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L’UDC est passée maître dans le piratage des mots

Neutralité et candidature au Conseil de sécurité de l’ONU

Le Conseil fédéral a décidé de poser la candidature de la Suisse pour un siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette décision a aussitôt suscité l’ire de l’UDC, qui y voit là une grave violation de notre statut de neutralité, puisque le Conseil de sécurité prend parti. Que voilà une conception étrange de la neutralité – motus et bouche cousue -, taillée sur mesure pour répondre au syndrome isolationniste des conservateurs nationalistes.

Lors de son adhésion à l’ONU, la Suisse a réaffirmé son statut de neutralité et obtenu de décider elle-même de mettre ou non à disposition de l’organisation des moyens et des troupes pour des opérations humanitaires ou militaires. Dans le cadre d’un mandat de l’ONU, notre pays peut participer à une opération de maintien de la paix, comme actuellement au Kosovo, sans déroger à sa neutralité. Par contre, comme la loi militaire le prescrit, il s’interdit de collaborer à une intervention onusienne visant à imposer la paix. Rien donc ne s’oppose à ce que la Suisse obtienne un siège au Conseil de sécurité.

L’indignation de l’UDC se nourrit d’une vision de la Suisse et du monde résolument ancrée dans le passé. Originairement, le droit de la neutralité exige d’un Etat qui s’y soumet qu’il ne participe pas à une guerre entre belligérants étatiques et qu’il respecte une égalité de traitement de ces derniers. La neutralité ne constitue pas un but en soi; elle n’est qu’un moyen pour assurer l’indépendance du pays. Son contenu ne peut donc qu’évoluer au gré de la situation internationale et de nos intérêts. Dans les siècles passés, la neutralité a permis de sauvegarder la cohésion d’un pays multiculturel au sein d’une Europe d’Etats-nations. Aujourd’hui, les fortes relations d’interdépendance entre les Etats imposent une politique de coopération, indispensable pour assurer la sécurité d’un petit pays. C’est ce que l’UDC se refuse à admettre en prétendant qu’une armée forte et un splendide isolement à l’intérieur de nos frontières suffisent à la tâche. La neutralité devient alors le paravent idéologique qui justifie le chambre à part helvétique.

L’UDC est coutumière de ce piratage des mots qu’elle distend – comme la neutralité – ou rétrécit en fonction de ses objectifs politiques. Ainsi elle a réduit la démocratie à l’exercice discrétionnaire de la volonté populaire, sans égard aux principes généraux du droit et aux libertés fondamentales (DP 1894). Ainsi elle se réfère inlassablement à une interprétation tronquée du gouvernement de concordance, qu’engendrerait une simple règle de trois. Ainsi elle propage une conception irréelle de la souveraineté, faisant accroire que la Suisse peut se tirer d’affaire toute seule et ignorer les contraintes d’un monde interdépendant. D’où son aversion pour les organisations internationales, l’Union européenne et tous les traités qui nous imposent des obligations. Cette conception de la souveraineté est bien sûr archaïque; elle ignore le fait que la plupart des problèmes auxquels les Etats font face aujourd’hui, économiques comme environnementaux, ne peuvent être affrontés que collectivement. La souveraineté ne consiste pas à manifester sa superbe en faisant cavalier seul, mais à se départir librement des compétences qu’on ne peut plus exercer en solitaire.

En piratant des concepts clés tels que la neutralité, la démocratie, la concordance, la souveraineté, l’UDC tout à la fois s’appuie sur la nostalgie d’un passé révolu et construit une mythologie qui occulte le réel. Elle actionne le ressort d’un conservatisme qui isole le pays. Alors qu’elle prétend à elle seule sauver la Suisse, elle contribue à sa paralysie et, à terme, à son insignifiance. Paradoxal comportement d’un parti qui a choisi comme slogan la qualité suisse et qui ne cesse de dénigrer les qualités qui ont permis et permettent à la Suisse d’exister: respect des minorités, recherche du compromis – garant de la préservation des subtils équilibres indispensables à la survie du pays -, ouverture au monde notamment.

