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Formation professionnelle: le modèle dual a besoin d’une rénovation

La force d’inertie résiste aux changements nécessaires

Nous sommes fiers de notre système d’apprentissage en emploi, des connaissances théoriques et pratiques ainsi que des compétences sociales qu’on y acquiert, de l’engagement des entreprises en faveur de la jeunesse. C’est une approche gagnant-gagnant: l’apprenti est formé à peu de frais, l’entreprise dispose d’une main-d’œuvre bon marché et de futurs travailleurs qualifiés qui auront peu coûté à l’Etat. Encore faut-il que la formation duale attire suffisamment de jeunes et réponde aux besoins de l’économie.

Voilà pourquoi, dans les années 90, ont été créées les conditions pour améliorer le niveau de formation. La loi sur la formation professionnelle a renforcé les exigences des écoles,mais aussi celles faites aux maîtres d’apprentissage, créé la maturité professionnelle et développé massivement les offres de formation des hautes écoles spécialisées. Il y a peu, l’Académie suisse des sciences a fait grand bruit en revendiquant le doublement du nombre des étudiants dans les hautes écoles pour atteindre, d’ici 2030, 70% de diplômés du tertiaire. De manière plus nuancée, Avenir Suisse demande qu’on adapte les filières de formation et leurs contenus aux besoins de l’économie en cadres hautement qualifiés.

Il s’agit tout d’abord d’améliorer le contenu de la formation: compétences intellectuelles, flexibilité, connaissances scientifiques et linguistiques pour des apprentis qui, pour plus de 60 % d’entre eux, ne travailleront pas dans leur métier initial et devront donc avant tout être capables de suivre de nouvelles formations et de s’adapter à l’évolution de l’économie.

Puis la réflexion doit porter sur l’orientation professionnelle des élèves. En 2008, alors que 45’000 détenteurs d’un master ont été engagés en Suisse, ils ne sont que 24’000 à avoir obtenu ce diplôme dans notre pays. Or parallèlement, 20’000 élèves en fin de scolarité se retrouvent sans aucune possibilité de formation.

L’OCDE, dans son rapport sur la formation professionnelle en Suisse arrive aux mêmes conclusions: est-il raisonnable que les deux tiers des adolescents du secondaire post-obligatoire doivent se contenter d’une formation professionnelle initiale, duale pour l’essentiel, quand tous les autres pays donnent la priorité à la formation en école ouvrant la voie à des filières longues? D’autant que les secteurs où l’on crée le plus d’emplois ne sont pas ceux qui offrent le plus de places d’apprentissage.

C’est la question que s’est aussi posé SWISSMEM, l’organisation faîtière de l’industrie des machines, lors de ses séminaires sur la formation professionnelle de septembre dernier: les bons élèves ont tendance à privilégier les filières de maturité, laissant aux entreprises des apprentis dont les compétences de base sont trop souvent insuffisantes. Mais l’industrie des machines n’en reste pas moins très attachée à la formation duale et s’engage très concrètement; on en veut pour preuve le nombre d’apprentis en formation: 17’000 en 2009 dans les professions techniques, en augmentation de 1,5%, et plus de 1’800 dans le secteur commercial.

S’il y a quasi unanimité sur la nécessité d’une formation générale plus approfondie, et donc plus longue, les auteurs de ces différentes études constatent, et certains pays vont déjà dans cette direction, que c’est au stade de la formation supérieure que l’expérience professionnelle en entreprises serait la plus profitable – stage, voire véritable formation duale, avec contrat «d’apprentissage» ou de stages de longue durée, intégrés au cursus scolaire.

Mais le cœur du problème est ailleurs. La Suisse pratique un numerus clausus occulte: là où d’autres pays visent ou même atteignent 80% de maturités ouvrant la porte à des formations académiques ou professionnelles supérieures, les enfants suisses se retrouvent, pour les deux tiers d’entre eux (et jusqu’à 70 ou 80% dans certains cantons), dans des filières professionnelles où, faute de recevoir une formation de base suffisante, ils seront, en très grande majorité, incapables de profiter des études supérieures que leur ouvrent théoriquement la maturité professionnelle et les HES. Cest le cas tout particulièrement de ceux qui ont suivi une formation duale (de 55% à plus de 70% d’entre-eux dans les cantons alémaniques – les deux Bâle exceptés). Pire encore, quelques cantons, notamment romands, qui forment plus en école que d’autres, veulent inverser cette tendance pour des raisons d’économies, sous prétexte d’encourager leurs élèves à faire un apprentissage dual, à l’exemple de Neuchâtel (DP 1875).

