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Comment dépasser le capitalisme?

Après le congrès de Lausanne du PSS, état des lieux pour ancrer l’objectif proclamé dans la réalité économique et sociale

Photo de Adam Crowe Photo de Adam Crowe (licence CC)
icone auteur icone calendrier 7 novembre 2010 icone PDF DP 

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Des slogans qui claquent comme des drapeaux au vent, les congrès du parti socialiste suisse (PSS) en sont coutumiers. De telles rencontres permettent aux délégués d’évacuer toute la frustration engendrée par le statut de minoritaire et les lourdes contraintes de la participation dans les exécutifs. Le programme, quand il exprime des objectifs lointains, autorise cette distance d’avec la gestion quotidienne. C’est pourquoi il sombre bien vite dans l’oubli.

Il y a une trentaine d’années, les délégués décidaient de rompre avec le capitalisme. Sans effets perceptibles sur la politique du parti et de ses élus. A fin octobre de cette année à Lausanne, le congrès s’est prononcé pour le dépassement du capitalisme. La plupart des commentateurs ont souri, les plus critiques n’ont pas manqué de ricaner. Pour les détromper, il est indispensable de concrétiser cet objectif programmatique sur le terrain économique et social, sans quoi il n’aura pas plus de substance que la rupture de naguère.

La critique du capitalisme est certes au cœur de tout programme socialiste (DP 1865). Encore faut-il étayer cette critique et préciser son objet. La capitalisme comme épouvantail ne suffit pas à fonder une action. Même sa définition générale – un système économique caractérisé par la propriété privée des moyens de production, la recherche du profit et un marché fonctionnant selon la loi de l’offre et de la demande – se révèle insuffisante pour articuler une critique efficace.

Car le capitalisme est pluriel selon les relations qu’entretiennent les acteurs sociaux sur le marché et le rôle qu’endosse l’Etat: capitalisme rhénan qui privilégie la cogestion, anglo-saxon plus centré sur le seul marché, japonais qui voit coopérer l’Etat et les grandes entreprises; capitalisme familial qui opère sur le long terme, ou financier tel que pratiqué en particulier par les banques et les fonds de pensions qui recherchent le profit à court terme, managérial qui fait la part belle aux dirigeants, ou encore monopoliste d’Etat qui concentre plus ou moins fortement les décisions économiques dans les mains de la puissance publique.

Le capitalisme est multiple, il s’agit donc de distinguer le ou les adversaires prioritaires.

Le dépassement ne peut signifier le retour à l’appropriation par l’Etat des moyens de production. On sait dans quelle impasse elle a conduit.

Parce qu’on ne peut espérer la fin proche du capitalisme, pas plus qu’accepter la fatalité de sa perpétuation, Edgar Morin préconise une économie plurielle qui fait place notamment à l’économie sociale et solidaire, au commerce équitable, à l’entreprise coopérative et à des services publics répondant aux besoins de base. de manière à limiter l’impératif de profit et à contenir la sphère marchande.

Dans la sphère marchande elle-même, nombre de régulations peuvent contribuer à domestiquer cet impératif de profit. Par exemple des normes environnementales plus strictes assurant la pérennité du milieu naturel, base indispensable de toute activité économique; des normes sociales et en matière de conditions de travail qui non seulement protègent les salariés mais leur restituent un dignité d’êtres libres. La fiscalité peut contribuer à un partage plus équitable de la richesse produite et des règles financières dissuader la recherche du profit à court terme.

Le dépassement du capitalisme implique des actions ciblées et coordonnées, une démarche de longue durée, inspirée par une analyse précise de la réalité économique et sociale. La proclamation d’un congrès ne constitue qu’un premier pas.

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Discussion

  • 1
    Benoit Genecand says:

    il faut se méfier des « ismes » : parce que « l’on ne s’ennivre pas avec des étiquettes de bouteilles »;
    comment dépasser quelque chose que l’on ne peut définir?
    si la définition implique la propriété privée ou l’appropriation de choses par des personnes, l’humanité a-t-elle -une fois- connu une alternative?
    quand on parle de recherche de profits, on parle de croissance : le défit des Verts et, d’une certaine manière des socialistes qui penchent de ce côté, est d’expliquer comment on construit un système sans croissance qui soit socialement jouable;
    last but not least : il y a une hypocrisie confortable à dire que l’on veut « dépasser » un système dans lequel on s’est installé : hypocrisie qui permet de profiter des bienfaits du système tout en adoptant une posture morale en surplomb; difficile, je crois, de renoncer à un tel confort!