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Discussion

  • Ce n’est pas surprenant. L’UDC est, comme par exemple le FN français et les FPÖ et BZÖ autrichiens, tout comme leurs cousins des Pays-Bas, du Danemark ou de la Suède, un parti populiste d’extrême droite (position renforcée depuis que le parlement a congédié Blocher et depuis la séparation du BDP). En tant que tel, l’UDC utilise les méthodes de ces milieux assez nauséabonds pour un citoyen normalement constitué.

  • Vous aurez de la peine à faire accepter votre vision par le citoyen suisse lamda.
    Pour tout le monde la neutralité ça signifie la neutralité. Ca signifie qu’on ne prend pas parti. Nicolas de Flue disait: « ne vous mêlez pas des querelles des grands » et c’est encore ce que pensent la majorité des « Suissesses et des Suisses ».
    Voici une situation qui pourrait se présenter si on suit nos fous furieux de diplomates: Un litige international susceptible de causer une 3ème guerre mondiale est soumis au conseil de sécurité dont fait partie la Suisse. Comme, bien entendu, jusqu’ici la diplomatie suisse a toujours été la servante la plus zélée de la « gouvernance mondiale » on peut être sur qu’elle aura à coeur de voter de façon politiquement correcte, c’est à dire belliciste. Ainsi elle contribuerait donc à déclencher une 3ème guerre mondiale. On peut même imaginer un cas de figure où la résolution fatale passe à une seule voix de majorité. Dans un tel cas, même si elle s’était abstenue, par cette abstention la Suisse aurait fait pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre.
    Comment prétendre, dans ces conditions, que la Suisse aurait été neutre?Comment dès lors les belligérants, et surtout celui qui aurait été lésé et agressé par la résolution du conseil de sécurité, acceptée à une voix de majorité grâce au vote, ou à l’abstention, de la Suisse, pourrait-il prendre le moindre égard à la neutralité de la Suisse?
    Bien entendu la Suisse serait entraînée dans cette guerre mondiale.
    Ce n’est pas une hypothèse farfelue. La Suisse a bien reconnu l' »indépendance du Kosovo ». Elle est donc capable de tout.
    Décidément certains sont devenus fous. Je ne vois pas comment dire autrement.
     

    • Cher Curieux, votre réponse n’a en principe rien à voir avec le sujet traité. Je me permets cependant de vous dire que si votre scénario devait se produire en 2024 (car la Suisse ne pourrait pas devenir membre du conseil de sécurité avant), la Suisse pratiquerait sa politique de neutralité en votant non à toute action belliqueuse. La neutralité signifie être guidé par les droits fondamentaux et se battre pour eux, et non se taire. Le motus et bouche cousue est la neutralité que l’UDC veut défendre alors que 70 % du peuple suisse pense autrement. En attendant l’échéance que votre scénario propose, la Suisse aura irrémédiablement changé. Ce changement est en cours depuis au moins une décennie et le désarroi face à cette inéluctabilité est l’engrais de l’UDC. Les valeurs que l’UDC veut défendre n’auront plus cours en 2024: la Suisse sera multiculturelle, européenne, ouverte, avec une politique d’économie sociale de marché, respectueuse des droits humains et de la séparation des pouvoirs, avec une justice indépendante et forte. Voilà ce que l’économie attend comme conditions-cadres futures. Autrement, la Suisse aurait perdu toute son attractivité. Courage cher Curieux: nager contre le courant est inutile. Il faut nager avec le courant, mais de manière contrôlée sans se laisser emporter par les flots. Il faut savoir où on veut aller, ou du moins où on veut pas aller.

    • Merci cher Jaussi pour vos prophéties.
      Je pense exactement le contraire de vous.
      Attendons donc 2024 pour voir lequel de nous deux a raison. En tous cas pour le moment vous vous trompez en pensant que 70% des Suisses est de votre avis. Ne serait-ce que les quelques réactions sur ce site pourtant progressiste, l’indiquent bien.