Brutalement dit, ces différents rapports montrent que la Suisse a, et aura plus encore demain, besoin de personnel hautement qualifié. Il faudra donc, dès l’école obligatoire, cesser de sélectionner les meilleurs et d’abandonner la majorité à son sort, soit la recherche d’une place d’apprentissage voire la rue. La qualité d’un système d’enseignement ne se mesure pas au niveau de connaissance d’une petite élite mais à sa capacité à donner la meilleure formation possible à chacun. Or, PISA l’a montré, il est possible de faire mieux. Mieux et plus former au niveau secondaire, c’est augmenter le nombre de ceux qui pourront entrer dans une formation professionnelle supérieure. C’est donner plus de chances aux enfants défavorisés, principales victimes du système actuel de sélection. C’est se donner plus de chance de voir nos enfants occuper les postes pour lesquels on recrute aujourd’hui à l’étranger.

Fournir à l’économie le personnel qualifié dont elle a besoin, offrir aux habitants de ce pays la meilleure formation possible et donc la chance d’être mieux payés, c’est ce que les responsables de l’instruction publique doivent faire et ils s’y essaient déjà. Ils vont se heurter à l’UDC qui, une fois encore, va faire campagne contre tout ce qui pourrait améliorer la qualité de l’école. Or ce n’est plus d’ouvriers agricoles dont nous avons le plus besoin mais bien de médecins, d’infirmières, de techniciens et d’ingénieurs, de personnel pour les services – hôtellerie, banques assurance. Certes, pourquoi les former à coup de millions alors qu’on peut les recruter à l’étranger et, corollaire ou stratégie machiavélique, permettre à l’UDC de continuer de jouer sa carte xénophobe?

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Discussion

  • Si j’adhère tout à fait à l’idée qu’il faut renforcer la formation de tous les élèves, surtout de ceux qui ne peuvent pas obtenir de l’aide à la maison, je ne suis pas d’accord sur la conclusion qu’il faut diriger beaucoup plus de monde vers la maturité. Nous avons aussi besoin de manuels qualifiés qui maîtrisent bien leur métier.
    Quelques exemples: – je reviens d’un voyage en Russie où tout le monde aspire à des études. Résultat, dans tout le pays, il n’y a pas un escalier aux marches régulières.
    -Lors du service annuel de ma chaudière à pellets par l’entreprise qui me l’a livrée, je désespère de constater que, si je ne sais pas l’ouvrir, je connais souvent mieux son fonctionnement que le «spécialiste» qui vient chez moi.
    – Et qui sera encore capable de maîtriser la fabrication de nos fromages au lait cru qui demandent des capacités aussi bien en microbiologie qu’en technique pour l’entretien des machines, mais qui exigent aussi de se lever de bon matin et de «mettre la main à la pâte»?
    Le marché montre d’ailleurs que nous avons besoin de professionnels qualifiés, un jeune qui sort de l’apprentissage de charpentier trouve immédiatement du travail et est bien payé, ce qui n’est de loin pas le cas de tous nos universitaires.
     

  • Tout à fait d’accord avec liengme ! Faire le forcing pour une formation en hautes écoles pour le plus grand nombre est une absurdité – il suffit de demander à nos voisins (français, italiens, …) qui sortent de l’université en grand nombre et bardés de titres ronflants, pour trouver un emploi comme livreurs ! Et encore, il s’agit de ceux qui ont la chance de trouver…
    Pour réflexion, cf. DP 1875 :
    – Formation au secondaire 2 : 54% vs. 36% (OCDE vs. CH)
    – Formation duale : 15% vs. 58%
    À comparer avec : http://www.oecd.org/dataoecd/14/7/42311585.pdf, http://stats.oecd.org/Index.aspx?datasetcode=SNA_TABLE1&Lang=fr
    – Chômage 2008/T4 : 6.6% vs. 3.6%
    – PIB / habitant 2008 : $33’700 vs. $42’800
    Chercher l’erreur…

     

  • 3
    Lecoultre Richard says:

    Voilà 50 ans que les petits Suisses copient tout ce qui se fait aux Etats-Unis parce que ce pays a gagné la guerre et les gens sont si riches.Nous « devons » ainsi remplacer notre système de formation double ( études ou apprentissage ) par un système entièrement fondé sur de prétendues études de plus en plus interminables et coûteuses pour aboutir à une situation lamentable: des apprentis méprisés parce qu’ils n’ont pas de titre ronflant, et des « étudiants » sans expérience de la vie pratique.
    « Satisfaire les besoins de l’économie », « permettre à tout le monde de faire des études », … Et si on se rappelait parfois le plaisir de pouvoir bien faire ce qu’on aime ?

  • …améliorer la qualité de l’école. Or ce n’est plus d’ouvriers agricoles dont nous avons le plus besoin … Améliorons la qualité de l’école dans l’espoir que les journalistes n’écrivent plus « dont » à la place de « que »    😉

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