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«Massacre dans la forêt primaire»… ou l’arbre qui cache la forêt

Humeur et rêverie sur les réalités prosaïques de la vie dans le tiers-monde, en marge de la Conférence onusienne sur les objectifs du millénaire

Une information parue récemment dans plusieurs journaux français et romands fait état de l’exportation illégale de bois de rose et d’ébène de Madagascar et de la proposition d’inscrire certaines forêts de ce pays au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Or cet article contient une information du plus grand intérêt qui devrait déclencher la réflexion des penseurs en matière de développement et d’environnement: alors que «52’000 tonnes de bois précieux ont été abattus en 2009», selon l’étude d’une ONG locale, un représentant malgache à un sommet international a rappelé que «… 80% la population de son pays se chauffe et cuisine au bois, soit un besoin de 21 millions de m3 par an.»

Qui fait les plus gros dégâts, selon vous? Et pourquoi les familles des hauts plateaux n’ont-elles pas encore de cuisinière électrique ou de chauffage au mazout, ou même des cuisinières solaires?

Evidemment je ne veux pas ici défendre les contrebandiers et encore moins les hauts fonctionnaires qui font des grandes déclarations et en même temps se remplissent les poches. Mais depuis le temps que certains se préoccupent du sort des forêts, je n’en connais pas un qui se soit demandé comment les habitants pauvres des campagnes des pays en développement se nourrissent. Non, ils ne se nourrissent pas de carottes fraîchement déterrées, ni de bananes et encore moins de viande crue. Les femmes cuisinent de longues heures des tubercules ou des céréales, avec quelques oignons et tomates pour les mieux loties. Et l’énergie qu’elles utilisent, qu’elles vont chercher, qu’elles passent des heures à transporter, c’est le bois. Un de mes souvenirs de Madagascar est un cortège de camions acheminant du charbon de bois vers la capitale. Il n’y a pourtant pas si longtemps qu’en Europe aussi on cuisinait au bois. On dirait qu’on l’a oublié.

Compte tenu de certaines variations régionales, les deux-tiers de la disparition des forêts sont dus au simple fait que les être humains doivent manger. Et personne ne s’attaque à ce problème. Il est permis rêver: si à la fin des années 60, quand on a commencé à parler du réchauffement climatique, on avait décidé d’amener l’électricité gratuite à tous les ménages…

Et l’inscription au Patrimoine mondial de l’UNESCO ne va sûrement pas réchauffer les petits plats qui nourrissent la moitié de la planète. Toutes les réserves naturelles, toutes les protections et les interdictions, ne peuvent pas freiner une mère qui doit nourrir sa famille. L’inscription de ces forêts malgaches menacées au Patrimoine mondial de l’UNESCO devrait apporter «un financement sous forme d’aide humanitaire». Sera-t-elle octroyée sous forme de sacs de riz ou sous forme de plats cuisinés bien chauds?

Pour retourner à notre rêve, avec des si, non seulement on aurait sauvé la forêt, mais on aurait permis aux femmes d’économiser une à plusieurs heures par jour qu’elles auraient pu consacrer à d’autres tâches comme produire plus de légumes ou amener leurs enfants au centre de santé. Plus encore on aurait enfin arrêté le «tueur en série oublié», selon la formule d’une tribune récente dans le Guardian. Les maladies qui tuent le plus dans les pays pauvres sont les maladies respiratoires: 3 millions de personnes par an, plus que le sida, plus que la tuberculose ou la malaria. Et «honte à nous» dit l’auteure, «nous ne nous posons même pas la question (…) en dépit des excellentes recherches faites par l’OMS»«plus d’un tiers des morts est dû à la fumée et aux émanations des feux de cuisine ».

Les objectifs du millénaire? vous me faites… pleurer.

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Discussion

  • Article littéralement révolutionnaire en cela qu’il reconnaît – implicitement mais c’est déjà énorme -, que le tiers monde est d’abord et avan tout victime de l’impéritie de ses peuples et de leurs gouvernants.

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