    • « Les valeurs que l’UDC veut défendre n’auront plus cours en 2024: la Suisse sera multiculturelle, européenne, ouverte, avec une politique d’économie sociale de marché, respectueuse des droits humains et de la séparation des pouvoirs, avec une justice indépendante et forte. »

      Voilà qui est pour le moins audacieux ! Dans le nouveau clivage qui se dessine entre la défense de la Nation et la dissolution des peuples dans le Grand Tout mondialisé, informe, hétéroclite et ingouvernable auquel la gauche aspire, les peuples choisiront la survie. Et pas seulement le peuple suisse, même s’il fait actuellement figure d’éclaireur.

  • 3
    Achille Tendon says:

    Mais que diable irait-on faire dans cette galère à strapontins ???

  • 4
    Beljean Jean-Jacques says:

    La candidature suisse au Conseil de sécurité provoque chez moi un malaise. J’en comprends bien le rôle de lobby, et l’effet indirect escompté pour notre présence au niveau international. Mais autant j’approuve notre engagement au même niveau que les autres nations dans le cadre de l’ONU que je crains notre prise de position dans l’organisme qui décide des interventions aussi réussies que les guerres d’Irak ou d’Afghanistan.

    Je préfère de loin que la Suisse réactive sa politique discrète des bons offices, tombée en désuétude par la faute de l’UDC et ses tentatives isolationnistes et mise de côté par ceux qui ne pensent qu’à faire des affaires avec le reste du monde, sans se soucier que notre pays maintienne, à long terme, son rang et son rôle spécifique dans le concert des nations. Je sais que cette position paraît désuète, mais bon, c’est la mienne !

  • Nous sommes d’accord, nous savons bien d’où provient ce conservatisme aigu et sur quelles cordes elle joue pour attirer son public. Ce qui semble moins évident pour tout un chacun, c’est : en quoi sert cette idéologie du point de vue systémique dans la vie politique et économique du pays ? Qu’apporte-t-elle à la vie du pays, que les autres partis se montrent incapables d’offrir ?
    Quels avantages en retire par exemple Économie Suisse en laissant faire … parfois activement ?
    Poussons la logique jusqu’au bout. Si cette idéologie devenait si dominante que sa logique devienne effective (ruptures bilatérales des traités avec nos voisins immédiats et plus distants, sorties de toutes les organisations internationales et pas seulement de l’ONU, mais aussi Fonds monétaires internationaux, Banque mondiale, Organisation internationale du commerce… que se passerait-il pour la vie intérieure ?
    Allons jusqu’à l’absurde le plus échevelé : les cantons dits historiquement primitifs, se drapant dans leur superbe, rompent toutes relations avec ces cantons qui leurs ont été imposés par Napoléon et consorts ou qui se sont accrochés à leur wagon au cours de l’histoire, dans le but de recouvrer leur liberté ancestrale garantie par les pactes du XIIIe Siècle.
    Comment réagirait Économie Suisse ? Est-ce que leurs ambitions en seraient facilitées, parce qu’ils n’auraient plus à discutailler de futilités avec une multitude de partis qui ont des idéaux ou des objectifs différents des leurs ? Pourraient-ils faire ce qu’ils veulent politiquement et économiquement ? Leurs affaires seraient-elles encore plus florissantes, ne serait-ce que parce que la piétaille serait à nouveau asservie ?
    Comment réagiraient nos voisins ? Ne pourraient-ils pas se passer de ce mouchoir de poche qui n’est même plus au centre géographique de l’Europe. Si nous avons pu faire un trou à travers le Gothard, ils ne sont pas forcés de l’utiliser. C’est vrai, c’est plus pratique, mais ils peuvent aussi réaliser des petits trous dans d’autres endroits des Alpes.
    C’est délirant de présenter les choses ainsi ? Qu’en pensez-vous ? Alors, quel est l’intérêt de l’isolement ?
    Il y en a en tout cas un qui caractérise autant les dictatures que … les familles atteintes par la problématique de la maltraitance. Les raisons sont peut-être différentes, mais l’effet est le même. Les familles maltraitantes s’isolent et se font oublier parce qu’elles ont le plus souvent honte d’être en échec, tout en cachant les abus commis en son sein. Les dictatures isolent leur pays des relations avec l’extérieur (une des caricatures c’est la Birmanie), ce qui permet à une minorité de commettre tous les abus.
    J’en reviens à ma question de départ. À quoi sert du point de vue systémique cette idéologie d’isolationnisme ?
     
