadeau?

Mais voilà. Il y a deux types de consommateurs touchés par la loi: la grande majorité des lecteurs traditionnels qui achètent leurs livres en magasin et le nombre grandissant de ceux qui passent par Internet. Et les prix sont fort avantageux sur la toile (DP 1708). Nous plongeons là dans l’inconnu. Comment le Surveillant fixera-t-il les prix applicables au commerce en ligne? Comment seront contrôlés les colis postaux en provenance de l’étranger, et tout spécialement les envois banalisés pour échapper à la vigilance des douanes? Et l’on ne parle pas encore des livres électroniques, où l’on paie le téléchargement, qui vont se systématiser en français aussi: en anglais ils ont un grand succès.

La loi qui voulait protéger les petits libraires est aujourd’hui soutenue par ceux que l’on prétendait combattre. Cette curieuse alliance, obtenue à coup de concessions faites aux grands détaillants du livre, s’est nouée pour combattre la nouvelle forme de commerce. Ce n’est plus le combat de David contre Goliath, mais la querelle des anciens contre les modernes. On n’est donc pas surpris de compter plusieurs sections de jeunes politiciens dans le comité référendaire. La loi qui réconcilie les libraires oppose, pour faire court, les jeunes et les vieux consommateurs, les parents à leurs enfants.

Le Parlement a mis des années pour accoucher de ce drôle bidule. Le peuple pourrait lui renvoyer la copie avec le risque de subir des années encore l’excessif appétit des éditeurs étrangers. Bref, c’est le choix entre la peste et le choléra.

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Discussion

  • 1
    Pedro del Río says:

    Que des éditeurs étrangers fassent des prix plus hauts pour la Suisse, je peux le comprendre: il y a les coûts de l’exportation. Par contre je n’ai jamais compris pourquoi des livres édités et imprimés à Zurich sont plus chers en Suisse qu’en Allemagne ou Autriche. Je le constate depuis trente ans chaque fois que je rentre dans une librarie en Suisse alémanique: les prix fixés par l’éditeur Suisse sont plus haut en CHF  qu’en EUR ou, à l’époque, en DM ou öSch.
    Je suis un grand lecteur, je lis en cinq langues, et j’adore passer du temps dans les librairies. Je préfère les grandes librairies aux petites. A cause du choix: dans les petites je ne trouve que rarement ce que je cherche; et car dans les petites il n’y a presque jamais d’endroit où s’assoir à feuilléter les livres. Je commnande aussi beaucoup par internet, les livres en langues étrangères, mêmes si nationales, étant presque absents des librairies romandes, et à cause du plus grand choix qu’offre l’internet. Les bestsellers du moment, vous pouvez les acheter n’importe où, mais quand il s’agit de classiques il faut décider parmi différents éditeurs et collections. Les librairies ne vendent pas nécessairement l’édition que je cherche, l’internet si.

  • Merci pour cette explication, par toujours très facile de s’y retrouver dans cette complexe affaire 🙂 On en parle beaucoup dans les médias mais sans jamais vraiment en expliquer le fond.

    Au fond c’est une bien triste histoire pour laquelle je suis partagé. J’adore flâner dans les librairies, de temps en temps j’y achète un livre, mais la grande majorité je les achète sur internet à des prix décents, quand au final on peut réduire son budget bouquins de 40% pour avoir la même chose (avec quelques jours de patience certes) je serais idiot de cracher dessus pour soutenir les librairies.

    Par ailleurs je vois venir que cette loi sera totalement inapplicable sur le commerce électronique. Depuis le temps qu’ils la potassent ils ne pouvaient pas prévoir cette variable. Donc je signerai le référendum.

Les commentaires sont fermés.