  • 2
    Philippe Berney says:

    Pourquoi ne pas envisager d’agir sur les conditions qui permettent au capitalisme d’exister. Un monnaye unique mondiale et des salaires semblables sur tous les continents n’empêcheraient pas une saine concurrence entre les entreprises. Les avancées seraient techniques et technologique et non plus basée sur l’exploitation du moins disant en termes de salaire et de conditions de travail.  Une utopie bien sûr mais tout commence par une utopie.      

    • 2.1
      Benoit Genecand says:

      un marché unique, une monnais unique  : fin des particularismes (autre mot en « isme »); ce n’est pas un dépassement du capitalisme, c’est son aboutissement.

  • Vraiment pas convaincants ces raisonnements entortillés de M. Delley qu’on a connu mieux inspiré.

    En réalité cette référence vague au « dépassement du capitalisme » que le congrès du PS s’est cru obligée de faire, ne passe pas. Beaucoup de gens ont une antipathie pour certains excès du système économique actuel, mais personne ne prend au sérieux cette déclaration du PS, qui est perçue pour ce qu’elle est: une incantation.

    Ces choses, même avec un discours de rupture encore plus radical, passaient encore il y a 30 ans, même si déjà elles prêtaient à sourire. Aujourd’hui, même édulcorées et assorties d’un discours explicatif, elles ne pasent absolument plus. Elles accentuent la perte de crédibilité totale de l’idée socialiste elle-même. Chacun le ressent et cela fait ressortir cruellement le caractère désuet d’un courant politique plus du tout en phase avec les besoins du public depuis qu’il a contribué lui-même a saborder ses poropres réussites: conventions collectives, état social, tout a été démoli par l’Europe mondialisée de la libre circulation de tout, voulue et promue par la sociale démocratie. 

    Malgré tous les efforts de Levrat & consorts, cela se ressentira au fil des prochaines élections par un déclin qui ne peut que se poursuivre inexorablement.

  • 4
    J.C. Simonin says:

    Une remarque fondamentale doit être faite: une croissance illimitée dans un milieu forcément limité est tout simplement inconcevable: si, par exemple, j’ai besoin de 2.500 calories par jour en moyenne pour bien fonctionner physiquement et mentalement, je suis aussi mal nourri avec 2.800 calories qu’avec 2.300. J’ai besoin de ce dont j’ai besoin, basta.
    Le même principe s’applique à toute notre existence, qu’il s’agisse d’un voyage de vacances, d’une voiture, d’un logement, etc… Le fait est que la population est soumise à un matraquage intensif et perpétuel, visant à glorifier la surconsommation de tout.
    Si, donc, chacun d’entre nous arrive à faire la différence entre travailler et bosser, entre une saine ambition professionnelle et le carriérisme, entre la satisfaction de posséder une belle chose et en foutre plein la vue aux copains, il me semble qu’une bonne partie du problème devrait être résolu.

    • 4.1
      Galilée says:

      Oui, « si chacun de nous arrive à… » Je rêve d’un monde où les personnes assortiraient tout naturellement leur soif de liberté du sens de leur responsabilité. La cupidité, l’action à court terme, le gain financier sans création de valeur en prendraient un sale coup. L’environnement s’en porterait mieux, les relations sociales aussi. Nous pouvons déjà nous y mettre, nous, gens de bonne volonté.