     

    • 5.1
      Curieux says:

      Sambucus, pour essayer de vous aider à comprendre je voudrais prendre un exemple. Il y a eu récemment une polémique qui  a fait beaucoup de bruit entre le premier ministre du grand duché de Gérolstein… euh, pardon, Luxembourg, et M. Blocher. M. Juncker était comme vous. Il ne parvenait pas à comprendre notre “isolationnisme”. En tant que sujet d’une principauté d’opérette il se souvient qu’en 14-18 et en 39-45 son pays a été occupé par les Allemands et il trouve que maintenant c’est mieux, parce qu’il n’y a plus de guerre depuis 1945 et que lui, le Luxembourgeois, peut participer à tous les colloques européens, à égalité (pense-t-il) avec les grands pays. En fait, évidemment, il n’a pas d’autre choix parce que son pays est indéfendable. Il ne voit pas la différence entre les deux pays et trouve que la Suisse, cette tache blanche sur la carte de l’Europe est un non sens. Il a parlé de “non chose géostratégique”. Comme vous, il ne voit pas l’utilité de la neutralité armée. On connait la réaction de M. Blocher, qui correspond à 100% avec mon opinion.
      Voyez vous, nous autres en Suisse nous ne sommes pas comme le Luxembourg qui n’a qu’une gendarmerie d’environ 500 hommes. Jusqu’à que MM. Ogi, Kekeis, Schmid & Co la détruisent, nous avions une armée de 600’000 hommes, permettant une défense territoriale crédible. En 14-18 et 39-45 nous avons fait de bonnes expériences avec la neutralité armée qui nous a permis de conserver notre territoire libre de toute occupation étrangère. Nous ne croyons pas du tout à la paix définitive en Europe et encore moins à la capacité de l’OTAN d’assurer notre sécurité. L’OTAN est faite pour mener des guerres coloniales au service des intérêts anglo-américains en Afghanistan. S’il y a une guerre en Europe occidentale, l’OTAN ne pourra rien faire pour nous. Nous serons la dernière de ses priorités. Nos soldats iront se faire tuer dieu sait où, au nom de la “sécurité par la coopération” et notre territoire sera occupé comme le Luxembourg, et serait le champ de bataille des puissances étrangères comme c’est déjà arrivé en 1799.
      Je vous signale aussi que si le General Feldmarschall von Schlieffen a décidé son plan “coup de faucille” en 1914, prévoyant le passage par la Belgique, c’était parce que la Suisse avait fortifié le défilé de Saint Maurice. Hé oui.
      Voyez vous cher monsieur, pour un patriote comme moi qui voit les choses dans la longue durée, ce sont des réalités pratiques évidentes et qui changent très peu au cours des siècles. Il y aura encore des guerres en Europe et nous serons certainement occupés au cours de la prochaine génération si l’on ne revient pas rapidement au réalisme géo-polititique. Les Sambucus de ce monde porteront alors une certaine responsabilité dans cette situation à cause de leur déni de réalité.
      Quand à l’aspect du commerce international, je suis pour le libre échange et contre les contraintes dangereuses de l’UE. La Suisse a été en pointe dans les négociations du GATT. L’application des règles de l’OMC serait suffisante et nous n’avons absolument pas besoin du projet foireux de l’Union Européenne et encore moins de l’Euro synonyme de ruine.

