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Il y a vingt ans: Dürrenmatt comparait la Suisse à une prison

Un discours mémorable du dramaturge suisse à l’occasion de la remise du prix Gottlieb Duttweiler à Václav Havel

Photo éd. Zoé / éld. de l'Aube Photo éd. Zoé / éd. de l'Aube

Rüschlikon, le 22 novembre 1990: remise du prix Gottlieb Duttweiler, en présence d’une délégation du Conseil fédéral, à celui qui est depuis moins d’un an le président de la République encore fédérale tchèque et slovaque: Václav Havel. C’est de l’histoire récente, mais cela semble déjà bien loin.

L’Europe a vu les régimes communistes de l’est s’écrouler les uns après les autres durant les mois précédents, mais notre pays a tout de même accueilli officiellement le général polonais Jaruzelski en février 1990. C’est une période de transition. En Suisse, le Conseil fédéral ne compte aucune femme (la première, Elisabeth Kopp, a été contrainte à la démission deux ans avant). Si la Suisse a commémoré sa mobilisation de 1939 l’année précédente, 35,6% de la population et deux cantons (Genève et Jura) ont accepté l’initiative «pour une Suisse sans armée» en novembre 1989. Les objecteurs de conscience sont toujours condamnés à des peines de prison et la Suisse ne connaît toujours pas de service civil, contrairement aux autres Etats européens. Deux ans plus tard, les électeurs suisses refuseront le traité EEE. Pour les Suisses, le début des années 90 est une période de doute.

La Suisse s’apprête à fêter le 700e anniversaire de la Confédération en 1991 sans forcément réaliser qu’elle vit ses premiers soubresauts politiques. L’affaire des fiches a éclaté peu avant et de nombreux artistes vont boycotter la fête. Parmi eux, l’écrivain Friedrich Dürrenmatt. Or, pour remettre le prix Duttweiler au dramaturge Havel, c’est au célèbre dramaturge suisse qu’on fait appel pour un discours. Son intervention a marqué les esprits et Moritz Leuenberger y faisait encore allusion lors de la visite d’Etat du président Václav Havel, en 2001. Le texte de ce discours a été édité sous la forme d’un livret intitulé Pour Václav Havel.

Son intervention s’ouvre sur un propos historique. Dürrenmatt évoque les peuples tchécoslovaques et suisses et propose une comparaison de leurs destins respectifs. La douce ironie de l’écrivain fait merveille lorsqu’il évoque, à propos des Habsbourg, «cette famille de Suisses de l’étranger qui a mieux réussi qu’aucune autre». Mais c’est après cette entrée en matière riche de nombreuses allusions susceptibles de mettre mal à l’aise les officiels présents, notamment lorsqu’il compare les objecteurs de conscience à des prisonniers politiques, que l’auteur bernois passe au pamphlet proprement dit. Se tournant vers un Havel connu pour son théâtre de l’absurde, Friedrich Dürrenmatt déclare qu’il préfère qualifier celui-ci de «grotesque tragique».

Et d’enchaîner: «Si bien qu’à votre grotesque tragique, on peut comparer aussi le grotesque suisse: il s’agit d’une prison, assez différente évidemment de celles où l’on vous a jeté, cher Havel, une prison où les Suisses se sont réfugiés». Et le dramaturge d’enchaîner avec une vaste description déroutante de Suisses qui sont tous prisonniers, mais également tous gardiens, afin qu’ils se sentent tout de même libres. La fable s’inspire du théâtre de l’absurde, mais elle se réfère toujours à l’actualité, notamment lorsque Dürrenmatt évoque l’affaire des fiches en expliquant que «l’administration de la prison a ouvert un dossier sur tous ceux dont elle supposait qu’ils se sentaient prisonniers et pas libres».

Ce n’est qu’un discours, mais il représente un témoignage magnifique sur une période qui a vu la Suisse affronter quelques unes de ses contradictions. Et les questions évoquées par l’écrivain alémanique renvoient à des préoccupations encore actuelles: la relation avec l’Europe, l’immigration, la puissance des banques (il évoque à deux reprises les Nibelungen). Avec nostalgie, on pourrait  penser que les perspectives décalées de l’écrivain nous aideraient à affronter les difficultés politiques à venir. Mais Friedrich Dürrenmatt s’est éteint le 14 décembre 1990, trois semaines après son étonnant discours. C’est un testament qu’il vaut la peine de relire.

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Discussion

  • 1
    Achille Tendon says:

    La différence d’avec les autres « prisons », c’est que l’on peut écrire des discours sans aller au goulag, on peut même écrire des livres et donner son opinion en public sans, aussitôt, être appréhendé!
    Mais il y a des différences qui échappent, celles-là mêmes qui font discorde, à n’importe quel écrivain, la preuve est là !

1 Rétrolien

  1. […] cela vingt ans, Fridrich Dürrenmatt (rien à voir avec quelques condiments que ça soit, Grégory) déclarait à l’occasion de la remise d’un prix à Vaklav Havel : «Si bien qu’à votre […]

    Cité par Sortez de ma chambre » Archive du blog » Vivement la suite - 28 novembre 2010 à 21 h 45 min

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