  • 5
    Lecoultre Richard says:

    Quelle que soit sa définition, le capitalisme actuel fonctionne admirablement bien: épuisement des ressources naturelles, gaspillage effréné, pollutions impunies, crises financières régulières, accaparement des richesses par une minorité, misère pour des millions de gens, quelle mouche a donc piqué ces socialistes pour qu’ils aient soudain le caprice de « dépasser » une situation aussi idéale ?
    R. Lecoultre

    • 5.1
      Benoit Genecand says:

      Difficile des distinguer les tares que vous attachez au capitalisme des succès qui sont le miroir de ces tares : des milliards d’humains vivent longtemps et en bonne santé.
      Peut-être vous trompez-vous de cible. Plutôt que d’imputer au capitalisme la conquête par l’homme de toute chose sur Terre, peut-être serait-il plus juste de revenir à deux paroles anciennes.
      « Et Dieu les bénit; et Dieu leur dit: Croissez et multipliez, et remplissez la terre, et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux des cieux, et sur tout animal qui se meut sur la terre. » que l’on trouve, évidemment, dans la Genèse.
      Et cette autre parole qui consacre l’avénement de la science comme projet mathématique de la Nature que l’on peut lire dans l’épitaphe à Descartes :
      « et dans les loisirs de l’hiver rapprochant les mystères de la Nature et les lois de la Mathématique, il osa espérer ouvrir avec la même clé les arcanes de l’une et de l’autre ».

  • Il vaudrait à mon sens la peine de « dépasser » la définition un peu trop traditionnelle du capitalisme, basée sur « la propriété privée des moyens de production, la recherche du profit et un marché fonctionnant selon la loi de l’offre et de la demande ». Au fond, qu’est-ce que cela change fondamentalement que les entreprises soient privées ou publiques (je ne dis pas que cela ne change rien) ?  On remarque que les entreprises publiques peuvent elles aussi être tournées vers le profit (La poste – au « profit » de l’Etat). Quant à la loi de l’offre et de la demande, elle est avant tout un essai d’explication de la façon dont se forment les prix lorsqu’on laisse les acteurs libres sur un marché.
    Au fond, le marché et la recherche du profit (et peut-être la propriété privée des moyens de production) sont avant tout les éléments constitutifs de ce qu’il faut nommer une « économie de marché ». Et justement, on associe systématiquement économie de marché et capitalisme, comme s’il s’agissait rigoureusement de la même chose. Pourquoi ne pas faire de différence et interroger cette différence ? Autrement dit, pourrait-on imaginer l’un sans l’autre ?
    D’un certaine façon , on peut considérer que les économies communistes de l’est européen étaient des formes de « capitalisme d’Etat » qui se caractérisaient avant tout par leur extrême rigidité et le manque de liberté économique. Mais fondamentalement, elles partageaient aussi avec les économies de l’ouest libéral l’objectif central de croissance du PIB.
    Si on accepte de définir différemment le capitalisme, par exemple en le caractérisant avant tout par cet impératif de croissance, il devient possible de le détacher de l’économie de marché. Le capitalisme sans le marché, on a donc déjà vu et c’était plutôt triste. Ce qu’on a par contre pas essayé, du moins lors des derniers siècles, c’est l’économie de marché sans le capitalisme. Mais l’histoire économique de temps plus ancien nous montre que ce n’est pas impossible.
    Alors, un dépassement du capitalisme, est-ce que cela ne pourrait pas aussi être une tentative de redéfinir les buts de notre société autrement que par l’impératif absolu de croissance, et remettre l’économie (qui pourrait être « de marché » parce que c’est ainsi qu’elle fonctionne assez naturellement, accepter une certaine propriété des moyens de production et une recherche du profit) au service de la société. La politique offrirait un cadre large dans lequel un cadre plus étroit consacrerait une économie libre pour autant qu’elle reste cadrée. On renoncerait à « vendre » l’école, par exemple…
    Non, décidément, le « dépassement du capitalisme », à l’heure des crises financières-écologiques- sociales- humaines, mérite mieux que des ricanements. Il est bon que Domaine public ose ce débat !

  • 7
    J.C. Simonin says:

    Une chose est commune  toutes les civilisations ou régimes qui nous ont précédés: Après un certain temps, de plusieurs siècles quelquefoise, une classe ou caste de plus en plus restreinte devient de plus en plus riche, alors que la grande masse de la population devient de plus en plus pauvre. que l’on parle de l’empire romain ou de l’Ancienne Confédération suisse, le principe est exactement le même. L’argent, c’est le pouvoir, sous tous les régimes, et ainsi on en arrive à une dictature de fait. Et c’est là exactement ce qui est en train d’arriver aux E.U.s à la vitesse grand V, et c’est exactement ce qui nous pend au nez en Europe si l’on y prend garde.

Les commentaires sont fermés.