    • Curieux, j’ai l’impression que nous vivez dans un monde qui, heureusement, n’existe plus. Aucun politicien d’Europe ne remettra en question l’extraordinaire projet d’unification qui a pacifié le continent après les guerres mondiales du 20ème siècle. L’Euro est une monnaie fondamentalement solide et la crise actuelle oblige les européens à améliorer leurs règles de collaboration. Inévitablement, il y a des grincements de dents, mais le point de non retour est dépassé depuis longtemps. La Suisse est en plein dans l’Europe et le monde globalisé: la majorité de ses entreprises-phares ont une actionnariat et des gestionnaires supérieurs majoritairement étrangers, pour leur développement, elles doivent recruter des milliers d’européens qualifiés, et aussi d’autres continents, les hôpitaux de Suisse alémanique ne fonctionneraient plus sans les médecins et le personnel soignant allemand, nos banques et entreprises (y compris beaucoup de PME) non plus sans le personnel qualifié étranger, nos hautes-écoles regorgent de professeurs et étudiants étrangers. On passe d’un pays européen à l’autre sans distinction, pour y travailler, acheter, vendre, se faire soigner et aussi pour y vivre. Les entreprises étrangères aiment ce pays attractif non-seulement du point de vue fiscal, mais parce qu’il est ouvert et multiculturel. C’est la Suisse que nous vivons déjà tous les jours. C’est la Suisse qui nous fait vivre, plutôt bien. C’est une chance inouïe pour une Suisse qui inévitablement change et changera encore. Le point de non-retour est heureusement dépassé.

    • Bla bla bla. Jaussi. J’ai envie de prier Dieu pour que vous ayez raison. Mais hélas je ne crois pas un mot de vos propos à la guimauve. Je passe sur l’appréciation selon laquelle ce serait une chose positive que toutes nos grandes entreprises soient dirigées par des étrangers. C’est écoeurant, mais enfin. Si tel est votre sentiment… Bien sur notre prospérité bénéficie de l’attractivité de notre pays, parce que neutre, parce qu’indépendant et parce que nous avons encore le secret bancaire et ceci explique beaucoup d’implantations d’entreprises internationales ce qui est une bonne chose. Mais il ne faudrait pas oublier les raisons de ces heureuses circonstances. Vos appréciations sur les universités où bientôt il faudra prélever ds frais exorbitants pour les étudiants suisses alors qu’elles sont squattées par des étudiants étrangers. Vous êtes peut-être un “baby boomer”, mais les jeunes d’aujourd’hui qui n’auront pas votre chance goûteront peu vos jugements légers.
      Quant à l’aspect stratégique et de défense, qui concerne la neutralité, sujet de l’article, mon  monde n’est pas révolu. Aucun point de non retour n’a été atteint. La construction européenne. il en restera quelque chose, certes, mais ce processus est déjà caduque même si cela ne se voit pas encore, à cause de la DEPRESSION causée par la crise de la dette qui est pour demain et des conséquences politiques qu’elle aura. Au point de vue militaire je suis certain que la guerre approche. Vous verrez. Et notre génération la verra. Nous verrons, sous nos fenêtres, l’occupation de notre pays, comme en 1799, je le répète, à cause du fait qu’on est en train de bazarder le neutralité permanente et armée. Le débat INFRAROUGE d’hier soir était à pleurer, tant l’aveuglement des prix Nobel de la bêtise Pierre Maudet et l’aviateur Kekeis était affligeant. Je ne parle pas de l’utopie irresponsable du communiste et pacifiste Wermuth (d’ailleurs un garçon doué, hélas.)

    • Cher Monsieur Curieux,
       
      Merci beaucoup de m’apporter votre aide. Cependant, comme votre phrase pourrait me le laisse penser : «[…] Voyez-vous, nous autres en Suisse nous ne sommes pas comme le Luxembourg […]»,, je fais partie du  «nous autres». En effet, non seulement ma famille appartient depuis au moins le XIVe siècle à ce pays (apparition de notre patronyme dans les archives de notre commune d’origine), mais j’arrive gentiment à mes 60 balais, vécus au long de l’exercice de mes professions entièrement au service de la communauté de mon canton. Comme la grande majorité de mes contemporains, j’ai accompli mes devoirs militaires. De ce fait, permettez-moi de vous contester le monopole du patriotisme.
       
      Je me distancierais aussi de votre représentation du Grand Duché du Luxembourg, car petit ou grand pays, petit peuple ou grand peuple exigent de notre part estime et respect, si l’on veut se penser estimable et respectable. Je vous le concède, certains dirigeants ne méritent pas de tels sentiments. Je vous l’accorde aussi, au sein de certains peuples coexistent des personnes, clans ou groupes nuisibles au plus grand nombre. À de très rares exceptions, ils sont minoritaires, par conséquent non représentatifs de la majorité de la population à laquelle ils appartiennent. Au sein de l’espèce humaine, chacune et chacun, quel que soit son âge, quel que soit son rang, méritent d’être traités avec dignité.
       
      Pour ce qui est de votre vision de l’Histoire, je ne vais pas entrer dans une polémique. Il me suffit de vous rappeler les éléments des travaux de la Commission Berger. Ils démontrent, comme d’autres études par ailleurs, qu’il est terriblement réducteur de croire qu’à elle seule notre armée a protégé notre pays. Il en va toujours de même dans l’Histoire, les événements ont lieu dans un contexte dans lequel un grand nombre de facteurs interagissent. Cette dernière remarque n’enlève nullement la valeur et le sacrifice de nos pères et de nos mères qui ont oeuvré pour le bien commun durant la Seconde Guerre mondiale. Je complèterais en rappelant que pour certains et certaines, les exigences de la plus stricte neutralité leur ont donné l’occasion de commettre des profits méprisables sur le dos de victimes sans défense. Petite question subsidiaire, comment auriez-vous vécu d’être remis à vos bourreaux, par les personnes à qui vous demandiez aide et protection, compte tenu des circonstances que la majorité de notre population a comprises bien plus tard avec horreur et réprobation ? Je vous rappelle que des Suisses ont été torturés ou sont morts du fait des Allemands d’alors et de leurs convictions ! D’autres ont collaboré et commis les pires méfaits au nom de ces mêmes convictions. Hélas, voyez-vous, rien n’est simple, tout se complique !
       
      Non et mille fois non, cher Monsieur. L’étude élémentaire de l’Histoire démontre au contraire que conditions d’existence, croyances et moyens évoluent au cours des siècles et selon les régions du notre petite planète. Dans les exemples frappants, de grandes civilisations se sont épanouies puis ont disparues, remplacées par de nouvelles.
       
      Dans la période de l’Histoire qui est la nôtre, la Guerre froide a trouvé son épilogue. Les menaces sont aujourd’hui diffuses (notamment le terrorisme), mais pas seulement. Les Sambucus manquent certainement d’imagination en craignant que des chars Léopard ou des obusiers blindés ne servent plus à grand-chose contre des groupuscules hostiles. Bien que mon coeur soit à gauche, je ne crois pas que notre armée doive être démantelée. En revanche, je pense que notre défense doit être entièrement repensée. De plus, je partage l’avis selon lequel l’alliance avec nos voisins est indispensable. Ma profession m’a appris que c’est en ne restant jamais seul pour affronter la violence que l’on accroit savoir et compétence, ce qui permet en plus d’éviter les dérapages. La sécurité des bénéficiaires de la protection en est accrue de manière substantielle, à la condition qu’une rigoureuse réflexion préside à toutes décisions, que celles-ci se fondent sur des informations fiables, conformes à la réalité et que leur recoupements apportent confirmations. De plus, les chargés des questions de sécurité doivent être contrôlés, soit par une Justice indépendante du gouvernement pour ce qui est des tâches de police, soit un corpus politique composé de partis d’obédiences différentes, en relation la Justice internationale si besoin est pour ce qui concerne la défense nationale.
       
      J’ajoute, pour ce qui est de notre pays, l’armée peut et doit participer au maintien de la paix, à la condition au nom de la Constitution que nous nous sommes choisie il y a quelque dix ans. Elle doit le faire sous mandat et contrôle de notre gouvernement et des instances de l’ONU, en association avec d’autres organisations non gouvernementales, comme le CICR par exemple. Son mandat doit être immédiatement retiré s’il devient patent que la mission sert des intérêts qui n’ont rien à voir avec le bien des populations civiles qu’elle doit protéger et servir.
       
      Pour ce qui est de l’Europe, je vous propose de vous souvenir qu’il a fallu à notre propre pays 550 ans pour aboutir à l’élaboration de notre première Constitution fédérale et qu’elle est encore en évolution, sa dernière révision ayant eu lieu quelque 150 ans plus tard (1999). Pour les États-Unis, il a fallu des dizaines années entre la Déclaration d’Indépendance et l’État que nous connaissons aujourd’hui. L’Europe est en construction. Ceci étant, pro-européen, je ne voudrais que mon pays en fasse partie, compte tenu de l’important déficit en choix et en contrôle démocratique. Mon avis changera, lorsque les peuples européens auront imposé des modes de fonctionnement en ce sens.
       
      L’article qui nous a conduits à cet échange parlait de la question de l’usage des concepts, des mots et du détournement de leur sens. Celui de « neutralité » était pris comme exemple. Il ne peut y avoir de neutralité sans références aux droits fondamentaux que les générations qui nous ont précédés ont réfléchis et élaborés douloureusement depuis le Siècle des lumières. À quoi s’ajoute aujourd’hui la conscience que nous vivons dans un monde fini et en étroite symbiose avec notre environnement. Détruire ce dernier conduit à signer la disparition de notre espèce, voire de toutes vies.
       
      Notre monde évolue vers toujours plus de complexité, au même titre que l’Univers. Nous sommes condamnés à appréhender la complexité. Il ne peut plus y avoir de réponse simple, voire simpliste. Pour répondre à la complexité, il convient de s’associer aux Autres, ce qui ne veut pas dire perdre notre âme.

    • Cher Sambucus, en disant “nous autres Suisses” je ne voulais pas être chauvin envers les non Suisses ni mettre en doute votre antique généalogie. Puisque la question qui m’intéressait était celle de la neutralité je voulais faire remarquer, en me référant au dérapage regrettable du premier ministre luxembourgeois (accessoirement président de l’Eurogroupe ce qui rend plus grave ledit dérapage).
      M. Juncker avait fait à propos de la Suisse deux déclarations de grande puissance sommant un petit pays de se soumettre: “Es bleibt nämlich ein geostrategisches Unding, dass wir diesen weißen Fleck auf der europäischen Landkarte haben” et “Ein EU-Beitritt würde die Schweiz stabilisieren.” DIE ZEIT 15.12.2010
      J’ai voulu souligner la différence géostratégique entre la Suisse et le Luxembourg, sans aucun mépris pour les mini principautés, en ironisant gentiment sur l’opérette d’Offenbach: la grande duchesse de Gérolstein. Quelques centaines de gendarmes, seule force armée du Luxembourg, ne permet aucune défense indépendante contre une menace d’invasion militaire. C’est pourquoi je comprends la position des Luxembourgeois qui n’ont d’autre choix que l’UE et l’OTAN.
      Pour la Suisse c’est tout différent. Même le rapport Bergier ne prétend pas que notre armée ait été pour rien dans le fait que notre territoire n’a pas été envahi. Elle a été un élément d’un ensemble comportant aussi des aspects économiques et diplomatiques. Mais cet élément était sine qua non. J’ai également rappelé que jusqu’à Armée 21, la Suisse avait une défense territoriale respectée et crédible de 600’000 hommes.
      Maintenant nous n’avons plus de défense mais une utopie dangereuse: consistant à croire que grâce à l’ONU, cette pétaudière, et grâce au Conseil de sécurité dans lequel on voudrait nous embringuer, il n’y aura plus jamais de guerre et que nous devons donc envoyer nos soldats se faire tuer dans des guerres coloniales d’Oncle Sam, au lieu de faire leurs cours de répétition en Suisse. Ceci me paraît un danger mortel pour notre pays. C’est uniquement ça que j’ai voulu dire.

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